Au bord du Styx

Lettres à Djamila

Avertissements : Mmmmm…. il n’y en a pas. Les personnages sont à moi et ne ressemblent à personne de connu ou de moins connu. Il n’y a ni violence ni scène torride (désolée !).

Par contre, j’avoue, il y a deux femmes qui s’aiment. Mais doit-on vraiment mettre un avertissement devant l’amour ?

Remerciements (par ordre alphabétique) à Fanfan pour son soutien constant et à Kaktus et Rainbow pour la relecture et pour avoir accepté les premières ce texte qui sort de l’univers de la fanfiction.

Si vous voulez commenter… je vous en prie 🙂

Lettres à Djamila

Vendredi 14 septembre 2001

Chère Djamila,

Il ne s’est pas passé grand-chose depuis ma dernière lettre. Enfin, rien à titre personnel puisque, ailleurs, je crois que tout le monde est au courant. Même moi qui ne lis plus les journaux, qui n’allume ni télévision ni radio, je sais ce qui s’est passé le 11 septembre dernier.

Donc, comme je disais, pour moi… rien de spécial. Bien que…

A midi, j’ai profité une fois de plus de ma pause déjeuner pour aller à la FNAC. Compte tenu des montants astronomiques (pour mon budget) que je peux y dépenser, je continue de me limiter à une visite par mois. A moins d’une urgence thérapeutique. Quand ça ne va pas, certaines vont chez le coiffeur, d’autres s’achètent de nouvelles fringues. Moi, tu me connais, je vais à la FNAC.

Là, c’était juste la visite mensuelle, voir les nouveautés.

J’ai suivi mon parcours habituel : les DVD qui viennent de sortir dès l’entrée, puis les nouveautés musicales. Ensuite, tout droit jusqu’aux BD au fond du magasin après avoir jeté un coup d’œil aux ouvrages consacrés à la photo et au cinéma. Là, un arrêt prolongé, rendu encore un peu plus long par tous ces gens en train de lire, appuyés contre les rayonnages et qui gênent la circulation (D’accord, j’exagère. Moi aussi, je bloque le passage). Ensuite, je reprends la seconde allée, longeant le coin des livres en langue étrangère – rien en anglais à se mettre sous la dent cette fois – puis tous les livres de poche. Enfin, côte à côte, la SF et les polars : second arrêt prolongé. Enfin, petit coup d’œil à la littérature étrangère.

Mais aujourd’hui, je me suis accordée un petit détour vers la littérature française (pour trouver le dernier livre de Muriel Cerf dont j’ai vu une publicité dans je ne sais plus quelle revue. Eh oui, depuis tout ce temps, je continue à lire ses livres. Ils ont changé, mais moi aussi… J’aime toujours). D’habitude, je ne m’y arrête que très rarement. En dehors d’un auteur ou deux que j’apprécie, pas obligatoirement les plus connus, il n’y a plus grand-chose qui attire ma curiosité. J’ai sûrement tort, mais je ne culpabilise pas pour autant.

Bien sûr, l’ouvrage que je cherchais n’était pas publié chez Gallimard, dont la table bloque presque le passage. En général, c’était plutôt au fond. Je parcourais les allées, regardant avec attention chacun des titres exposés sur les tables des nouveautés, quand le comportement étrange d’un autre client attira mon attention. Il feuilletait un livre trouvé sur la table la plus éloignée, celle qui présentait la poésie contemporaine d’un côté et les textes classiques de l’autre (tout depuis « L’Iliade » jusqu’à « L’art d’aimer » d’Ovide). Il ressemblait à l’idée que je me fais d’un universitaire, barbe et cheveux blancs bien taillés sur un visage qui n’était pas si vieux que ça, de petites lunettes à monture métallique, un costume de tweed. Il venait juste de rejeter sur la table d’exposition le livre qu’il parcourait comme s’il lui brûlait les doigts et il s’éloignait rapidement. En fait, il aurait marché plus vite, il aurait été en train de courir. J’imaginais déjà les commentaires qui tu lui aurais sûrement lancés si tu avais été avec moi.

