Au bord du Styx

Les Deux Morts de Lucas Delvaux – 4

Les deux morts de Lucas Delvaux

Quatrième partie

Les semaines qui suivirent, les deux jeunes femmes s’adaptèrent tant bien que mal au nouveau rythme qu’avait pris leur vie. En fait, Mathilde se glissa rapidement dans de nouvelles habitudes et s’occupa de Lucie le plus discrètement possible, sentant la réticence de son amie à se montrer, dans son esprit, encore un peu plus faible si elle devait exprimer le moindre besoin.

L’ancien soldat se sentait perdu, comme expatrié dans une nouvelle contrée sans en connaître les us et coutumes. Elle avait tant attendu de sa rencontre avec l’infirmière, beaucoup plus qu’elle n’avait réellement obtenu. Mais elle ne pouvait en vouloir à personne. Elle savait maintenant qui elle était et d’où elle venait et c’était un immense soulagement. Elle n’avait toutefois pas retrouvé la mémoire et ça la rendait folle. Elle avait parfois l’impression, la nuit, après s’être réveillée d’un nouveau cauchemar, qu’elle avait manqué quelque chose, que si elle avait gardé les yeux fermés quelques secondes de plus, elle aurait enfin trouvé un sens à toutes les images qui l’assaillaient.

Mathilde lui avait proposé d’aller voir un spécialiste, mais Lucie renâclait. Elle voulait encore attendre un peu, sentant parfois le voile si près de se déchirer.

Elle se sentait aussi coupable de dépendre entièrement de son amie et avait tenté plusieurs fois d’aborder à nouveau la question de se trouver une chambre. Mathilde, en quelques phrases décisives, lui avait montré l’inanité de son raisonnement. Il y avait eu une dernière discussion orageuse sur le sujet qui avait finalement permis d’aplanir certaines difficultés. Par la suite, les deux jeunes femmes n’en avaient plus reparlé, ayant réalisé combien elles détestaient se disputer. Tout avait commencé quand Lucie remarqua que Mathilde semblait perdre du poids et lui demanda si elle était malade…

« Non, je vais bien. »

Lucie tourna autour de la jeune femme en fronçant les sourcils, puis posa ses mains autour de la taille de son amie.

« Pourtant, tu flottes dans cette jupe alors qu’elle t’allait si bien il y a encore quelques semaines ! »

« Tu fais attention aux vêtements que je porte ? »

L’ancien soldat rougit et grommela. « N’essaye pas de détourner la conversation ! »

Mathilde ne fit pas d’effort pour se dégager. Elle leva les yeux et vit le regard inquiet de Lucie. « Il a fait très chaud ces dernières semaines… J’ai dû moins manger et perdre un peu de poids. »

Lucie avait eu le temps d’observer l’appétit impressionnant de l’infirmière et ne crut pas un instant la réponse qui venait de lui être faite.

« Non, tu ne manges pas assez à cause de moi ! »

Mathilde se dégagea brusquement. « Tout ne tourne pas autour de toi ! Pourquoi je ne mangerais pas à cause de toi ? »

« Parce que tu n’as que ton petit salaire pour nous faire vivre toutes les deux et quand nous sommes ensemble, tu me dis toujours que je n’ai pas à me priver… »

« Oui, je t’ai dit ça, mais tu n’as jamais fait d’excès… Pourquoi… »

« Non, tais-toi ! Je suis sûre que tu sautes des repas à cause de moi, tu fais ce travail qui ne t’intéresse pas vraiment, tu vis dans cette petite chambre d’hôtel… à cause de moi… alors que tu pourrais être dans ta famille sans avoir à te soucier de rien ou… »

« Arrête ! Je pensais que tu avais compris que je ne faisais que ce que je voulais bien faire. Je ne me sens pas obligée…Je fais tout cela parce que je ne me vois pas agir autrement. Tu as raison, j’ai sauté quelques repas parce que le prix de la chambre a augmenté et je ne l’avais pas prévu dans mon budget. Mais les choses sont rentrées dans l’ordre. »

