Au bord du Styx

Les Deux Morts de Lucas Delvaux – 5

Avertissements complémentaires :

Subtext : Oui. Et si j’ai eu l’idée au départ que mes deux héroïnes partageraient une belle amitié romantique, elles se sont vite empressées de me détromper. Donc si deux femmes partageant un tendre sentiment etc…

Observation spéciale « vie réelle » : Le conte Etienne de Nalèche et son gendre, Fernand de Brinon, ont réellement existé et dirigeaient le Journal des Débats. Les descriptions proviennent de la biographie de Joseph Kessel (cf. références à la fin de ce texte). J’espère que ni eux, où qu’ils se trouvent, ni leurs descendants s’ils me lisent, n’en prendront ombrage.

Les deux morts de Lucas Delvaux

Cinquième partie

Après son « réveil » comme disait Lucie, la vie des deux jeunes femmes sembla reprendre son cours normal. Mais bien vite, elle se rendit compte que leur relation était un peu plus tendue. Mathilde était toujours aussi chaleureuse, mais parfois, elle s’interrompait alors qu’elle initiait un geste affectueux comme elle en avait eu l’habitude. Elle écourtait leurs discussions du soir.

Lucie se sentit à nouveau perdue. Elle écrivit dans son journal, compléta son deuxième carnet sur ses souvenirs. Elle pensa montrer, à nouveau, son journal à Mathilde, mais l’absence de réaction, la fois précédente, la fit reculer. Elle tenta parler d’avenir avec son amie pour voir ce qu’elle souhaitait faire, mais presque immédiatement, la jeune femme trouvait quelque chose à faire de plus important.

La nuit cependant, cette barrière tombait. Depuis que la mémoire était revenue à Lucie, les deux jeunes femmes dormaient dans les bras l’une de l’autre. Elles recherchaient cette proximité physique, la nuit du moins, pour guérir de leurs blessures, invisibles peut-être, mais non moins profondes.

L’ancien soldat avait toujours des cauchemars. Mais de savoir enfin d’où ils venaient, les rendaient un peu moins terrifiants. Elle se réveillait souvent, roulée en boule sur le côté, Mathilde collée contre son dos, ses deux bras passés autour de sa taille comme pour la protéger du monde extérieur. Cette nuit-là ne faisait pas exception, sauf que l’une des mains de sa « protectrice » s’était glissée entre deux boutonnières et recouvrait l’un de ses seins.

La sensation était étonnamment agréable. Lucie ne pouvait pas se souvenir d’une sensation plus agréable. Mais étant honnête avec elle-même, elle savait qu’elle n’avait jamais laissé quelqu’un si près d’elle. En fait, jamais personne n’avait souhaité l’approcher. Elle poussa un petit soupire, en partie de satisfaction, en partie de regret.

Elle se demandait maintenant que faire. Se dégager doucement, pour que Mathilde ne sache pas ce qu’elle avait fait inconsciemment dans son sommeil, était l’attitude la plus sage. D’autant que, pendant la nuit, la jeune femme se réveillait toujours très rapidement dès que Lucie ouvrait les yeux. Mais elle se sentait égoïste comme elle n’avait jamais pu l’être jusqu’alors et décida de laisser faire les choses.

Elle entendit le rythme de la respiration de son amie se modifier. Puis celle-ci se sera contre elle un peu plus, si cela était encore possible. Enfin, elle la sentit se raidir : Mathilde venait de réaliser où se trouvait sa main. Curieusement, elle ne l’ôta pas immédiatement. Il y eut d’abord un petit mouvement, comme une caresse, puis un deuxième tout aussi délicat. La pression s’allégea. La main se retirait quand Lucie la bloqua au poignet pour la maintenir en place.

Mathilde chuchota. « Lucie, tu dors ? »

La jeune femme hésita. Faire semblant de dormir lui permettait de sortir de cette situation sans dommage. Mais elle ne voulait plus faire semblant. Elle avait fait semblant pendant cinq ans et c’était fini. Elle voulait vivre, pour elle, pleinement. En fait, elle réalisait seulement maintenant qu’elle était toujours vivante malgré les années d’épreuves et de danger, malgré la mort à chaque détour, malgré le sort contraire.

Elle roula sur elle-même et s’allongea sur son dos. Elle n’avait pas lâché le poignet de Mathilde. Celle-ci était maintenant sur son estomac, redressée sur un coude, tout contre Lucie. Elles s’apercevaient faiblement grâce aux premières lueurs du jour qui filtraient au travers des volets. Mathilde avait les sourcils froncés.

« Lucie, que fais-tu ? Lâche-moi, s’il te plaît ! » Elle semblait plus ennuyée que fâchée.

« Pourquoi cela t’ennuie-t-il ? » Répondit doucement la jeune femme.

« Voyons Lucie, rends-toi compte ! Ce n’est pas convenable… Je… Je n’ai pas le droit de… »

« Qui a dit que tu n’avais pas le droit ou que ce n’était pas convenable ? »

« Mais on… on… »

Lucie éclata de rire et libéra la main prisonnière. « Ne me dis pas que nous ne sommes pas mariées ! »

Mathilde s’affaissa contre l’autre femme et cacha son visage dans le creux de l’épaule qui paraissait si accueillant. D’une voix étouffée, elle demanda. « Que m’arrive-t-il ? »

L’ancien soldat l’enlaça tendrement. « Explique-moi ! »

Les deux jeunes femmes tournèrent la tête en même temps. Mathilde observa longuement ce visage aux traits presque masculins. Et pourtant, quand elle regardait son amie, une seule pensée lui venait à l’esprit : ‘Dieu, qu’elle est belle !’

Mathilde se redressa légèrement et laissa glisser l’extrémité de ses doigts le long des sourcils sombres puis d’une tempe vers une pommette, marqua l’arête du nez, l’arc de la lèvre supérieure, puis s’arrêta sur le menton.

Elle commença doucement. « J’ai toujours eu besoin d’avoir un contact physique avec les personnes à qui je parle. Ma mère m’en a souvent fait la remontrance, disant qu’un jour, un geste pourrait être mal interprété. Je tente donc de faire attention, moins avec ceux qui me connaissent… Quand tu es venue, j’ai ressenti un besoin de te toucher continuellement que je me suis expliqué par la peur de t’avoir presque perdue et le besoin de me rassurer… Mais le temps a passé… Et j’ai toujours autant besoin de te prendre dans mes bras quand je vois que tu es triste ou envie de me blottir le soir contre toi quand la journée a été dure à la librairie… »

Lucie l’écoutait sérieusement. « Penses-tu à moi comme à un homme ? »

« Non, bien sûr que non ! Dès le premier jour à l’hôpital, il n’y a jamais eu le moindre doute dans mon esprit. Malgré ta personnalité d’emprunt, malgré les lettres que j’écrivais à mon filleul ou même à mon « bon ami »… Je n’ai jamais pensé à toi comme à un homme… »

L’autre femme insista. « Mais si j’étais un homme, te poserais-tu autant de questions sur ce que tu ressens ? »

Mathilde écarquilla les yeux. « Que veux-tu dire ? »

« Réponds-moi ! »

« Je… Non… Je crois que je saurais… »

Lucie lui caressa la joue. « Tu n’as pas à avoir peur. Les sentiments sont les mêmes… »

« Tu es sûre ? »

« Oui ! »

Mathilde se cacha à nouveau dans le cou de l’ancien soldat. Son cœur battait la chamade. Les derniers mots de son amie résonnaient dans sa tête. « Et toi, que penses-tu ? »

Lucie passa sa main dans la chevelure de la jeune femme. « J’ai beaucoup réfléchi. Je sais ce que j’éprouve quand tu poses tes mains sur moi, la sensation d’abandon quand tu pars travailler, la joie qui m’emplit toute entière quand tu rentres… J’ai appris plein de choses en côtoyant des soldats pendant plus de quatre ans… Je sais qu’il arrive parfois que deux hommes ou deux femmes éprouvent l’un pour l’autre ce qui est normalement réservé à un homme et une femme… Ce sont exactement mes sentiments pour toi… Mathilde ? »

La jeune femme se redressa. « Oui ? »

« Je t’aime… Tu as été mon unique raison de vivre du moment où je t’ai rencontrée. Alors même que j’avais tout oublié, que je ne savais plus qui j’étais, ton regard était gravé dans mes pensées…! »

En écoutant Lucie lui déclarer son amour, tout prit enfin un sens pour Mathilde et elle cessa de se poser des questions. Elle se baissa lentement vers le visage chéri et posa un léger baiser sur les lèvres entrouvertes. « Je t’aime, Lucie. J’ai été si bête de ne pas le comprendre… »

Une bouche volontaire la fit taire.