Je m’approchai, étonnée. J’allais saisir le malheureux fascicule, tout de travers sur les piles quand un autre titre accrocha mon regard et plus encore les trop courts mots qui le soulignaient : un roman lesbien. Je tendis la main. Je ne connaissais pas l’éditeur, je ne les connais pas tous. J’arrivai enfin à faire fonctionner mes doigts et je pris le livre. Je le retournai, allant vers ma première source d’information : la quatrième de couverture. « …quand un slow dérape jusqu’à l’étreinte impudique, tout est simple mais lorsqu’elle découvre que la troublante Zoé n’habite pas à l’adresse indiquée, l’histoire se complique…. »

D’accord, c’est un roman lesbien. Et maintenant que je regarde mieux tous les livres en piles rangées devant moi, je devine que la première ligne d’ouvrages doit concerner les filles et la deuxième ligne, les garçons. Wow, je savais que dans certaines librairies généralistes aux Etats-Unis, ils avaient un rayon consacré aux littératures alternatives, mais là, à la FNAC…. Depuis combien de temps ne suis-je pas venue par ici ? Bien sûr, la FNAC avait comme slogan le libraire révolutionnaire… non, l’agitateur d’idées ? Je suis vraiment une catastrophe quand on en vient aux publicités. J’ai une très bonne mémoire, mais je crois que je pourrais pousser Ségala au suicide, tant je suis imperméable aux slogans publicitaires.

Je sentais un petit sourire se former sur mes lèvres tout en choisissant trois livres. Mon bras gauche commençait à se crisper sur tout ce que j’avais déjà pris et il était temps maintenant de me diriger vers les caisses : j’avais fait le plein pour le mois. Alors que j’ajustais la pile de livres dans mes bras, quelqu’un s’est approché de moi.

Maintenant, Djam’, je vais essayer de te retranscrire la scène. Tout a commencé ainsi :

« Excusez-moi… Etes-vous lesbienne ? »

La voix est douce, un peu tremblante.

Je redresse la tête pour voir qui m’aborde ainsi, mes sourcils se lèvent et mes lunettes glissent sur le bout de mon nez.

Elle est grande, c’est le moins qu’on puisse dire. Plutôt mince mais c’est difficile à dire car elle porte des vêtements très flottants, une salopette et un sweat-shirt. Elle a les cheveux courts. Je ne distingue pas bien le reste de son visage car elle a baissé la tête.

Enfin, j’arrive à sortir un mot.

« Pardon ? »

Elle rougit. « Je suis désolée, je voulais…. »

« Pourquoi ? » Je sais, je ne lui facilite pas la tâche, mais elle ne me semble pas en train d’effectuer un sondage. Et avant de répondre aux questions que je ne comprends pas immédiatement, j’aime mieux connaître toutes les données du problème. Je suis juriste, appelle ça de la déformation professionnelle.

Elle rougit encore un peu plus si c’est possible. « Je dois présenter ma petite amie à mes parents demain soir…. »

« Et… ? » Là, j’avoue, elle m’a perdue.

« Je n’ai pas de petite amie. » Elle a baissé un peu plus la tête et je l’ai à peine entendue. J’éclaterais de rire si je ne sentais bien combien cela lui est important.

« Et…? » Elle ne m’aide vraiment pas.

Elle relève à peine la tête et elle parle encore plus bas. « Voulez-vous m’accompagner demain ? »

Je lâche mes bouquins. Plusieurs personnes se retournent et me regardent. Je fais un vague signe de main et me baisse. Elle est là également et a commencé à ramasser les livres.

J’effleure son bras. « Laissez, je vais me débrouiller. »

Elle s’écarte. Elle semble prête à pleurer. Je ne supporte pas de voir pleurer. Une larme et je suis perdue à la raison. Je n’ai qu’une envie, la prendre dans mes bras et lui dire que tout va s’arranger. Il faut que je fasse quelque chose….

« Avez-vous déjeuné ? Avez-vous le temps… »

Son visage s’est éclairé et elle sourit. « Non, je n’ai pas mangé et oui, j’ai le temps. »

Je me mets debout, mes livres sous le bras et je lui tends la main pour l’aider à se relever. « Je vous invite à manger une salade à l’une des brasseries de l’esplanade. Leur terrasse est en plein soleil, on sera bien. »

Elle m’a suivie aux caisses où j’ai payé rapidement mes achats, puis je l’ai entraînée vers une des brasseries qu’il m’arrive de fréquenter quand je déjeune avec quelqu’un. Après avoir passé nos commandes, une « parisienne » pour moi, une « auvergnate » pour elle, on se présente enfin. Elle s’appelle Christine et elle est étudiante en lettres. Elle travaille sur sa thèse. Le sujet ? Le journal intime dans la littérature européenne du 20ème siècle. En fait, c’est plus compliqué, mais c’est ce que j’ai retenu. Elle pense aussi à l’agrégation. Elle est fille unique, une mère au foyer, un père à responsabilités dans la grande industrie pharmaceutique. Elle vit dans un petit deux-pièces dans le Quartier Latin, payé par ses parents. Tout ça me surprend, mais je pense que je me suis laissée avoir par sa tenue qui la fait davantage passer pour une adolescente que pour une jeune femme travaillant sur sa thèse.