« Pourquoi ne me l’as-tu pas dit ? »

Mathilde ne put s’empêcher de sourire. « Je craignais la discussion que nous aurions… »

Lucie sourit également. « C’est raté… Mais le problème reste entier. Je ne supporte plus de te voir tout faire, tout assumer. Et moi, je suis là, passive ! Je ne suis pas malade, bon sang ! Il doit bien y avoir quelque chose que je peux faire ! »

« Ce n’est pas vrai, tu es malade. »

« Non, tu te trompes, je vais bien, je suis en pleine forme. Je ne me souviens de rien ! A quoi bon, je n’ai qu’à tout réapprendre ! Si ma mémoire doit revenir, tant mieux. Mais en attendant, la vie continue. Ne comprends-tu pas ? Cette inaction me pèse. Je tourne en rond et ça me rend folle. Je te vois trimer et je me mets en colère contre moi-même et mon impuissance. Ce que tu as fait pour moi… je crois que je n’aurais jamais assez de mots pour exprimer ce que cela représente… mais il faut que je participe d’une façon ou d’une autre à notre vie. Il faut que j’apprenne à vivre comme je suis maintenant. Je comprends que tu n’as fait que me protéger, mais maintenant ça va… Il faut que je reprenne les choses en main. »

Elle s’arrêta en entendant un léger reniflement. Mathilde s’était assise au bord du lit et avait la tête baissée. En deux enjambées, Lucie était près d’elle et essuya délicatement du revers de sa main les larmes qui coulaient. Elle s’assit à son tour sur le lit et attira son amie dans ses bras

« Oh, Mathilde ! Ne pleure pas. Je ne suis qu’une brute ! Comment fais-tu pour me supporter ? Ne pleure pas, je t’en prie ! »

Une petite voix étouffée lui parvint. « Je suis désolée, je ne me rendais pas compte… mais pourquoi ne m’as-tu pas dit…? »

« Je ne voulais pas te faire de peine…Et puis, j’aime bien que tu t’occupes de moi. »

« Oui, mais si tu te sentais si mal…à ne rien faire ! »

« Honnêtement, avant aujourd’hui, je n’étais pas sûre… Mais là, il y a quelque chose dans l’air, je ne sais pas quoi… C’est comme si j’avais trouvé une nouvelle source de courage. Il faut que je trouve un travail et que je participe aux dépenses. Cela te semblera peut-être ridicule, mais j’ai l’impression que j’aurai l’esprit plus libre. Je n’aurai plus à me sentir coupable de te laisser tout faire… »

Lucie s’arrêta à nouveau en sentant Mathilde se raidir dans ses bras. Elle reprit doucement. « Mathilde, qu’y a-t-il ? Ai-je dit quelque chose…? »

La jeune femme se dégagea, se leva et se mit à aller et venir dans la pièce en marmonnant avant de s’arrêter devant son amie. « Lucie, si tu voulais vraiment aller vivre de ton côté, je comprendrais… Je suis tellement stupide, mais stupide ! »

Lucie, inquiète mais aussi peinée, leva un sourcil interrogateur. « Tu veux qu’on…qu’on se sépare ? Mais je t’ai dit… »

« Non, surtout pas ! Mais si tu le voulais, je comprendrais. »

Devant l’incompréhension totale qu’affichait l’ancien soldat, Mathilde se frappa le front, se traita de ‘stupide’ une fois de plus et alla prendre son sac de voyage qu’elle se mit à fouiller. Elle en sortit une enveloppe qu’elle tendit à Lucie.

« Je ne comprends pas pourquoi je n’y ai pas penser plus tôt… En fait, si. Même en te voyant tous les jours, devoir penser à la lettre qui m’avait appris ta mort était beaucoup trop douloureux. Tiens, les 80 francs que m’a envoyés ton capitaine ! Ils sont à toi, je n’y ai pas touché ! »

Lucie avait lu cette lettre, mais n’avait jamais songé à demander ce qu’étaient devenus les 80 francs. Mathilde lui avait rendu le recueil de poésies et le missel et elle en avait déduit que l’argent avait été dépensé.