Elles échangèrent de nombreux baisers, d’abord légers, comme pour s’habituer à l’idée, puis plus insistants, enfin convaincues. Elles s’arrêtèrent, à bout de souffle. Leurs mains glissèrent le long du corps de l’autre, jusqu’à ce que Lucie défasse les premiers boutons de sa chemise de nuit. Mathilde eut l’air un peu effrayé, mais son amie la rassura d’un sourire. Elle saisit sa main et la replaça sur son sein.

« Tu ne t’en rendais pas compte, mais tu protégeais mon cœur ainsi. »

« Il est ce que j’ai de plus précieux ! »

Elles s’embrassèrent encore, puis se blottirent l’une contre l’autre pour se rendormir, rendues plus fortes de se savoir aimées.

*=*=*=*=*

Le lendemain matin, Lucie s’éveilla seule dans le lit. Elle s’en étonna, Mathilde étant plutôt difficile à réveiller une fois venu le matin. Un bruit de casseroles venant de l’autre pièce la fit se lever. Elle s’étira bruyamment et, son amie ne se retournant pas à son arrivée, s’exclama gaiement :

« Bonjour, tu es tombée du lit ce matin ? »

Pour toute réponse, Mathilde émit un vague grognement et resta le dos tourné.

Lucie fronça les sourcils. Elle savait qu’il y avait encore de nombreuses choses à discuter après la nuit qui venait de s’écouler. En fait, il y aurait encore plus de choses à discuter. Mais elle avait pensé que la distance qui semblait s’être créée entre elles, avait enfin disparu.

Elle faillit laisser passer, pensant que Mathilde lui parlerait quand elle serait prête, puis réalisa que depuis un certain temps, depuis qu’elle avait commencé à se souvenir, son amie ne lui parlait plus vraiment.

Elle prit une profonde inspiration et commença. « Mathilde, je suis désolée pour cette nuit… Je croyais que tu… »

La jeune femme l’interrompit sans se retourner. « Non, ce n’est rien. Laisse ! »

« S’il te plaît, regarde-moi ! Si j’ai fait ou dit quelque chose… »

D’une voix étouffée, Mathilde répondit. « Ce n’est pas toi… C’est juste une… bêtise. »

Lucie s’approcha et posa ses mains sur les épaules de la jeune femme. « Dis-moi ! Si ce n’est qu’une bêtise, on en rira ensemble, mais par pitié, parle-moi ! Je ne m’en rends pas compte, mais… ai-je tant changé que tu ne me dises plus rien ? Si tu veux… reprendre ta liberté maintenant, je comprendrai. Je t’en prie, parle-moi ! »

Elle finit sur un ton suppliant, avant d’encercler Mathilde de ses bras. Elle sentit son amie trembler contre elle. Elle la relâcha et, d’une pression sur les épaules, lui fit faire face. La jeune femme avait les yeux pleins de larmes. Elle l’entraîna vers le fauteuil où elle la fit s’asseoir. Puis elle s’agenouilla devant elle et prit ses mains dans les siennes.

« Raconte-moi cette bêtise, s’il te plaît ! » Elle tenta un malheureux sourire, effrayée par ce qu’elle allait entendre.

Mathilde, les yeux fixés sur leurs mains jointes, commença tout bas. « Maintenant que tu as retrouvé la mémoire, tu n’as plus besoin de moi, tu… tu vas partir. »

Lucie ne savait plus quoi penser. « Mathilde, je t’ai montré mon journal. Cette nuit, je t’ai dit que je t’aimais. Pourquoi voudrais-je partir ? »

La jeune femme garda la tête baissée. « Mais ton journal, c’était… avant et cette nuit… »

Lucie demanda tout doucement. « Quoi cette nuit ? Je te promets que j’étais bien réveillée. Je ne regrette pas un mot de ce que j’ai dit. » D’une main sur la joue, elle força Mathilde à relever la tête et à la regarder. « Si tu veux que je parte, je partirai. Si tu veux que je reste, mais que les choses redeviennent comme avant… avant cette nuit, elles le redeviendront. Ce ne sera pas facile, mais je ferai tout ce que tu voudras, tu comprends ? »

Mathilde se jeta au cou de Lucie en pleurant. « Je ne veux pas que tu partes. »

« Ne pleure pas ! Je suis là et je n’ai pas l’intention de bouger. » Elle resserra son étreinte. « C’était ça, la bêtise ? »

« Mmm…. »

« Mon dieu, ma petite bécasse, pourquoi ne m’as-tu rien dit plus tôt ? On se serait épargné bien des soucis. » Lucie eut un petit rire étranglé. « Et moi qui croyais que tu voulais reprendre ta liberté… »

Elle embrassa le bord d’une oreille placée fort pratiquement à côté de ses lèvres puis murmura. « Ca va mieux ? »

Mathilde n’avait pas bougé son visage du cou de Lucie. Elle hocha légèrement de la tête.

« On a encore plein de choses à discuter, on continue ? »

Cette fois, la tête fit non.

« Et… et pour ce qui s’est passé cette nuit ? »

Mathilde se raidit avant de se relâcher à nouveau contre Lucie. « Je ne sais pas. Je sais que je t’ai dit que je t’aimais et je ne le retire pas. Mais je ne suis pas sûre de bien comprendre… »

Lucie embrassa sa tempe. « Tu as peur ? »

A nouveau, un hochement de tête.

« Moi aussi. »

Mathilde se redressa et la regarda, étonnée. « Tu as peur, toi ? »

Lucie éclata de rire, enfin soulagée. « Que crois-tu ? Tu connais ma vie : je n’ai pas été fiancée, je ne suis jamais allée au bal du village le samedi soir. Ce n’est pas quand j’étais soldat que j’aurais pu faire une rencontre. Tu as sûrement plus d’expérience que moi pour toutes ces histoires de ‘relations’… »

« Mais cette nuit ? »

« Comme tu dis, il faisait nuit et j’ai soudain décidé de ne plus faire semblant. Je ne sais pas comment t’expliquer… Avec toi, tout semble naturel… Te toucher, te tenir dans mes bras,… t’embrasser, te caresser… Je ne me pose pas de question. »

Mathilde s’écarta un peu et prit le visage de Lucie entre ses mains. « J’ai toujours peur… » Elles se sourirent. « Mais ça passera ! » Elles s’embrassèrent.

*=*=*=*=*=*=*

Avec la venue du printemps, elles apprirent enfin à se connaître et à se parler. La « grande conversation » sur l’avenir qui les avait tant effrayées chacune, pour les mêmes raisons, fut très vite reléguée au rang des mauvais souvenirs. Elles étaient conscientes du fait qu’elles ignoraient ce que l’avenir leur réservait encore, mais avaient la même volonté de le vivre ensemble.

Elles reprirent leur joute poétique que Lucie continuait de remporter la plupart du temps avec une facilité déconcertante. Lucie révéla aussi assez vite un aspect plus léger de sa personnalité dont Mathilde n’avait eu qu’un bref aperçu quand le soldat était venu la surprendre à l’hôpital de Verdun. Elle se mit à courtiser son amie dans les règles, la couvrant d’attentions, lui offrant un petit bouquet de fleurs ou un sachet des bonbons qu’elle aimait tant. Elle la mit également à contribution dans l’élaboration de farces dont Salomon et sa distraction quasi légendaire étaient le plus souvent les victimes.