Moi, j’en dis le moins possible, pas prête encore à m’ouvrir à la première rencontre même si elle a un sourire adorable.

Quand nous sommes enfin servies, nous commençons à manger silencieusement. Je vois qu’elle est en train de réfléchir. A ce qu’elle a demandé un peu plus tôt dans le magasin et pourquoi ? A ce qu’elle veut ou peut me dire ?

Elle a commencé doucement. « Mon père ne pense pas que des études de Lettres soient vraiment sérieuses et il veut que je me marie. Alors régulièrement, il invite à dîner de jeunes cadres prometteurs qu’il a sous ses ordres. Mais il y a un mois environ, alors que mes parents me demandaient de venir le samedi soir suivant, j’ai craqué. J’ai dit que j’aurai plaisir à les voir, mais qu’il ne fallait pas compter sur moi s’ils voulaient me présenter un énième jeune homme bien sous tous rapports. Quand ma mère m’a demandé des explications, j’ai répondu, et je ne sais toujours pas pourquoi, que j’avais une petite amie et que ça allait très bien ainsi. »

Elle s’arrêta, but quelques gorgées d’eau et reposa son verre, pensive. « Quand j’ai réalisé ce que je venais de leur dire, je ne savais plus trop ensuite comment poursuivre. Même si l’idée que j’étais peut-être… » Elle rougit. « … comme ça… m’avait déjà effleurée, je n’y avais jamais vraiment fait attention. Mais une fois que je l’ai dit à mes parents ce soir-là, j’ai senti au plus profond de moi combien ces mots étaient vrais. Même si je n’avais pas et n’ai toujours pas de petite amie. »

« Ils ont pris ça comment ? »

« Avec plus de calme que je ne l’aurais pensé. Mon père était très étonné, mais il ne s’est pas énervé. Il a pour règle de toujours se donner un temps de réflexion avant de prendre une décision quand il fait face à une situation nouvelle. Quant à ma mère, elle ne s’est pas laissé désarçonner. Elle a lancé immédiatement une nouvelle invitation et ça tombe demain. Mais je les ai surpris à discuter un peu plus tard et ils semblent perturbés. »

« Ils n’ont manifesté aucune opposition depuis ? »

« Non et je les admire pour cela. Ils m’ont toujours laissée libre de mes choix même s’ils n’étaient pas d’accord. Comme pour mes études. Mais j’ai toujours été très raisonnable. Donc ils n’ont jamais eu de raison de s’inquiéter. Avec cette ‘bombe’ que j’ai lâchée il y a un mois, c’est sûrement ce que j’ai dit ou fait de plus extrême. »

J’ai eu une espèce de ricanement. « Commencer à tester les limites ainsi… »

« Je sais, ce n’est pas le plus facile. Et j’appréhende d’autant la soirée de demain si je dois y aller seule. Si j’annule, le dîner sera reporté et le problème sera le même. Si je dis que j’ai rompu ou qu’il n’y a jamais eu personne, j’ai peur qu’ils tentent… je ne sais pas… de me persuader… »

Là, tu vois Djam’, je n’ai pu m’empêcher de poser une main sur son bras à côté de moi. Je pouvais sentir sa douleur alors qu’elle fait face à cette métamorphose, qu’elle doit se débarrasser de sa vieille peau pour enfin arborer ses propres atours. Comment elle doit s’ajuster et reprendre la mesure de tout son environnement à la lumière de cette découverte. Et qui suis-je pour lui donner le moindre conseil alors que mon expérience, par ma faute, n’est vraiment pas à prendre en exemple.

Alors, c’est sûrement la juriste en moi qui lui a conseillé la vérité, mais aussi de s’y accrocher, à cette vérité, si elle était sûre d’elle. Cela semblait peut-être difficile, mais tellement plus simple au bout de compte que de ramener une parfaite inconnue chez ses parents en la faisant passer pour sa petite amie.

Je n’ai pas osé lui demander comment il se faisait que, jolie comme elle était, elle n’ait trouvé personne dans son entourage à la fac. Ou qu’elle se soit rabattue sur quelqu’un comme moi, visiblement plus âgée qu’elle et loin d’être un canon. Et ne cherche pas à me contredire : je t’ai déjà expliqué que ces derniers temps, je me suis un peu laissée aller.

On a fini tranquillement de manger. Elle ne voulait pas de café, et comme je ne suis toujours pas spécialement accro’ à cette mixture, j’ai réglé l’addition. Elle n’était pas d’accord au départ, mais je lui ai fait remarquer que je l’avais invitée et elle a finalement accepté.