Elle prit les billets avec révérence, émerveillée par le geste de son amie, puis déclara avec un grand sourire : « Je m’occupe des prochaines dépenses ! »

Les choses reprirent ensuite un cours normal. Lucie passait beaucoup de temps à la bibliothèque municipale, lisant tout ce qui éveillait sa curiosité. Elle absorbait toute nouvelle connaissance comme une éponge, puis, le soir, entraînait Mathilde dans de longues conversations qui entraînaient, à leur tour, de nouvelles recherches et découvertes à la bibliothèque. Elle passait également beaucoup de temps dans les jardins publics, appréciant le calme qui l’aidait à réfléchir. C’est là qu’elle trouva un emploi, sans vraiment l’avoir cherché.

Elle avait conservé ses vêtements masculins, les trouvant plutôt confortables et ne souhaitant pas se lancer dans l’achat d’une nouvelle garde-robe. Elle gardait ses cheveux courts, même s’ils étaient maintenant bien plus longs que la coupe militaire qui avait été la sienne pendant quatre ans. Elle s’attirait parfois des regards un peu curieux ou même suspicieux, mais elle figurait toujours, pour tous ceux qui ne faisaient pas vraiment attention, un jeune homme tout à fait acceptable. L’ambiguïté ainsi créée ne la dérangeait pas. Elle avait déduit des lettres qu’elle avait écrites à Mathilde, qu’elle avait toujours vécu une vie physiquement active et peu compatible avait des robes et autres fanfreluches et le seul personnage avec lequel elle se sentait à l’aise depuis son réveil quelques mois plus tôt, privée de souvenirs, portait des habits masculins.

Un après-midi à la fin du mois d’août, elle se trouvait donc dans les Jardins du Luxembourg, assise sur un banc à observer les gens passer. Il y avait des enfants accompagnés de leur mère ou de leur gouvernante, un vieux militaire à la retraite dans un fauteuil roulant poussé par une infirmière, deux vieilles dames qui jetaient des miettes de pain aux pigeons. Son attention fut soudain attirée par un homme pas très grand, plutôt rond, portant au bout de son nez d’épaisses lunettes, entre quarante et cinquante ans et qui se débattait avec des boîtes et des trépieds. Il semblait un peu dépassé par les événements, ne sachant pas quoi prendre en premier, que laisser sur place. Lucie hésitait à intervenir, quand elle se fit interpeller.

« Hep ! Jeune homme, 20 sous si vous m’aidez à transporter mon matériel. »

Après s’être assurée qu’il n’y avait pas d’autre « jeune homme » à proximité à qui l’offre aurait pu être faite, elle se leva et s’approcha lentement.

« Que puis-je faire ? »

« Prenez ce sac et ce coffre et ce trépied aussi et suivez-moi ! »

L’homme pris la dernière caisse en bois ciré, pendue au bout d’une courroie de cuir et il se dirigea vers l’arrière du Palais du Luxembourg. Là, il posa son coffre, déchargea Lucie du trépied qu’il installa puis lui fit signe de poser le reste. Il posa sur le trépied ce qui s’avéra être une boîte noire. Il tira ensuite avec précaution d’un coffre plus petit une plaque de verre qu’il inséra dans l’appareil. Tout en procédant à diverses manipulations, il entreprit d’expliquer à Lucie que le travail qu’il effectuait correspondait à une commande spéciale qui l’obligeait à utiliser ce matériel déjà ancien. Quand la jeune femme avoua ne pas y connaître grand-chose en photographie, l’homme se lança dans une explication des divers procédés et matériels existants. Il lui expliqua ensuite que s’il travaillait beaucoup sur commande à faire des portraits, des photos à l’occasion de mariage ou de promotion, il avait aussi de nombreux projets personnels à l’ambition artistique plus prononcée. Il annonça ainsi fièrement que « L’Illustration » lui avait demandé des clichés à plusieurs reprises. Lucie, qui avait feuilleté la revue à la bibliothèque, prit l’air suffisamment admiratif pour satisfaire la vanité du photographe.