Elle était aussi contente de voir la façon dont Lucie avait repris sa vie en main. La jeune femme avait pu retrouver l’instituteur de son village, entièrement détruit dans le conflit. Grâce à son témoignage, elle put faire rétablir son identité. Elle put aussi vendre la ferme de son père grâce au notaire du village voisin. Elle n’en tira sûrement pas le prix quel aurait pu escompter, mais l’argent n’était pas son souci dans cette opération.

Leur vie se réorganisa également. Alors que Mathilde avait pris l’habitude de s’occuper de tout, Lucie demanda que les tâches domestiques soient réparties entre elles. Elle prit pour elle les courses, le nettoyage et la lessive, laissant à son amie la cuisine, le repassage et les travaux de couture. En réalité, elles s’arrangeaient pour tout faire ensemble et ne se quittaient vraiment que pour aller travailler.

Mathilde avait pris de l’assurance dans ses sentiments pour Lucie et n’hésitait plus à le montrer. Mais d’un commun accord, elles avaient décidé de ne pas pousser plus loin, dans un premier temps, leur relation. Mutuellement inquiètes des sentiments de l’autre sur la question, elles en avaient très vite discuté, ne voulant pas qu’un malentendu se glisse à nouveau entre elles. Et une fois de plus, elles réalisèrent qu’elles pensaient exactement la même chose : toutes les deux voulaient se sentir un peu plus confortables dans l’évolution de leur relation après le retour de la mémoire de Lucie. Cela n’empêchait cependant pas les baisers fougueux et les caresses curieuses, mais elles savaient toujours quand s’arrêter. Même si plus d’une fois, elles reconnurent que ce n’était pas facile.

Lucie avait également trouvé le temps de commencer un troisième carnet consacré à ses souvenirs de guerre. Celui-ci se développa bientôt au-delà des simples souvenirs. La jeune femme y nota des réflexions sur la guerre, la révolution russe (pour ce qu’on pouvait en savoir à ce moment), les mutineries et surtout les pourparlers de paix qui s’achevaient. Ceux-ci la mettaient dans une colère profonde. Elle s’exclamait qu’elle avait souffert d’amnésie, mais beaucoup en présentaient les mêmes symptômes en voulant ignorer qu’il y avait eu une guerre ou au contraire, en n’arrivant pas à voir au-delà de la guerre et en s’acharnant à demander des réparations exorbitantes et à imposer des mesures vexatoires aux vaincus.

Après quatre ans d’horreur absolue dont les populations civiles avaient souffert plus que leur part, ne comprenaient-ils pas, tous ces « politicards », qu’acculer un peuple au désespoir était le meilleur moyen de préparer une nouvelle guerre ?

Voyant combien la situation faisait bouillonner de rage son amie, Mathilde proposa à l’ancien soldat, un peu sous forme de boutade, d’écrire aux journaux ce qu’elle pensait. Lucie refusa très sérieusement.

« Voyons Mathilde, que pourrais-je leur dire qu’ils ne savent déjà ! Et puis, pense un peu ! Moi, Lucie Delvaux, écrire aux journaux ? »

« Pourquoi pas ? Tu écris bien. Tu as des idées très précises sur le sujet. Je sais que tu réfléchis depuis longtemps sur toute cette situation. Pourquoi ne pas leur envoyer quelque chose ? Ils en feront ce qu’ils voudront et toi, tu auras fait ce que tu pensais juste. »

Lucie faisait les cent pas dans la pièce, se demandant si Mathilde ne se moquait pas d’elle. « Mais je n’en serai jamais capable. Je n’ai pas fait d’études, je serais ridicule… »

Mathilde s’était levée du fauteuil dans lequel elle lisait jusqu’alors et mit ses mains sur ses hanches. « Arrête ! A qui veux-tu faire croire que tu es une pauvre paysanne inculte ? Qui connais la plupart des œuvres poétiques françaises du siècle dernier ? Qui a épuisé plus d’une bibliothécaire par ses recherches incessantes ? Qui… »

Lucie qui avait cessé son va-et-vient, se planta devant son amie, retira les deux mains posées sur les hanches et les plaça autour de son cou. Elle l’enlaça ensuite tendrement, se pencha légèrement et posa un baiser qui s’attarda sur la bouche devenue immobile. « D’accord, je ne suis pas une paysanne inculte. »

Elle ne put s’empêcher de rire doucement devant l’air soudain rêveur de Mathilde. « Tu es bien silencieuse d’un seul coup. »

La jeune femme se serra contre elle. « Lucie, tu fais ce que tu veux, mais je crois vraiment que tu es capable d’écrire. C’est une question de bon sens et tu n’en manques pas. Réfléchis-y, s’il te plaît. »

« D’accord, je vais y penser. » Tout en disant cela, elle s’était tournée de telle sorte que le fauteuil était maintenant juste derrière elle. Elle s’assit, entraînant Mathilde avec elle. Les deux jeunes femmes trouvèrent très vite la position dans laquelle elles étaient le plus confortable et, blotties dans les bras l’une de l’autre, elles oublièrent le reste du monde pour un long moment.

Le lendemain, au studio, Lucie rapporta la conversation à Salomon. Elle était tellement persuadée d’avoir raison qu’elle ne comprit pas immédiatement que son patron et ami prenait fait et cause pour Mathilde.

« Salomon, je serais ridicule. Je n’ai pas fait d’études, je ne saurais pas écrire. »

L’homme avait un petit sourire amusé aux coins des lèvres. « Le ridicule n’a jamais tué personne. Mais crois-tu vraiment que Mathilde t’aurait proposé d’écrire aux journaux si elle ne t’en savait pas capable ? Crois-tu qu’elle te pousserait à faire quelque chose en sachant que tu pourrais être blessée par les conséquences, même en étant simplement ridiculisée ? Si tu le crois, nous ne devons pas parler de la même Mathilde ou bien elle aurait terriblement changé depuis la semaine dernière. »

Lucie se passa la main dans les cheveux, indécise. « Tu penses vraiment que je devrais le faire ? »

Salomon, qui vérifiait l’état de ses stocks, s’arrêta. « Viens, on va s’asseoir un peu. »

Ils allèrent dans le coin du studio où se trouvaient un canapé et plusieurs fauteuils. C’était là, en général, qu’ils faisaient les portraits de famille. Lucie s’installa dans un des fauteuils tandis que Salomon s’affalait dans le canapé.

« Honnêtement, moi, je n’écrirais pas, car je suis un vieux cynique et je ne pense pas que ça puisse changer les choses. Mais je n’ai pas la même expérience que toi et je ne ressens pas tous ces événements de la même façon. Par ailleurs, sur un plan purement intellectuel, je crois qu’il faut qu’il y ait des gens qui rappellent au reste du monde que tout n’est pas parfait ou qu’ils oublient un peu vite ce qui s’est passé, il n’y pas si longtemps. Le tout est de le faire intelligemment. »

Lucie écoutait attentivement, penchée en avant, les coudes plantés sur les genoux, le menton posé sur les deux mains jointes. « Jusque là, je suis d’accord. Mais pourquoi moi ? »

« Pourquoi pas ? Tu as une vision très personnelle de tout ça, tu n’appartiens à aucun sérail. Tu peux apporter une perspective nouvelle. Et si Mathilde t’a proposé cette solution, c’est qu’elle doit savoir comme tout cela est important pour toi. Et tu as besoin d’agir. » D’un geste de la main, il arrêta Lucie qui allait l’interrompre. « Soyons réaliste ! Les traités, comme ils ont été négociés, ne seront pas modifiés. Ca ne changera pas non plus l’opinion des gens. Mais si tu penses avoir raison, alors fais-le ! Fais-le pour toi ou fais-le pour défendre tes principes ! Fais-le parce que tu penses que c’est ton devoir ou parce que tu crois que c’est pour le bien des autres ! Si c’est en toi et que ça doit sortir, fais-le ! Jouer les ‘Cassandre’ n’est pas facile, mais si c’est ta voie, tu n’as pas le choix. »

La jeune femme éclata de rire en écoutant le ton un peu sentencieux qu’avait pris Salomon à la fin de son petit discours. « Je comprends, mais moi, je veux changer les choses. »

Le photographe la regarda, plein de sympathie. « Dans le cas présent, je crains fort qu’il n’y ait pas grand-chose à faire. Mais il y a tant de scandales à dénoncer, d’injustices à réparer, de misère à soulager… »

Lucie le regardait, pleine d’espoir.