On s’est séparé sur la place des Innocents.

J’ai pensé à elle une partie de l’après-midi. Je me demande ce qu’elle va faire. Va-t-elle retourner à la FNAC ou ailleurs pour trouver une autre volontaire ? Dira-t-elle la vérité à ses parents ou va-t-elle s’enfermer dans une série de mensonges qui pèseront de plus en plus lourd dans sa vie ?

Je ne sais pas.

Et toi Djam’, as-tu une lueur de sagesse à me transmettre sur cette histoire ?

Je t’embrasse,

Manu


Lundi 17 septembre 2001

Salut Djam’,

Tu ne vas pas croire ce que je vais te raconter. Et non, je ne vais pas me prendre pour Madame de Sévigné.

Ce soir, en sortant du boulot, il était 19 heures environ (plutôt raisonnable pour moi, tu me l’accorderas), j’entends qu’on m’appelle. Je me retourne et devine qui je vois ? Christine, l’étudiante de vendredi. Figure-toi qu’au lieu d’aller directement à la bibliothèque comme elle avait dit, elle m’a suivie. Et comme je n’avais aucune raison de me méfier, je n’ai rien remarqué. Elle m’attendait depuis 17 heures 30, ne sachant pas à quelle heure j’arrêtais.

Elle m’a traînée jusqu’à un café à proximité et dès que deux cocas furent placés en face de nous, elle entreprit de me raconter sa soirée chez ses parents. Enfin, je devrais plutôt dire sa journée chez ses parents. Car ayant opté pour la vérité, elle a préféré prendre son temps et ne pas être limitée à la durée d’un repas. Son père a essentiellement écouté alors que sa mère l’a assaillie de questions et semble un peu réticente. Globalement, ça semble s’être tout de même bien passé. J’étais contente pour elle et le lui disais quand elle ajouta que ses parents l’avaient enfin laissée tranquille quand elle avait dit qu’elle venait de rencontrer quelqu’un, mais qu’il était encore trop tôt pour en dire plus.

J’allais lui demander pourquoi elle avait monté tout ce cirque vendredi si elle connaissait quelqu’un quand j’ai remarqué la façon dont elle me regardait. J’ai réalisé qu’elle parlait de moi. Mais tu le sais tout comme moi, il ne peut être question de quoique ce soit pour autant que je sois concernée.

Ensuite, j’avoue que j’ai fui. Je me suis levée brusquement en marmonnant que j’avais oublié un autre rendez-vous. J’ai jeté quelques pièces sur la table et je suis partie. J’ai juste eu le temps de voir son visage, visiblement choqué, avant de quitter le café.

Il est maintenant quatre heures du matin et je n’ai pas encore réussi à trouver le sommeil. Est-ce la nouvelle façon de draguer des jeunes ? Une nouvelle histoire qu’elle s’est racontée pour l’aider face à ses parents ? A quoi pensait-elle ? Je pourrais être sa mère ! Non. Là, j’exagère. Et pourquoi cette histoire me dérange-t-elle au point de m’empêcher de dormir ? Pourquoi suis-je partie si rapidement ? Je n’avais qu’à lui dire non, tout simplement.

Heureusement que mercredi matin, je prends enfin mes vacances. J’en ai vraiment besoin, aussi bien pour me reposer que pour me changer les idées. Frédérique (Je t’ai déjà parlé de Frédérique, ma patronne) me dit que je travaille trop. C’est un peu fort, venant de la bouche de ton employeur. Tu ne crois pas ?

Allez, je vais essayer de dormir un peu. La prochaine fois, je t’envoie une carte postale.

Bisous

Manu


Mercredi 3 octobre 2001

Ma chère Djamila,

Je me dis régulièrement que je ne devrais pas rentrer de vacances, rien qu’à cause de la pile de boulot qui sera sur mon bureau. Mais là, en plus, un vrai psychodrame m’attendait.

Christine est passée au Cabinet pendant mon absence et m’a demandée. Frédérique, qui était à proximité, a répondu que je n’étais pas là. Après je ne sais pas trop ce qu’il s’est passé, mais la petite est partie en pleurant. Et maintenant, Fred pense que c’est de ma faute : Pourquoi dit-elle ça ? Je n’étais même pas là et je ne peux pas dire que je la connais.

Il faut croire que mes réponses n’ont pas été très convaincantes car Frédérique ne me lâche pas depuis deux jours que je suis rentrée. Que veut-elle que je fasse ? Que j’aille à la sortie des facs de lettres à la recherche d’étudiantes s’appelant Christine ?

