Au bord du Styx

Un Fantôme Heureux

Texte écrit pour un concours organisé par le site Guerrière et Amazone, dont le sujet était « Histoires de Fantômes »

Ce n’est pas une FF, juste un petit récit, sans violence, sans rien.

Allusions au film « Ghost »

Un fantôme heureux

Quel plaisir que de pouvoir profiter du soleil sans craindre pour sa peau ! Je vais à la plage tous les jours et j’en profite au maximum. Jamais de coup de soleil, d’insolation ou de maux de tête. Juste la douce caresse des rayons sur mon corps et de temps en temps, un plongeon au milieu des vagues. Si ce n’est pas ce qu’on appelle du bon temps…

Et puis pourquoi se tracasser avec un maillot de bain alors qu’il y quelque chose de tellement primal et d’énergisant à nager sans la moindre entrave, à sentir les mouvements de la mer contre soi, sans barrière pour atténuer les sensations. Je me sens revivre. Enfin, revivre… façon de parler car je suis morte depuis quelques temps déjà !

Tout a commencé lorsque je me suis réveillée…. quand je suis revenue à moi ?… pas mieux comme expression, mais ça fera l’affaire. Je suis donc revenue à moi une nuit, affalée sur des rochers, les pieds dans la mer. Le temps que je réalise l’incongruité de la situation, l’absence de douleur ou de froid – eh, je devais être dans l’eau depuis plusieurs heures ! – le jour s’était levé et moi aussi. Je veux dire que je m’étais élevée d’une dizaine de centimètres au-dessus du rocher, qui semblait très inconfortable vu de là-haut. Puis je ressentis à nouveau le choc de la situation et je me trouvai brutalement précipitée sur ce que je commençais à penser comme « mon rocher ». Enfin, là encore, cela aurait pu être brutal et très douloureux, si j’avais senti quelque chose. Surtout quand le dit rocher est à moitié planté dans votre dos ! Après avoir passé quelques temps à tenter de contrôler la situation et surtout à ne plus donner l’impression de n’être qu’un gigantesque Yo-Yo, j’observai d’un peu plus près où je me trouvais.

Bien que la perspective fût un peu différente, je reconnus tout de suite ce que j’appelais le « virage de la mort ». Imaginez une côte rocheuse entaillée par un petit cours d’eau qui se jette directement dans la mer ! Une route qui descend de l’un des flancs, qui remonte abruptement sur l’autre et au milieu, au plus bas point, un pont qui enjambe le lit du petit cours d’eau ; un pont étroit et qui forme la boucle du virage, pas tout à fait en épingle à cheveux, mais presque, le genre de virage que l’on ne prend qu’avec les plus extrêmes précautions. Je me suis rappelée l’avoir abordé doucement comme à mon habitude -je m’étais jurée de ne pas visiter les urgences locales. J’aurai été fidèle à mon serment, les Urgences n’auraient rien pu faire pour moi. D’en face, un camion a déboulé à toute allure et m’a percutée, projetant le véhicule où je me trouvais en bas du pont, sur les rochers, au ras de l’eau.

Quand je suis revenue à moi, la voiture, ou son épave, n’était plus là. Combien de temps s’était-il écoulé ? Et pourquoi étais-je encore là ?

De mon vivant, je ne me souciais pas de ce genre de chose. Je n’y étais pas vraiment opposée, mais au fond de moi, j’étais plutôt du genre à penser qu’après la mort, il n’y avait plus rien, point final !

Je me demandais où aller et comment y aller. Je pensai d’abord à la petite maison que je louais pour mes vacances… et avant même d’avoir fini d’articuler cette pensée, je me retrouvai dans la pièce principale de cette maison. Un léger vertige m’envahit, dû plus à la surprise de me retrouver soudain là, qu’au choc du trajet ; je ne suis plus qu’une masse incorporelle après tout.

Mes affaires avaient été retirées. Un indice de plus en faveur du temps écoulé depuis l’accident, mais combien ? La date d’un journal pourrait me donner la réponse. Et une fois de plus, l’idée à peine formée, je me retrouvai au petit magasin à tout faire : supérette, dépôt de gaz, de pain, de journaux…. Je repérai une édition anglaise… ajouter un jour pour que le journal arrive ici… près de six semaines s’étaient écoulées.

La réalité de ce qui m’était arrivé me rattrapa enfin et je pensai à ma famille. Je voulus les rejoindre et tenter un petit geste, n’importe quoi pour leur dire… que tout allait bien ? Non… mais que je les aimais et qu’il m’arrivait quelque chose de bizarre.