« Deviens journaliste ! »

La jeune femme sauta en l’air. « Mais tu es encore plus fou que Mathilde ! »

Salomon, très fier de lui, avait croisé ses mains sur son estomac et regardait la jeune femme en souriant. « Absolument pas. Je crois que c’est la meilleure idée que j’ai eue depuis que je t’ai engagée comme assistante. »

Lucie était trop sidérée pour réagir. Le photographe, inquiet, se leva et posa une main sur l’épaule de la jeune femme.

« Lucie, je pense vraiment ce que je viens de te dire, mais comme Mathilde, je souhaite que tu ne fasses que ce que tu penses être le mieux pour toi, tu comprends ? »

L’ancien soldat retourna s’asseoir. « Journaliste… je ne saurais même pas comment faire… Et puis il faut sûrement connaître des gens, avoir des recommandations… »

« Je connais beaucoup de monde, tu sais ? Si tu le souhaites, je pourrais… »

« Eh, ne t’emballe pas ! Je dois réfléchir et il faut que j’en parle à Mathilde. »

Salomon sourit. « Bien sûr, cela va sans dire. Pourquoi ne commences-tu pas par noter tes réflexions sur le traité de paix et les négociations encore en cours. Après, on verra. D’accord ? »

Lucie hocha lentement la tête. « Oui, je peux toujours essayer d’écrire quelque chose, ça n’engage à rien… »

Le photographe se leva. « Tu as raison. Et en parlant d’écrire, suis-moi ! On a toujours un inventaire à établir. »

*=*=*=*=*=*=*

Quand, le soir même, Lucie raconta la ‘dernière folie’ du photographe, Mathilde ne fit aucun commentaire. Mais si l’ancien soldat avait davantage observé son amie plutôt que de tenter une fois de plus de se convaincre qu’elle ne pourrait faire ce que tout le monde semblait attendre d’elle, elle aurait vu dans le regard de la jeune femme une étincelle qui ne s’y trouvait pas encore la veille.

Lucie s’attela à la tâche fort consciencieusement. Mathilde surveilla qu’elle mange assez et se couche à une heure raisonnable. Au bout de deux semaines, un samedi après-midi, Lucie présenta une poignée de feuillets à son amie.

« Je vais faire un tour. Veux-tu y jeter un coup d’œil et me dire ce que tu en penses ? »

Mathilde lui attrapa la main. « Eh, arrête de disparaître quand tu veux que je lise quelque chose que tu as écrit. »

Lucie tenta de se dégager, mais sans y mettre beaucoup de conviction. « Ça me gêne d’être là pendant que tu lis. »

« Pourquoi ? »

Elle haussa les épaules. « Je ne sais pas. Peut être parce que si tu n’aimes pas ou si tu trouves ça bête, je le verrai immédiatement. Ou bien parce que je n’ai pas la patience d’attendre à côté de toi. »

Mathilde sourit. « Attends, je vais te donner une raison de ne pas bouger. » Elle entraîna son amie vers le fauteuil. « Assieds-toi ! » Elle s’assit ensuite sur ses genoux, le dos reposant contre son corps.

Lucie, en un geste quasi automatique, vint croiser ses mains sur le ventre de la jeune femme tout en l’embrassant dans le cou.

Mathilde tapota un bras. « Doucement, il ne faut pas troubler ma lecture. »

Lucie vola à nouveau quelques baisers. « Alors, ce n’est pas très sage de me garder ainsi. »

« Mais je veux te garder ainsi, toujours. »

Après un échange passionné, puis la promesse de Lucie de bien se tenir, Mathilde commença sa lecture.

Mathilde lut une première fois le texte que Lucie lui avait présenté, puis une seconde fois, plus lentement. Lucie se contrôla au maximum pour ne pas se laisser tenter d’embrasser son amie, assise là entre ses bras, douce, souple, délicieusement parfumée. Elle arrêta cependant ses agaceries quand elle sentit la jeune femme se raidir contre elle.

« J’arrête, j’arrête, pardonne-moi. »

Mathilde se retourna et l’embrassa à la commissure des lèvres. « Non, ce n’est pas ça. »

Lucie s’assombrit. « Ah ! Ce que j’ai écrit ne te plaît pas ? »

« Oh non, au contraire. Je trouve que c’est très bien, très clair. Je me demande juste… »

Lucie resserra son étreinte. « Quoi ? Je t’ai demandé ton avis. Dis-moi ! »

Mathilde se redressa et se plaça un peu plus de travers sur les genoux de son amie pour mieux la voir.

« Lucie, c’est vraiment bon. Enfin… à mon avis. Ma seule question est de savoir ce que tu comptes faire de ce texte. Veux-tu l’envoyer à un journal pour le « courrier des lecteurs » comme tu le pensais au départ ? Ou bien as-tu réfléchi à l’idée de Salomon ? »

Lucie fronça les sourcils. « Je ne sais pas trop… Pourquoi ? »

Mathilde noua ses mains derrière la nuque de son amie. « Le texte est long. Il ne sera jamais publié tel quel comme courrier. Mais présenté différemment, il doit y avoir moyen de tirer au moins trois articles si tu veux présenter ça comme future journaliste. »

« Tu crois ? » Le ton employé vibrait d’espoir.

Mathilde la regarda sérieusement. « Que veux-tu exactement ? »

Les deux jeunes femmes se regardèrent un long moment en silence. Puis Lucie reprit doucement. « Je n’arrête pas de penser à ce qu’a dit Salomon. C’est comme si ma vie prenait tout son sens. Tu sais, défendre la veuve et l’orphelin ? Mais pas à la pointe d’une épée… Mais je ne sais pas trop comment remanier ce que j’ai écrit. J’ai tellement travaillé dessus…  » Elle alla chercher une des mains de Mathilde, toujours autour de son cou, et la garda entre les siennes. Elle joua avec les doigts fins, la paume rose, avant de la poser sur son cœur. « Veux-tu m’aider à le remettre en forme ? »

« Bien sûr. Tout de suite ? »

Lucie avait toujours la petite main entre les siennes. Elle la serra doucement. « Si tu n’as rien d’autre à faire… »

Pour toute réponse, la jeune femme se leva et se dirigea vers la table, y déposant les feuillets. Elle tira une chaise pour Lucie et s’assit sur l’autre. L’ancien soldat se leva à son tour et s’approcha en souriant. Elle s’assit à côté de son amie et la regarda longtemps avant de demander.

« Dis-moi comment tu vois ça ! »

Elles passèrent les heures qui suivirent à retravailler le texte, changeant l’ordre de certains paragraphes, rajoutant quelques lignes par-ci, modifiant quelques mots par-là, pour arriver avec une série cohérente de trois articles, analysant la modification des rapports de force entre les grandes puissances après la signature des derniers traités de paix et l’énoncé des nombreuses faiblesses qui pourraient entraîner de nouveaux conflits dans les années à venir. Le texte était parfaitement documenté. De nombreuses déclarations de responsables politiques étaient reprises et commentées. Il reflétait également une compréhension de la situation en Allemagne et dans les Balkans qui semblait inconcevable chez une jeune femme comme Lucie qui avait quitté la ferme paternelle pour la guerre et qui avait fait son éducation à travers la fréquentation des bibliothèques municipales. Quand Mathilde l’interrogea, Lucie eut un petit sourire mystérieux, avant de répondre qu’on n’avait pas idée de la diversité des gens qu’elle avait été amenée à photographier, des gens venant de tous horizons, mais qui avaient toujours des choses très intéressantes à raconter quand on savait bien les prendre. Le tout était ensuite de savoir analyser toutes ces données brutes.