Il n’y aurait pas eu cet incident, je pourrais encore te parler de mes vacances. Il y longtemps que je n’étais pas partie à la découverte d’un nouveau pays et ces quelques jours en Italie m’ont fait le plus grand bien. Je me suis gorgée d’art, d’histoire, de beauté… je devrais tenir un an comme ça ! Pourquoi avais-je arrêté de voyager alors que j’aime tant ça ? C’est vrai que ces dernières années, j’ai perdu le goût pour beaucoup de choses. Mais peut-être que ça me revient.

Je t’envoie des photos dès qu’elles sont tirées.

Bisous

M


Samedi 6 octobre 2001

Bonjour,

Tu sais que je me demande si quelqu’un ne m’a pas lancé un sort ? Tout allait bien dans ma petite vie tranquille. Et depuis moins d’un mois, tout fout le camp !

Hier soir, en quittant le bureau (tard, il devait être plus de 21 heures), je vois Christine en bas. J’aurais bien tenté n’importe quelle manœuvre échappatoire si Frédérique n’avait pas été avec moi et n’avait pas été la saluer en me traînant derrière elle. Elle nous a laissées face à face sur un éclatant : « Vous voyez qu’elle est rentrée de vacances ! »

Je suis restée plantée là, me sentant coupable sans savoir vraiment pourquoi. Puis j’ai réalisé que j’étais supposée être l’adulte responsable dans cette non-histoire. Mais que faire ? Rien, l’ignorer et la retrouver en pleurs un de ces quatre dans la salle d’attente du Cabinet ? Tenter un geste amical et risquer qu’il soit perçu pour ce qu’il ne sera pas : une ouverture ?

Elle a pris les devants en demandant à me parler. Mais tu vois la rue de Rivoli un vendredi à 9 heures du soir ? Il n’y a rien. Même la Samaritaine est fermée. Mais je ne pouvais pas faire moins que de l’écouter. Alors, je l’ai entraînée vers les Halles, une fois de plus, cette fois, « Chez Clovis ».

En prenant le menu, j’ai réalisé que ce n’était pas une bonne idée car je n’ai pas si faim que ça. Enfin, une fois de plus, deux salades seront les victimes innocentes de cette soirée.

On a commencé en même temps, en cœur. « Je suis désolée. » Un début de sourire de part et d’autre, signe de décrispation. J’ai repris plus rapidement. « Je suis désolée d’être partie si rapidement la dernière fois alors que nous n’avions pas fini. »

« Je suis désolée d’avoir fait du scandale à ton bureau pendant ton absence. »

Tiens, elle ne me tutoyait pas avant, mais bon… vu ce qu’on a « traversé », ça se justifie.

J’ai répondu. « J’aurais dû te dire que je partais en vacances… »

Elle a sourit au tutoiement, puis a secoué la tête. « Non, tu n’avais aucune raison. Je me suis… comportée comme une gamine, une véritable idiote. Je ne sais pas comment expliquer sauf que tu m’as écoutée et conseillée alors que tu ne me connaissais pas. Je t’ai trouvée sympathique et je me suis fait des idées. »

Le moment était véritablement aux confessions. « J’ai eu peur de ce que j’ai cru voir dans ton regard. Pou répondre à ta toute première question, oui, je suis lesbienne mais je ne l’ai accepté qu’il y a très peu de temps. Et, pour des tas de raisons, je ne pense pas être de celles qui feront une bonne compagne… trop d’années de célibat. »

Tout était dit. J’attendais maintenant sa réaction. Allait-elle me rendre la monnaie de ma pièce et me planter là ? Allait-elle au contraire faire un drame ? J’aurais dû me douter qu’elle choisirait une troisième voie.

« On a mal démarré. Recommençons à zéro ! »

« Oui ?  »

« Bonjour, je m’appelle Christine et j’aimerais être ton amie… on n’a jamais trop d’amis. »

Que pouvais-je répondre ? Merci mais j’ai déjà ce qu’il me faut ? J’ai cessé de faire l’imbécile et j’ai dit. « Je m’appelle Emmanuelle et je serais heureuse d’être ton amie. »

Elle aurait vu le Père Noël, elle n’aurait pas semblé plus heureuse. Je me suis interrogée deux secondes sur ma santé mentale et j’ai laissé tombé. On a échangé des numéros de téléphones et prévu de se voir vendredi soir. L’atmosphère maintenant plus détendue, nous avons attaqué notre dîner en parlant de choses et d’autres, commençant le vaste processus qu’est d’apprendre à connaître quelqu’un d’autre.

Et voilà où j’en suis ce soir, Djam’. Je ne sais pas si j’ai fait une bêtise ou pas. Je ne peux nier que je l’aime bien, et c’était vrai dès la première minute où je l’ai vue, passée la surprise initiale. Je suis quand même inquiète car, elle a beau dire, au bout du compte, je sais ce qu’elle veut et je ne suis toujours par sûre de ce que je veux.