En fait, il m’arrivait deux choses de bizarre. J’avais beau penser de toutes mes forces à mes parents, à leur appartement que je connaissais bien pour y avoir passé une partie de ma jeunesse, je n’arrivais plus à bouger. Ce n’est pas tout à fait ça, je pouvais toujours passer du virage à l’épicerie, à la maison, mais c’était tout. Je fis alors d’autres essais, supposant que peut-être la distance était un facteur à prendre en compte. Je pensai d’abord à un site archéologique sur l’île que j’avais toujours beaucoup aimé. Je visualisai un endroit précis et… hop, j’y étais : 200 km : ça passait. Je pensai à un autre endroit, un hôtel à l’autre bout de l’île et tout aussi rapidement, je m’y retrouvai. Ma destination d’origine ? Il suffisait de demander…

Je me dis alors que la solution était de jouer aux puces et de sauter d’île en île en me remémorant les endroits où j’étais passée un jour, tout cela dans les limites de mes capacités. Cependant le premier saut ne donna rien : j’étais, semble-t-il attachée à cette île. Tous mes essais, les jours suivants, aboutirent à la même conclusion : je pouvais me déplacer où je voulais, tant que je ne tentais pas de partir.

Un sentiment de découragement m’envahit alors. En plus de remettre en cause une partie de mes croyances sur ce qui se passait après, je me trouvais prisonnière d’un jeu dont on ne m’avait pas donné les règles. Pourquoi moi ? Et pourquoi ici ? Ce ne devait pas être si fréquent comme situation car je n’avais encore rencontré aucun collègue fantôme. Enfin si, un seul ! Et il avait très vite disparu. Un jour, je ne sais pas quand, alors que je traînais, je me suis sentie appelée/aspirée et je me suis retrouvée sur les lieux de mon accident.

Rien n’avait changé sinon la présence de deux petites chapelles comme on en voit le long des routes grecques, chapelles à la mémoire de personnes accidentées à ces endroits, contenant en général une icône, un crucifix, un cierge. Parfois aussi un flacon d’eau bénite, une photo de la victime. Pour moi, de mon vivant, ces petites chapelles avaient plus fait pour ma conduite que n’importe quel signal routier. Il suffit de voir toute une série de ces petites constructions, souvent de métal, parfois plus élaborées sur le plan d’une véritable église, pour vous faire ralentir à l’approche d’un virage dans la montagne : Ici, des gens sont morts. N’en faites pas autant !

Mais je m’égare. Un coup d’œil à l’intérieur m’apprit que l’une de ces chapelles avait été édifiée à ma mémoire. Par ma famille et les quelques connaissances que j’avais sur place, sans aucun doute. L’autre appartenait à un vieux monsieur, cheveux blancs en bataille et moustache épaisse. Le même vieux monsieur assis par terre au bord de la route et qui, après mûre réflexion, partageait la même condition que moi. Quand il me vit, il se releva et me tendit la main en me demandant pardon. C’était le conducteur du camion qui m’avait envoyée dans le décor. Son cœur avait soudainement lâché. Je ne pouvais, bien sûr, pas lui en vouloir. Sur un dernier signe de tête, il s’effaça sous mes yeux.

Rien à la « Ghost« . Pas de grande lumière blanche venue du ciel pour emmener le défunt. Pas d’ombres maléfiques non plus qui l’auraient entraîné vers les profondeurs infernales. Il a juste disparu.

Et moi, j’étais toujours là. Je ne me suis pas étonnée d’avoir pu le comprendre. C’est l’une des choses que j’avais remarquée après mon réveil. Je pouvais comprendre n’importe quelle langue. C’était l’un de mes rêves, vivante. Il se réalisait enfin.

Mais en attendant, cette disparition ne m’aidait pas. J’ai bien essayé de rappeler mon petit grand-père. Mais soit je ne savais pas m’y prendre, soit il n’était plus joignable.

Dans ces conditions, pourquoi étais-je toujours là ?

Etait-ce une nouvelle pierre dans le jardin des mes croyances et devais-je dépendre d’une puissance supérieure qui, à ce jour, ne s’était pas encore manifestée ? J’avais beau réfléchir, je ne voyais pas ce que je pouvais avoir à faire dans cette île qui me retienne. J’étais simplement en vacances !

Depuis, j’ai appris ce que je pouvais ou ne pouvais pas faire. Agir sur mon « corps » pour pouvoir apprécier le souffle du vent, la force des vagues. Adapter ma garde-robe : tout est une question de mental. Me déplacer. Dormir parfois, ou ce qui se rapproche le plus du sommeil et qui me permet de « débrancher ». Le temps s’écoule alors beaucoup plus vite.

Depuis, j’ai rencontré d’autres fantômes. Certains savent pourquoi ils sont là. D’autres pas.

En attendant cette révélation, et contrairement à l’imagerie traditionnelle du fantôme n’apparaissant que la nuit, pendant les tempêtes, plutôt mal gracieux avec son suaire et son boulet au pied, je suis un fantôme heureux.

Et si vous me cherchez, passez à la plage ! Il y a de grandes chances pour que vous m’y trouviez.

Fin

Tersanas (Crète) – 23 septembre 2004

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© Styx63 – 2004

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