Elles relurent une dernière fois les articles avant de s’avouer satisfaites. Lucie les tint dans sa main sans vraiment les voir, puis releva la tête et planta son regard dans celui de son amie. Mathilde soutint le regard, mais ne dit rien. Elle sentait que Lucie était plongée dans une profonde réflexion et ne voulait surtout pas la distraire. L’après-midi s’était écoulé de façon quasi magique. Il y avait toujours une grande harmonie entre elles quand elles avaient quelque chose à faire ensemble. Mais là, durant ces quelques heures passées à écrire ces projets d’articles qui changeraient peut-être l’avenir de Lucie, l’accord avait été parfait.

Soudain, Lucie sauta littéralement de sa chaise et se tint debout juste au-dessus de Mathilde. Cette dernière ne l’avait pas quitté des yeux et avait maintenant la tête légèrement rejetée en arrière. Lucie réalisa l’inconfort de la position et se pencha légèrement pour prendre les mains de la jeune femme entre les siennes. Elle la fit se lever et l’entraîna vers le fauteuil où elle la fit s’asseoir avant de s’agenouiller devant elle.

Mathilde avait les yeux écarquillés devant cette attitude, mais ne pouvait s’empêcher de sourire. Lucie, bien qu’immobile, semblait soudain déborder d’une énergie à peine contenue. Elle prit une profonde inspiration, puis une seconde, comme pour tenter de se calmer. Elle posa ses deux mains sur les genoux de son amie et la regarda avec un air d’anticipation mêlée d’inquiétude.

Mathilde sentit l’importance du moment et posa ses mains sur celles sur ses genoux, tentant un timide sourire d’encouragement.

Lucie s’éclaircit la gorge, inspira profondément une nouvelle fois et commença.

« Tu vas sûrement dire que je mets la charrue avant les bœufs, mais… je me demandais… si… tu vois, si un journal accepte de m’engager… et c’est vraiment une supposition parce que Salomon a dit qu’il parlerait à quelqu’un si je voulais… mais je ne vois pas qui accepterait de m’engager… alors si on m’engage et qu’ils acceptent mes idées, je voyagerai… je veux dire… je ne serai pas toujours ici… mais l’idée de ne pas être avec toi… »

Mathilde portait sur le visage le sourire le plus éclatant qu’il soit, mais Lucie, la tête baissée, perdue dans ses explications, ne le vit pas.

La jeune femme d’une voix étranglée, tenta de l’interrompre. « Oui. »

Mais Lucie continuait sur sa lancée. « … et tu vois comme on travaille bien ensemble. Personne ne pourrait dire que deux personnes différentes ont écrit ces articles… Même moi qui les ai écrits, je pourrais plus dire ce que tu as fait et ce que j’ai fait… et c’est bien meilleur comme ça… toute seule, je n’aurais pas pu… »

Mathilde tenta à nouveau de répondre à la question non encore posée. « Lucie, c’est oui. Je veux partir avec toi. »

« … et tu disais que tu ne savais pas encore ta voie. Mais ça pourrait être ça, je crois qu’on peut vraiment essayer d’améliorer les choses… tu sais… »

Mathilde, en désespoir de cause, saisit entre ses mains le visage de Lucie et l’obligea à la regarder. Comme celle-ci se taisait un instant, Mathilde l’embrassa fougueusement. Puis à bout de souffle, elle se recula légèrement et s’écria. « Vas-tu m’écouter à la fin ? Crois-tu que je te laisserais partir loin de moi ? Où que tu ailles, je serai à tes côtés. Compris ? »

Le visage de Lucie s’éclaira. « Vraiment ? »

« Oui, vraiment. Je ne sais pas comment on va s’organiser. Et c’est vrai, je ne sais même pas si ça peut marcher, si Salomon peut vraiment nous faire rencontrer quelqu’un qui t’embaucherait… »

Lucie l’interrompit. « Nous ! Ce n’est pas « qui m’embaucherait » qu’il faut dire mais « nous embaucherait ».

« Qu’importe ! Tu as raison sur toute la ligne. On travaille mieux ensemble, et je ne veux plus être séparée de toi. Alors oui, vraiment, où que tu ailles, tu n’auras qu’à tourner un peu la tête ou tendre la main et tu me trouveras là, à côté de toi. »

Lucie la regarda alors avec un air d’émerveillement absolu. Elle réalisa, en cet instant précis, que son univers avait enfin trouvé ses marques. Le passé qui lui avait longtemps échappé, l’avenir qui avait semblé de la même façon si incertain, tout, soudain, se remettait en place. Et au centre de ce tout se trouvait Mathilde.

Elle reprit les deux petites mains entre les siennes et embrassa avec dévotion chaque phalange. Puis les retournant, elle caressa ses joues sur les paumes ouvertes avant de les embrasser délicatement. Elle avança ensuite ses lèvres vers la pliure du poignet et l’intérieur du bras, appréciant lentement la douceur de la peau.

Mathilde avait libéré une de ses mains et laissait glisser ses doigts à travers les cheveux de son amie. Elle se baissa un peu et embrassa la tête brune. Lucie se redressa légèrement et alla cacher son visage dans le cou de Mathilde où quelques petites mèches folles vinrent lui chatouiller le nez. Elle sentit deux bras s’enrouler autour de ses épaules et la jeune femme s’approcher un peu plus près d’elle. Du cou, ses lèvres passèrent sur un lobe d’oreille sans s’y attarder, suivirent le bord d’une mâchoire jusqu’au menton, avant de s’arrêter sur des lèvres entrouvertes qui laissaient passer un souffle un peu plus rapide qu’à la normale. Du bout de la langue, elle en explora la courbe et la texture, à l’extérieur puis à l’intérieur avant de se laisser dominer par le baiser qui lui était donné. Elle le rendit avec passion. Quand elles s’écartèrent un peu pour respirer, leurs regards se croisèrent. Elles y lurent le même amour et la même confiance dans l’autre, la même certitude d’être exactement au bon endroit, au bon moment.

Lucie se dégagea de l’étreinte et, d’un mouvement souple, se mit debout. Elle se pencha ensuite et passa un bras sous les genoux de Mathilde, l’autre autour de ses épaules. D’un geste puissant, elle la souleva et la tint serrée contre elle.

Mathilde se laissa faire, sans dire un mot, reposant juste sa tête contre l’épaule de Lucie. En quelques enjambées, leur logement n’était vraiment pas très grand, elles étaient dans la chambre près du lit. Elles se regardèrent une nouvelle fois, à la recherche d’une quelconque hésitation, mais n’en trouvèrent aucune.

Lucie posa son précieux fardeau sur le lit, assise et reprit la même position agenouillée par terre. Elle la déchaussa, puis faisant remonter ses mains le long des jambes, fit glisser les bas. Relevant la tête, elle vit les doigts de Mathilde, prêts à défaire les premiers boutons. Elle les porta à ses lèvres, en embrassant l’extrémité, puis elle entreprit de défaire elle-même les petits boutons de nacre qui fermaient le corsage de la jeune femme. En s’écartant, les deux pans dévoilèrent le haut d’une combinaison de soie ivoire, un cadeau de Noël qu’elle avait offert en rougissant à son amie.

Lucie se redressa sur ses genoux, saisit le visage de Mathilde entre ses mains et l’embrassa, d’abord les joues, puis les paupières, le front, le nez et enfin la bouche qui l’attendait. Elle sentit deux mains glisser sur sa poitrine, ses épaules puis revenir jusqu’à son col et descendre doucement pour libérer un premier bouton, puis un deuxième. Des doigts audacieux s’insinuèrent entre l’étoffe et sa peau… sa peau ?