Dis-moi ce que tu penses de tout ça.

Bisous

M


Dimanche 28 octobre

Je n’avais pas écrit depuis le début du mois. Que dire ? (Je sais, je tourne autour du pot) Il y a pas mal de travail. Ah, pas ça ? Christine ? On se voit en moyenne deux à trois fois par semaines, en gros un déjeuner près de mon bureau, un dîner chez l’une ou l’autre mais souvent chez elle, et une sortie, ciné ou théâtre, le vendredi ou le samedi. On parle, elle, plus que moi. Je sais que je n’ai rien abordé de sensible.

Une ou deux fois, il lui est arrivé de passer chez moi, le soir, pour travailler : elle a avoué en rougissant que parfois, elle se met à penser à moi et n’arrive plus à se concentrer. En me sachant à côté d’elle, elle peut travailler pendant deux heures sans culpabiliser. Ces soirs-là, elle me lit des passages de sa thèse ou elle me raconte ses démêlés avec son directeur de thèse qui ne semble pas apprécier son indépendance intellectuelle. Tout ça me dépasse un peu, mais je dois reconnaître que ce qu’elle écrit me paraît très brillant.

Cependant, autant être honnête, elle, comme toutes les autres avant (et il n’y en a pas eu tant que ça), n’est pas toi.

Mais comme je l’ai déjà dit, je l’aime bien et elle rompt agréablement ma solitude qui commençait à devenir pesante ces derniers temps.

Tu me manques terriblement.

M


Mercredi 21 novembre 2001

Djam’,

Où es-tu quand j’ai besoin de toi ? Je me sens vraiment perdue, tiraillée entre plusieurs sentiments contradictoires. Je me sens vraiment attirée par Christine et les regards enamourés qu’elle me lance sans même tenter de les dissimuler n’aident vraiment pas. Mais je vois aussi dans ce même regard qu’elle me laisse maîtresse de la décision.

Tant d’arguments vont contre son désir : notre différence d’âge et d’expérience. Je sais qu’elle regarde après moi pour plein de choses, mais je ne suis pas sûre de vouloir approfondir cet engagement. Et puis, je me demande si elle n’a pas besoin de lunettes. N’a-t-elle pas vu quelle épave j’étais ?

Et puis il y a toi…

J’ai beau faire, dire, il y a toujours un moment où je ne peux m’empêcher de les comparer à toi. Elle, dans son genre, est sûrement la plus éloignée de toi. Grande, blonde, longiligne et un rien androgyne, là où tu es petite et brune et toute en courbes féminines. Un léger fond d’insouciance que tu n’as jamais eu. Elle n’est pas technique pour un sou. Elle fait pourtant partie de cette génération à qui on montrait des ordinateurs à l’école, non ?

J’ai pourtant l’impression qu’elle va demander un ordinateur à ses parents pour Noël. Je ne sais pas comment elle a fait sans pendant ses études. Elle dit juste que j’ai modifié sa vision de l’objet.

Mais le fait est que tu as toujours la première place dans mon cœur. Tu le sais, n’est-ce pas ?

La seule différence est que si elle me dit un jour qu’elle m’aime, je n’aurai aucun doute sur ce qu’elle veut dire.

Je t’embrasse,

Manu


Dimanche 25 novembre

Bonjour Djam’,

Sans tes conseils avisés, je suis bien obligée de me débrouillée seule. Mais je sais que si je ne vais pas au Paradis (pour autant que je croie à tout ça), ce sera à cause de mon comportement cruel à l’égard de Christine.

Hier soir, nous sommes allées au cinéma comme c’est souvent notre habitude. Je ne saurais plus te dire le titre du film, ni qui jouait dedans. Je sais juste qu’il y eut assez rapidement au début du film un passage un peu plus haletant. A-t-elle alors fait le premier mouvement ou bien était-ce moi ? Toujours est-il que nos mains se sont trouvées et ne se sont plus lâchées.

Nous sommes ensuite aller chez elle et elle m’a tenue dans ses bras une partie de la nuit, mi- assise mi-allongée sur son canapé.

La cruauté dans tout cela ? A part un petit bisou sur la joue quand je l’ai quittée aux petites heures ce matin, nous ne nous sommes pas embrassées malgré l’envie que nous en avions.

J’ai réalisé deux choses : j’ai bien aimé être tenue. Et entre nous deux, c’est toujours moi qui « tenais ». Est-ce une question de taille ? Est-ce qu’à l’époque, je n’en avais pas le besoin ? Je ne sais pas.