Au bout de deux heures, après avoir déplacé à plusieurs reprises tout le matériel, Lucie savait tout de Monsieur Salomon Rosenfeld, de ses déboires avec son ancien commis qui l’avait abandonné le matin même, des nombreuses commandes pour les deux semaines à venir et du rendez-vous galant qu’il avait le lendemain soir avec Mademoiselle Rose Piot, jeune femme travaillant au café face à son atelier et qui acceptait parfois de poser pour lui.

Après avoir aider Salomon à tout remballer, Lucie l’aida à transporter le matériel jusqu’à la sortie des jardins où le photographe devait prendre un taxi. Alors qu’il lui versait la rémunération convenue, il lui demanda soudain :

« Dites-moi, jeune homme, pourrai-je vous convaincre de travailler pour moi ? Vous m’avez semblé très calme, précis. Vous n’avez pas heurté une seule fois les caisses. Pour le salaire, on peut en discuter. Les horaires sont variables. Certaines journées peuvent être chargées et d’autres jours, vous aurez beaucoup de temps de libre. Qu’en pensez-vous ? »

Lucie, qui avait remarqué la vue basse de Salomon dès qu’il ne regardait plus par l’objectif de ses appareils, ne releva pas le « jeune homme », il serait toujours temps de donner des explications.

« Mais je vous ai dit que je ne m’y connaissais pas. »

« Ce n’est pas grave, je vous apprendrai. Alors, cela vous intéresse ? »

« Je pense que oui. »

« Parfait, voici ma carte, présentez-vous demain à 7 heures 30 ! Au fait, comment vous appelez-vous ? »

« Lucie Delvaux. »

« Lucie…? » Salomon approcha de la jeune femme et la toisa de haut en bas. « Vous vous habillez toujours comme cela ? »

« Pour l’instant, oui. »

Il se recula d’un pas. « Pour l’instant ? »

Lucie répondit laconiquement. « C’est une longue histoire. »

Salomon éclata de rire et lui tapota le bras. « Eh bien, vous aurez le temps de me la raconter. A demain, Lucie. Et n’oubliez pas, 7 heures 30 précise ! »

*=*=*=*=*=*=*

A défaut de retrouver son passé, Lucie se lança à corps perdu dans la construction d’un avenir. Elle passa énormément de temps avec Salomon. Au début, elle apprit les noms des appareils et comment ils fonctionnaient, comment il fallait les monter et les nettoyer. Bien vite, elle eut la responsabilité de prendre certains clichés. Elle apprit également à développer les photos, les différents produits à utiliser, les températures à respecter.

Mathilde suivait ses progrès avec intérêt. Quand elle vit le temps que passait Lucie avec le photographe, elle eut d’abord un petit pincement de jalousie. Mais si la question lui avait été posée, elle aurait nié en toute bonne foi. Le malaise se dissipa vite quand Lucie se mit à l’emmener les samedis et dimanches lors de leurs virées artistiques hors la ville, comme disait Salomon.

Lucie avait maintenant son propre appareil. Elle l’avait trouvé dans le bric-à-brac qui constituait une partie de l’atelier. Il avait un défaut à l’entraînement de la pellicule et Salomon n’avait jamais trouvé le temps d’y faire quoique ce soit. Il le donna à la jeune femme pour qu’elle en fasse ce qu’elle en voulait et ne fut pas surpris le jour où il la vit le faire fonctionner.