« Lucie, tu n’as pas ta bande ? » L’étonnement et un léger ennui de ne pas s’en être rendu compte plus tôt se mêlaient dans sa voix.

La jeune femme ne put contenir un léger éclat de rire. « Non, je n’avais pas prévu de sortir aujourd’hui. Cela t’ennuie ? »

Les doigts se firent plus audacieux. « Oh non, bien au contraire. »

Lucie se recula un peu, au grand mécontentement de Mathilde. Elle ôta son chemisier à la jeune femme, accompagnant le vêtement le long des bras jusqu’au moment où les mains furent libérées à leur tour. Elle les garda avec elle, les porta à ses lèvres et les embrassa.

Mathilde se dégagea, caressa lentement ce visage qu’elle aimait tant avant de retourner à sa quête prématurément interrompue. Elle tira sur la chemise, trouva le dernier bouton qui l’empêchait d’atteindre…. Quelques gestes rapides et Lucie se trouva torse nu devant elle. Son cœur battait à toute allure. Elle hésita, rougit, puis avança la main, caressa doucement une joue, avant d’effleurer le cou, long et élégant, de son amie, puis de glisser le long de la gorge avant de s’arrêter entre ses seins aux pointes fièrement dressées. Lucie avait les yeux fermés et sa respiration s’était faite plus rapide. Quand la main qui touchait à peine son corps arrêta tout mouvement. Elle rouvrit les yeux.

Mathilde avait le regard fixé sur elle, ou plutôt sur sa main. Lucie décida de l’aider un peu, même si elle se sentait tout aussi nerveuse.

« Mathilde, ça va ? Veux-tu qu’on arrête ? »

La jeune femme bafouilla. « Oui… Non… Je…. Tiens-moi juste dans tes bras ! »

Lucie fit un geste vers sa chemise.

« Non, laisse… sauf si tu as froid… »

Un petit rire au fond de la gorge, Lucie répondit. « Non, pas vraiment. »

Elle se leva et fit le tour du lit. Elle prit son oreiller et le redressa un peu, puis s’allongea. Elle se tourna un peu sur le côté pour regarder son amie. Elle tendit la main.

« Viens… »

Mathilde la regarda attentivement, un peu inquiète de sa possible réaction, mais elle ne vit pour elle qu’amour et tendresse. Elle se leva et porta ses mains à sa taille, défit sa jupe, la laissa tomber à ses pieds.

Elle mit un genou sur le lit, n’hésita qu’un très court instant et vint se blottir dans les bras qui l’attendaient.

Après quelques minutes, les battements de son cœur reprirent un rythme un peu plus régulier. Elle se mit à bouger pour chercher une meilleure position. Elle avança son bras, jusqu’alors coincé entre leurs deux corps, et le plaça juste sous les seins de Lucie. Une jambe s’avança ensuite avant de s’arrêter au contact rêche de l’étoffe du pantalon, toujours en place. Elle leva les yeux. Lucie la regardait avec affection mêlée de curiosité.

« Tu veux quelque chose ? » Un léger sourire planait sur ses lèvres.

« Tu veux vraiment garder ton pantalon ? »

« Non, pas vraiment. Mais je ne veux pas précipiter les choses… »

Mathilde plaça deux doigts contre ses lèvres pour l’empêcher de continuer. « Tu ne précipites rien. C’est juste… mon cœur battait si vite, j’ai cru… Je ne sais pas… c’est bête ! »

Lucie prit la main et l’embrassa. « Ce n’est pas bête. Tiens, sens mon cœur ! » Elle posa la main entre ses seins et la maintint d’une douce pression. Mathilde sentit les battements très rapides, presque affolés.

« C’est… c’est moi qui fais ça ? »

Lucie éclata de rire. « Oh oui, mon amour et bien plus encore ! »

Mathilde eut l’air étonné avant de rougir profondément. Elle reposa sa tête sur l’épaule de Lucie et reprit le cours de ses pensées.

« Tu veux vraiment garder ton pantalon ? »

« Non. Aide-moi ! »

En maintenant le maximum de contact entre elles, elles arrivèrent à déboutonner la braguette du pantalon, puis à libérer les jambes de Lucie de leur entrave. La jeune femme ne portait plus qu’un caleçon de coton blanc à fines rayures bleu clair.

Mathilde repositionna sa jambe, caressant d’un même mouvement les cuisses sous elle.

« Mmm… Tu as la peau douce… »

Lucie mit ses mains autour de la taille de son amie et la tira vers elle de telle sorte qu’elle la recouvrait maintenant entièrement.

« Arrête, je vais t’écraser. »

« Non, tu es légère comme une plume… » Lucie laissa ses doigts se promener le long du dos encore revêtu de soie avant de descendre sur les cuisses et de remonter en entraînant l’ourlet de la combinaison. « …douce comme une plume… » Elle tira un peu sur l’étoffe. « Bien qu’avec ça, je n’en suis pas sûre. »

Une tape bien appuyée sur son épaule fut sa réponse.

Mathilde sentit alors deux mains curieuses passer sous le bord du vêtement et caresser lentement son dos, le creux de ses reins. Elles tentèrent bien de remonter, mais l’étroitesse de la combinaison les en empêchait.

Elle se redressa alors, assise à cheval sur les hanches de Lucie, croisa ses mains devant elle et d’un geste rapide, ôta le vêtement. Alors qu’elle dégageait sa tête et ses bras, elle sentit une légère caresse le long de ses flancs monter puis redescendre. L’étoffe retomba sur le lit et Mathilde baissa les yeux. Lucie la regardait, la bouche entrouverte, le regard incapable de se poser plus d’un instant à un endroit précis de peur de manquer quelque chose.

Dans un souffle, elles dirent en même temps. « Tu es si belle. »

Mathilde semblait avoir maintenant les mêmes difficultés à fixer son regard. Elle tentait d’absorber tout ce qui était en train de se passer, ce qui allait se passer. Son cœur battait encore plus vite que tout à l’heure, mais elle ne voulait plus s’arrêter. Elle posa ses mains sur le lit de chaque côté de la tête de Lucie et se baissa lentement.

Leurs seins se rencontrèrent en premier. Lucie soupira, Mathilde gémit. Puis elles se retrouvèrent l’une contre l’autre, leurs visages à quelques centimètres l’un de l’autre, leurs respirations mêlées.

Lucie enveloppa ses bras autour de Mathilde et accrocha ses mains à ses épaules. Elle redressa la tête un petit peu et attrapa la bouche qui la tentait. Pendant de longues minutes, elles alternèrent, prenant et donnant chacune à leur tour. Elles ne pouvaient se rassasier l’une de l’autre, prenant à peine le temps de respirer avant de retourner à la source de leur bonheur.

Puis Mathilde se fit plus curieuse, audacieuse. Elle commença à se mouvoir doucement, descendant le long du corps de son amie. Elle saupoudra de baisers gourmands la poitrine qui s’offrait à elle. Cette fois, il n’y avait plus rien pour la retenir. Son désir était trop fort. Des doigts dans ses cheveux, défirent son chignon, attaché lâchement sur sa nuque, et éparpillèrent ses longues mèches. Elle remonta un peu, retournant s’abreuver à cette bouche qui murmurait son nom d’un ton presque implorant.

Mais elle ne s’attarda pas. Elle repartit à la découverte de ce corps somptueux, à la fois ferme et doux, fort et souple, solide et délicat. Lucie s’abandonnait aux caresses qui tentaient de délimiter les contours de son corps. Ce corps qu’elle avait toujours trouvé inadéquat pour la vie qu’elle menait et qui soudain lui procurait tant de plaisir. Elle se força à ouvrir ses yeux qui s’étaient fermés à un moment sans qu’elle s’en rende compte.

Mathilde, en une lente promenade, avec parcouru tout le long de son corps au gré de légères caresses et de baisers plus ou moins prononcés, de petites morsures taquines et de coups de langue curieux. Elle s’était longuement attardée sur ses pieds, jouant avec les orteils qui réagissaient à chaque caresse. Elle remontait maintenant et ses mains s’étaient glissées le long de ses cuisses, à l’intérieur du dernier vêtement qui recouvrait Lucie.