Je me souviens de l’une des dernières soirées que nous ayons passé ensemble. C’était un 13 juillet. Nous avons d’abord vu le feu d’artifice tiré d’un terrain plus bas dans ta rue. Il faisait un peu frais et comme tu n’avais pas de pull, tu t’étais blottie contre moi, prenant mes bras pour les nouer autour de toi. Plus tard, après avoir raccompagné une de tes nièces dans sa banlieue, nous étions restées plusieurs heures dans la voiture à bavarder. Nous avons toujours été très proches. Pourtant, ce soir-là, je sais que j’étais bien près de dévoiler l’ampleur de mes sentiments. Tu as dû le sentir car tu t’es glissée contre moi et, comme tu le faisais souvent, tu m’as dit que tu m’aimais. Et je t’ai répondu de même en essayant d’étouffer le sanglot qui me serrait la gorge, ayant toujours dans l’oreille tes quelques mots au détour d’une conversation vieille déjà de plusieurs années, « que les filles, c’était pas ta tasse de thé ».

Alors pourquoi après tout ce temps, je n’arrive pas à te reprendre ce cœur que tu as volé sans que je ne m’en rende compte immédiatement.

M


Dimanche 2 décembre 2001

Ma chère Djamila,

Les samedis soirs sont propices aux longues conversations bourrées de révélations. J’ai raconté à Christine mon bout de dépression nerveuse (pourquoi dis-je toujours mon « bout » de dépression ? C’en était une, point final). Je lui ai expliqué le boulot dans cette grande boîte, les pressions et les bruits de corruption qu’on a tenté de me mettre sur le dos, l’enquête qui s’en est suivie et ma débâcle nerveuse, ma démission et mon nouveau job.

Je sais que les faits étaient en soi, suffisants pour ébranler n’importe qui. Je n’ai pas eu le courage de lui parler des raisons plus profondes qui ont fait que j’ai craqué à ce moment, manifestation enfin visible d’un processus enclenché il y a quelques années.

Quelques larmes ont coulé de part et d’autre. Elle m’a à nouveau tenue dans ses bras. Et je te promets que ce n’était pas mon objectif ce soir.

J’attends toujours tes remarques avec impatience.

Je t’embrasse

Emmanuelle


Dimanche 9 décembre 2001

Ma Chère Djamila,

Pour une fois, je n’ai pas réfléchi, analysé, décortiqué. Je ne me suis pas non plus laissée emporter par le mouvement, regrettant ensuite un geste inconsidéré.

Je l’ai fait parce que je le voulais.

Je l’ai embrassée.

Ça s’est fait tout naturellement sur son canapé. Elle le voulait et moi aussi. Un moment, on discutait de nos projets pour les fêtes de fin d’année. Le moment suivant, nous étions dans les bras l’une de l’autre, à nous embrasser comme si notre vie en dépendait. Et c’était peut-être le cas.

Je crois que je suis enfin arrivée au bout de ma quête. J’ai enfin recollé les morceaux. Le « moi » que j’avais perdu en route aux cours de ces années à faire carrière, m’a enfin rejoint.

Mais le prix en aura été élevé.

Je ne verrai pas Christine à Noël. Elle va dans sa famille en province. Mais nous avons déjà dressé nos plans pour la Saint-Sylvestre. Ça se fera chez elle, une fois de plus et elle veut que le champagne coule à flots (nous ne serons que deux). Elle m’a dit qu’elle voulait que j’amène mon baise-en-ville (ses termes exactement) car elle ne voulait pas avoir à s’inquiéter quand je rentrerais au milieu de la nuit ou même au petit matin, alors même que ce serait en taxi.

J’entends le téléphone sonner et je suis sûre de savoir qui m’appelle.

Je te tiendrai au courant.

Bisous

M


Lundi 31 décembre 2001

Ma chère Djamila,

Quand je revois ces derniers mois, je me demande ce qui m’a poussée à t’écrire ainsi. Et si je suis honnête avec moi-même, je dois noter l’enchaînement des événements qui nous emmènent à ce soir et qui devraient me permettre de te dire enfin adieu.

Quand je repense à ce jour de juin 1995 où ta sœur m’a appelée à la suite d’un message que je venais de laisser sur ton répondeur, ma gorge se serre. Dans un sens, quand j’ai entendu sa voix alors qu’elle ne m’avait jamais appelée auparavant, j’ai su qu’elle allait m’annoncer une catastrophe. Et ça n’a pas manqué. Quelques semaines auparavant, tu avais trouvé la mort au cours de l’attaque du village de ta famille dans l’arrière-pays algérois, attaque menée par des extrémistes du GIA ou d’un autre groupe apparenté.