Le photographe s’était très vite attaché à cette mystérieuse jeune femme. Il lui avait littéralement arraché son histoire et la première impression qu’il avait eue de sa nouvelle assistante, n’avait fait que s’améliorer. Il lui avait également proposé de voir un spécialiste quand elle lui parla de ses rêves. Mais quand il suggéra que l’hypnose pourrait peut-être l’aider à découvrir sa vérité, le refus que Lucie lui opposa fut si ferme qu’il n’insista pas de peur de perdre la confiance de la jeune femme.

Avec son appareil, Lucie se mit à tout photographier : l’immeuble où les deux jeunes femmes avaient finalement décidé de louer un petit appartement, moins cher que l’hôtel, la rue et l’église un peu plus bas, la librairie où travaillait Mathilde et l’atelier de Salomon, l’endroit où elle avait rencontré le photographe pour la première fois. Elle prit également de nombreux clichés de Mathilde, certains posés, certains pris par surprises. Pour chacune des photos, Lucie rédigeait toujours un petit texte comprenant le lieu et la date du cliché, le sujet de la photo et son importance. Elle s’était mise à ajouter, dans certains cas, quels étaient ses sentiments au moment de la prise de vue ou quelles impressions le cliché évoquait en elle.

Un soir, Mathilde lui offrit un carnet épais en lui disant que si elle voulait tenir son journal, même photographique, ce serait plus pratique de voir toutes ses petites notes regroupées en un seul endroit. Lucie n’avait pas eu l’impression de tenir un journal, mais quand elle reprit toutes ses photos et leurs commentaires, elle admit l’acuité de l’observation de son amie.

Elle se mit à retranscrire tous ces petits textes dans le carnet, les complétant parfois ou les développant. Elle colla soigneusement les clichés en regard. Elle le relisait souvent, y ajoutant une annotation. Parfois, elle retournait prendre une nouvelle photo d’un même endroit pour ajouter une nouvelle réflexion.

Un dimanche après-midi pluvieux, alors qu’elles se trouvaient exceptionnellement chez elles, Lucie vint trouver son amie qui était en train de lire et posa le carnet sur ses genoux.

« Tiens, je voudrais que tu le regardes. »

Mathilde leva les yeux en souriant. « Mais je connais déjà toutes les photos, tu me les montres à chaque fois qu’il y en a de nouvelles. »

Lucie s’agenouilla devant elle. « Je sais, mais je voudrais que tu le lises aussi. » Elle reprit le carnet et le mit entre les mains de son « infirmière ».

« Mais n’est-ce pas trop personnel ? »

Lucie fronça les sourcils. « Oui, bien sûr ! Mais c’est pour cela que je veux que tu le regardes. Je réalise que je ne te parle pas beaucoup. J’ai du mal à exprimer ce que je pense et je veux que tu le saches. Alors, le meilleur moyen, c’est de te montrer mon carnet. »

Mathilde passa sa main dans la chevelure de son amie. « Mais je sais ce que tu penses. Que crois-tu faire quand nous discutons ? »

« Puisque tu sais, tu peux donc lire mon carnet. Il n’y aura aucun grand secret de révélé ! »

« C’est vraiment important pour toi que je le lise ? »

« Oui, s’il te plaît. »

« Alors je vais le faire. »

« Merci. Je te laisse… Le temps semble s’éclaircir, je prends mon appareil et je vais faire un tour. »

Avant que Mathilde ait pu faire la moindre réflexion, Lucie avait pris sa veste, son cher appareil photographique et avait quitté l’appartement.

La jeune femme caressa la couverture du carnet et remarqua combien il avait pris du volume. Elle l’ouvrit et s’arrêta sur la première photo. Elle représentait la devanture de la librairie où elle travaillait. C’était l’une des premières photos qu’avait prise Lucie, un samedi midi, alors qu’elle était venue l’attendre à la sortie, pour l’emmener sur les bords de Marne avec Salomon.

Mathilde remarqua que l’écriture de Lucie n’avait pas fondamentalement changé. Elle semblait toujours aussi décidée, les points et accents bien marqués, les barres sur les « t » énergiques.