Celle-ci ne put retenir un gémissement quand elle sentit l’extrémité des doigts audacieux à la pliure de l’aine, puis caressant avec hésitation les premiers poils rencontrés. Les mains se retirèrent lentement. Mathilde redressa la tête et regarda Lucie. Puis elle avança jusqu’à la ceinture du caleçon, défit les deux boutons à la taille et tira sur le vêtement. Lucie souleva le bassin et sentit l’étoffe glisser le long de ses hanches puis de ses jambes.

Mathilde jeta le sous-vêtement sur le côté et s’allongea sur Lucie, posant sa tête sur le ventre de la jeune femme, juste au-dessus de son pubis. Elle passa sa joue sur la peau douce et tendue. Elle se sentit environnée par une odeur qu’elle savait être exclusivement Lucie. Elle ferma les yeux et se laissa emporter par les sensations. Lucie vint emmêler ses doigts dans ses cheveux et gratta doucement l’arrière de son crâne et sa nuque avant de saisir ses épaules et de la tirer vers elle, supportant à nouveau tout son corps sur elle.

Lucie prit le visage de Mathilde entre ses mains et l’observa avec une profonde intensité, comme si elle avait voulu en graver à jamais les traits dans sa mémoire. Puis elle se mit à l’embrasser avec une douce détermination, ses mains parcourant toutes les courbes et les creux à sa portée. Elle s’arrêta un instant sur la culotte qui recouvrait encore partiellement Mathilde, passa rapidement le bout de ses doigts sous l’étoffe avant de les retirer et de reprendre son exploration. Puis elle sentit la jeune femme gigoter sur elle. Elle redressa un peu la tête et la vit tenter de se débarrasser de son dernier vêtement tout en se déplaçant le moins possible. Elle posa ses mains sur celles de Mathilde. Celle-ci leva les yeux, un petit sourire penaud aux lèvres, vite effacé par un baiser langoureux. Puis à deux, elles vinrent à bout du léger sous-vêtement.

Un mouvement rapide de Lucie, un petit cri de surprise de Mathilde et les positions étaient inversées. L’ancien soldat prit son temps à découvrir le corps de son amie, les endroits encore plus chatouilleux quand ils n’étaient pas protégés par des vêtements, ceux qui faisaient frémir de plaisir la jeune femme, ceux qui la faisaient plutôt gémir ou grogner de désir inassouvi. Elle repéra toutes les petites marques qui rehaussaient la beauté de Mathilde, la mince ligne blanche d’une cicatrice sur le bras gauche et celle, ronde, laissée par une maladie infantile au coin de l’œil, les taches de rousseur sur ses épaules. Toutes défilèrent sous le regard inquisiteur de Lucie et reçurent leur provende de baisers pour récompense. Elle s’attarda ensuite sur des courbes qu’elle avait imaginées voluptueuses et qui étaient encore bien plus que ça. Guidée par une main douce posée sur sa nuque, elle répondit aux désirs de Mathilde, ses lèvres, ses mains, sa peau, toutes au service de sa tendre amante.

Enfin, leurs mains toujours en mouvement, incapables de s’éloigner de plus de quelques millimètres du corps de l’autre, elles se retrouvèrent allongées sur le côté, face à face. Elles s’embrassèrent à nouveau. Et cette fois, ce n’était plus aussi violent ou passionné. C’était tendre et doux. Et leurs mains se mirent à suivre des chemins parallèles, traçant les mêmes dessins, glissant les mêmes caresses en une parfaite symétrie. Lentement, cuisses ouvertes, elles s’offrirent l’une à l’autre. Elles marquèrent la même hésitation, ressentirent le même frémissement en sentant cette main sur elles, puis délicatement en elles, qui n’était pas la leur. Elles notèrent à peine la douleur qui les traversa rapidement, tant elles étaient déjà perdues l’une dans l’autre. Puis la passion les emporta dans une même étreinte, loin de la violence du monde, de la souffrance et de la mort qui avaient été trop longtemps leurs compagnes au cours des dernières années.

Lentement, dans les bras l’une de l’autre, elles reprirent conscience de ce qui les entouraient. Elles se sourirent, puis s’embrassèrent, leur bouche disant ce qu’aucun langage, même parfait ne pourrait jamais exprimer. Le baiser devint plus profond, plus exigeant. Les mains repartirent à l’aventure. Que la vie était belle !

*=*=*=*=*=*=*

Lucie n’avait eu aucun mal à trouver l’immeuble de le rue des Prêtres Saint-Germain-l’Auxerrois, non loin du Louvre, qui abritait les locaux du Journal des Débats. Alors qu’elle attendait d’être reçue par le directeur de la publication en personne, le comte Etienne de Nalèche, elle se demandait encore comment Salomon pouvait connaître quelqu’un dans ce journal. Ce n’était pas Le Matin ou Le Petit Parisien, quotidiens populaires qui tiraient chacun à plus d’un million d’exemplaires et qui luttaient entre eux pour savoir qui aurait l’exclusivité du dernier sujet brûlant d’actualité.

En fait, elle n’était pas sûre que son article, plutôt critique à l’égard des responsables des négociations de paix, puisse paraître dans ce journal, proche du gouvernement, tiré à trente mille exemplaires et lu essentiellement par les ministères, les chancelleries et les académies… en résumé, que des notables.

Elle avait répondu à l’invitation du comte de Nalèche avec un peu de surprise. Plus de deux semaines après avoir donné ses articles à Salomon, elle avait abandonné le brin d’espoir qu’elle avait pu avoir de peut-être, un jour, devenir journaliste.

Mais si elle avait vraiment été honnête avec elle-même, elle aurait reconnu que l’absence de réponse du journal ne l’avait pas vraiment préoccupée, tant ses pensées ne tournaient plus qu’autours de Mathilde depuis que leur relation avait connu sa dernière évolution. Et se lever le matin était devenu encore plus difficile car cela signifiait devoir se séparer. Et les journées ne s’écoulaient plus assez rapidement avant qu’elle puisse à nouveau tenir dans ses bras son précieux trésor. Et les nuits… les nuits étaient toujours trop courtes !

Puis elle avait reçu ce télégramme et maintenant, elle attendait, un peu étonnée du calme et du silence qui régnaient dans les locaux du journal, si éloignés de l’idée qu’elle s’était faite d’une salle de rédaction après avoir vu quelques images d’un grand journal américain aux actualités cinématographiques. Pourtant, elle ne regrettait pas cette agitation. En fait, elle se disait que commencer là serait peut-être une bonne idée. Elle aurait tant de choses à apprendre. Si elle pouvait éviter un peu de pression, ce ne serait pas un mal.

Elle interrompit ses réflexions quand un homme grand, fort, au teint sanguin, aux yeux saillants et pleins de gentillesse, sortit d’un bureau et l’invita à le suivre. Un peu décontenancé par sa tenue (Lucie avait formellement refusé de s’habiller différemment pour cet entretien), le comte de Nalèche lui proposa un siège et retourna s’asseoir derrière son bureau. Quelques minutes plus tard, un homme d’une trentaine d’années se présenta et pris le dernier siège de libre. Il s’agissait de Fernand de Brinon, rédacteur en chef et gendre de Nalèche.

Ils lui parlèrent tranquillement de ses trois articles et exprimèrent une admiration sincère pour son style et ses idées, plus encore de la part du rédacteur en chef qui fit très vite savoir à Lucie sa qualité d’ancien combattant et sa conviction profonde de la nécessité d’un rapprochement franco-allemand « pour que cela n’arrive plus ».

Ensuite, les deux hommes lui firent raconter son histoire qui sortait vraiment de l’ordinaire. Lucie se sentait particulièrement à l’aise avec eux, le plus jeune qui la comprenait parce qu’il avait quatre années de souvenirs semblables aux siens, le plus âgé qui l’écoutait avec une attention quasi paternelle.