Je n’ai d’abord pas compris. Tu avais toujours dit que tu ne remettrais jamais les pieds en Algérie tant que la situation ne serait pas « comme avant ». C’était l’un de tes grands regrets, de ne plus pouvoir aller en Algérie en toute sérénité. Tu avais déjà tout prévu du jour où tu pourrais enfin m’emmener, me parlant des chevaux qu’avait un de tes oncles et que l’on pourrait prendre pour aller se promener. Apparemment, tu avais fait une promesse à ta mère quelque temps avant sa mort. Et pour toi, cette promesse était plus importante que tout le reste, plus importante que la raison, plus importante que ta propre sécurité.

Un jour, tu m’avais dit à mots couverts que tu avais cassé ta tirelire pour que « ton » village puisse s’armer et se défendre contre de telles attaques. J’espère que de là où tu es, tu as vu que ça a marché, les attaquants ont tous été tués ou blessés, mais pas assez rapidement pour te sauver toi, un de tes cousins et deux ou trois autres personnes du village.

Je ne comprends pas comment je ne me suis pas écroulée à ce moment. Tout est remonté d’un seul coup : la première fois où je t’ai vue lors d’inscriptions à la Fac (et j’ai cru entendre le fracas des trompettes du destin), la première fois où je t’ai parlé, un an après (ma politique était de ne pas forcer le destin et qu’il arriverait ce qui devrait arriver), notre complicité avant même la fin de cette première rencontre, notre amitié immédiate et fulgurante. Et puis mon attraction pour toi que je pense n’avoir jamais exprimée, mais qui sait ? Tu as toujours eu pour moi des attentions qui ont parfois, me semble-t-il, rendu jaloux ton mec de l’époque. Ces attentions, caresses, câlins, frôlements, main serrée, slows langoureux à l’occasion et j’en passe, m’ont rendue folle. Je savais que ça me ferait mal après, que la « redescente » serait terrible, mais j’en avais besoin comme d’une drogue, ne voyant que les quelques secondes de bonheur absolu.

Je ne saurai jamais si tu jouais avec moi, si tu étais très expressive dans tes manifestations d’amitié ou si, ayant compris ce que je ressentais vraiment pour toi, tu faisais ton maximum pour me marquer ton affection tout en sachant que tu ne pourrais jamais répondre à mon amour, car tu répétais souvent que les filles, ce n’était pas pour toi.

Ou bien essayais-tu de t’en convaincre et je n’aurais rien compris ?

Et c’est pour ça que les quelques fois où je t’ai dit que je t’aimais, tu avais dit « je t’aime » en premier.

J’ai dit qu’il était étonnant que je n’aie pas craqué ce jour là, mais que j’aie attendu pas loin de trois ans. La réponse est simple : j’avais utilisé la même technique que d’habitude, me noyer dans le travail pour ne plus avoir à penser. Et quand le travail m’a donné l’impression de me laisser tomber, je me suis rendue compte que je m’étais perdue en cours de route et mon petit univers tranquille s’est effondré.

Je ne veux pas refaire les mêmes bêtises. Cette fois, j’écoute mon cœur. Ce soir, j’apporte son cadeau à Christine. Je pensais d’abord à une bague, mais je me suis dit que c’était peut-être prématuré. Et puis, elle ne porte pas de bague. Je lui offre à la place un pendentif. Le motif en est abstrait, mais il me semble quand même y voir, en faisant bien attention, un cœur stylisé. Ce soir, je vais lui dire que je l’aime et je vais lui donner mon cœur.

Djam’, tu m’as bien aidée et maintenant j’y vois clair. Et tu comprends que je ne t’écrirai plus autant. Mais tu sais que les gens ne meurent vraiment que quand on les oublie. Et ça ne t’arrivera jamais car tu seras toujours dans mon cœur.

Je t’aime

Emmanuelle

Fin

Paris Septembre 2001 – Septembre 2002

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© Styx63 – 2002

2 commentaires »

  1. Salut Styx,
    ton histoire me touches beaucoup car j’ai une amie qui a perdu la personne qu’elle aimait dans un accident et je me demandais si ton histoire n’était pas autobiographique?
    A+ et continu comme çà

    Trinity

    Commentaire par Trinity — 19 juillet 2009 @ 15:47 | Réponse

    • Si je peux m’inspirer de choses qui se passent autour de moi, cette histoire est toutefois une œuvre de fiction. Je suis contente si tu as aimé et merci d’avoir laissé un mot.

      Commentaire par Styx — 19 juillet 2009 @ 20:44 | Réponse


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