Enfin, ils lui demandèrent de parler de son projet. Salomon y avait fait allusion quand il avait transmis les articles de sa jeune amie, mais n’avait pas voulu entrer dans les détails. Et là, après tant de discussions avec Mathilde à développer son sujet, elle n’eut pas besoin de beaucoup de persuasion pour parler.

Elle se redressa dans son fauteuil, le regard déterminé. Si elle devait avoir un avenir dans cette profession qu’elle n’avait pas vraiment choisie, mais qui semblait pouvoir lui permettre d’accomplir sa destinée, c’était maintenant ou jamais. Elle jeta un coup d’œil à chacun des hommes et se lança.

« Mon projet… oui. Toutes les guerres ont un impact sur les populations. Je veux montrer concrètement les suites de la guerre et les changements qu’elle a entraînés. Comment le vivent les soldats qui sont revenus, valides ou non ? Comment les paysans dans le Nord et l’Est reprennent possession de leurs terres ? Comment reconstruit-on les villes ? Que deviennent les femmes qui ont passé quatre ans dans les usines ? A quoi pensent les gens quand ils assistent à l’inauguration du monument aux morts sur la place de leur village ?… »

Le rédacteur en chef l’arrêta. « C’est un sujet bien ambitieux. »

Lucie acquiesça avec un petit sourire. « Oui mais je n’ai pas la prétention de le traiter de façon exhaustive. Ce qui m’intéresse d’abord, ce sont les gens, ce qu’ils pensent et comment ils vivent la situation au quotidien. »

Etienne de Nalèche prit la parole à son tour. « Et vous envisagez de voyager un peu partout en France ? »

« Cela semble logique. On ne peut pas résumer la population française à l’expérience des habitants des zones occupées et de Paris, par exemple. »

« C’est ce que je pensais. Avez-vous déjà une idée précise des sujets que vous voulez traiter ? »

Lucie sortit une feuille de sa poche et la déplia soigneusement avant de la lui donner. L’homme la parcourut rapidement des yeux avant de la passer à son gendre.

« Si je vous demande un premier article dans trois semaines, puis deux tous les dix jours jusqu’à épuisement de cette liste, cela vous conviendrait ? »

Lucie réfléchit rapidement. « Ce sera possible. Mais je dois vous préciser, ce que Monsieur Rosenfeld ne savait peut-être pas, c’est que je ne travaille pas seule… »

Fernand de Brinon intervint. « J’avais remarqué les deux jeux d’initiales et je m’interrogeais… »

« Nous travaillons et écrivons ensemble. Et nous souhaitons continuer. »

Nalèche reprit la parole. « S’agit-il également d’une personne du beau sexe ? »

Lucie se raidit sur sa chaise. « Oui. Cela pose-t-il un problème ? »

« Non, pas vraiment. Mais c’est particulièrement inhabituel de voir deux journalistes collaborer, alors deux femmes. Et vous aurez noté combien il y a peu de plumes féminines… »

Lucie ne se laissa pas décontenancer. « Je ne peux que vous redemander : cela pose-t-il un problème ? »

Nalèche sourit. « C’est inhabituel, mais ce n’est pas un problème si vous pouvez m’envoyer d’autres papiers d’aussi bonne qualité. A ce propos, vos articles sortiront dans les numéros des trois prochains jours. Que souhaitez-vous y mettre comme signature ? »

Seuls les grands reporters et les journalistes de premier plan signaient leurs articles et Lucie le savait. Elle ne put cacher son étonnement. « Je ne suis pas sûre… Juste nos initiales, serait-ce possible ? »

« Si vous voulez. Dans un sens je préfère, tout le monde ne comprendrait pas de voir le nom de débutants inconnus, de femmes de surcroît, mais vos articles méritent mieux que l’anonymat des pigistes. »

Lucie, comprenant ce que Nalèche ne voulait pas dire, reprit. « Monsieur le Directeur, je souhaite d’abord écrire. Malgré ma tenue, je ne me sens pas l’âme d’une suffragette. Je ne revendique aucun droit particulier. Au contraire, je souhaite être traitée comme n’importe quel autre journaliste débutant… »

Le Directeur l’interrompit. « Pas comme n’importe quel débutant. Un débutant commencerait à trier les dépêches. Dans votre cas, ce serait gaspiller un réel talent. »

Brinon enchaîna. « Puisque nous sommes tous d’accord, vous pourrez passer à la comptabilité demain pour toucher votre dû. J’y ferai ajouter une avance sur les prochains articles pour couvrire vos frais. Mais… vous partirez toutes les deux ? » Sur le signe de tête affirmatif de Lucie, il continua. « D’accord, ce sera pris en considération. Mais évitez les restaurants gastronomiques et essayez de partager une chambre pour limiter les frais ! »

Lucie se retint de sourire.

Cependant, comme dans un numéro d’équilibristes bien réglé, Nalèche poursuivait déjà. « Et vous passerez également à mon secrétariat où une lettre d’introduction vous sera remise. Il est encore un peu tôt pour vous donner une carte de presse, mais cette lettre vous permettra de justifier que vous travaillez en ce moment pour mon journal. Notre nom n’est pas inconnu, cela pourra vous aider. »

La jeune femme ne savait plus quoi répondre. « Je vous remercie de votre confiance. Je ne sais pas comment vous exprimer… »

Nalèche l’interrompit avec un gentil sourire. « Je dois vous avouer que j’étais d’abord réticent à vous recevoir. Je doutais un peu de votre expérience pendant dans la guerre et je craignais d’avoir en face de moi une nouvelle Nellie Bly. C’est mon gendre qui m’a convaincu de vous rencontrer. Je suis content de m’être fait un peu forcer la main. Continuez d’écrire de bons articles qui plairont aux lecteurs, c’est tout ce que je vous demande. »

Sentant la fin de l’entretien, Lucie se leva. « Vous pouvez compter sur nous. Vos lecteurs ne le regretteront pas. »

Les deux hommes s’étaient levés également. « Nous n’en doutons pas, Mademoiselle. Nous n’en doutons pas. »

Alors qu’il la raccompagnait à la porte de son bureau, Etienne de Nalèche ne put s’empêcher d’ajouter. « Vous êtes sûr de ne pas vouloir prendre un pseudonyme masculin ? Vous pourriez écrire sous votre nom de soldat. Qu’en pensez-vous ? »

Lucie sourit tranquillement. « Non, Monsieur le Directeur. Lucas Delvaux est bel et bien mort. Et rien ni personne ne viendra le ressusciter une nouvelle fois. »

Après une dernière poignée de main, Lucie quitta l’immeuble et se dirigea vers les bords de Seine, à quelques dizaines de mètres. Son regard tomba immédiatement sur la silhouette de Mathilde qui l’attendait un peu plus loin, accoudée contre le parapet.

Elle accéléra un peu le pas. Il n’y avait pas un moment à perdre : leur nouvelle vie commençait.

FIN

Paris Janvier 2001 – 13 juillet 2002

Retour aux Archives

© Styx63 – 2002

J’ai lu ou parcouru plusieurs livres pour écrire cette histoire et certains d’entre vous m’ont exprimé la curiosité de savoir lesquels. En voici la liste :

« Les carnets de guerre de Louis Barthas, Tonnelier, 1914-1918 » – La Découverte / Poche
« Paroles de Poilus – Lettres et carnet du front, 1914-1948 » – Ed° Librio
« Les Poilus » de Pierre Miquel – Collection Terre Humaine – Plon
« La Grande Guerre au jour le jour » de Pierre Miquel – Fayard
« 14-18 : Mourir pour la patrie » – Points Histoire
« La Grande Guerre 1914-1948 » – Découvertes Gallimard

« Albert Londres – Vie et mort d’un grand reporter (1884 – 1932) » de Pierre Assouline – Folio
« Joseph Kessel ou Sur la piste du Lion » de Yves Courrière – Plon

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