Son regard s’arrêta sur les premiers mots :

« C’est ici, le 6 juin 1919, que ma vie a véritablement recommencé. C’est ici que j’ai su comment je m’appelais, après plusieurs semaines où je ne me voyais que comme une aberration, une aberration sans mémoire. »

Lucie reprenait ensuite le récit de ces premières semaines après son réveil dans un petit bois de Picardie, privée de tout souvenir.

La seconde photo, prise peu après la précédente, la représentait, sortant de la librairie et portant sur le visage une expression de grand bonheur. Elle avait les yeux fixés sur l’objectif, en fait, sur la photographe.

« Mathilde, mon ange-gardien. Sans elle, je ne sais pas ce que je serais devenue. Elle m’a vue, ce premier soir, n’a pas posé de question et a trouvé comme étant la chose la plus naturelle du monde de m’emmener dans la chambre d’hôtel qu’elle occupait. Moi, une parfaite inconnue ! Elle a beau dire que nous nous connaissions, ce ne sont pas nos deux brèves rencontres et nos quelques lettres échangées qui faisaient de nous des connaissances. Mais elle a tout pris à bras le corps, la femme-soldat, l’amnésie, mes sautes d’humeur, mes silences. Elle n’a jamais rien dit ou fait qui me laisse penser qu’elle se sentait obligée de m’aider. Elle est juste là, à mes côtés. Elle me soutient quand je chancelle, me conseille quand j’hésite, me félicite quand je réussis et m’encourage quand j’échoue. Elle est plus protectrice à mon endroit qu’elle le serait pour ses propres enfants. Il n’y aura jamais assez de mots pour lui exprimer ma reconnaissance… »

Mathilde s’arrêta pour se frotter les yeux. Elle se leva et alla se verser un verre d’eau fraîche qu’elle but à grandes gorgées. Elle retourna s’asseoir et reprit le carnet.

Il y avait une photo d’un banc dans un jardin, celui du Luxembourg d’après l’annotation.

« C’est ici que ma vie a trouvé une nouvelle voie où s’engager. Je reconnais que j’ai eu énormément de chance le jour où j’ai rencontré Salomon. Lui non plus n’a pas posé de question … enfin… pas les premiers temps. Il a accepté le costume d’homme, l’amnésie, les questions parfois idiotes parce que je ne me souviens de rien. Sous ses airs distraits de grand myope (je me demande toujours comment il a choisi d’être photographe et comment il réussit aussi bien), il fait très attention à tout ce qui se passe. Son atelier marche bien et ses photos plus personnelles sont très bien accueillies dans certains cercles. Lui aussi m’a pris sous son aile, à la façon d’un oncle resté sans enfant qui reporte son affection sur un neveu (ou une nièce) qui partage ses goûts. Il n’a pas la même adresse que Mathilde pour « manœuvrer » autour de moi, mais au bout du compte, je ne peux lui en vouloir quand il insiste un peu trop lourdement sur ce qu’il croit que je devrais faire : je sais qu’il ne pense qu’à mon bonheur. »

Il y avait ainsi plusieurs clichés de l’atelier et de Salomon, reprenant de petits faits quotidiens, pour Lucie, des étapes importantes pour reconstruire sa confiance en elle : la première fois qu’elle eut la responsabilité d’une séance de pose, la première fois qu’elle fut laissée seule dans le laboratoire pour développer des clichés.

Il y avait aussi toute une série d’épreuves sur la rue où elles avaient trouvé à se loger et leur petit appartement :

« Les choses se sont faites simplement. Mathilde a apprit par Agnès que l’une de ses collègues quittait son logement pour se marier. Elle lui proposait de le reprendre. Elle alla le visiter lors de sa pose du midi. Il se compose de deux pièces, une pièce « à tout faire » ou se trouve un fourneau et un lavabo et une petite chambre attenante. Il n’est pas sous les toits mais presque. Ce n’est pas grave, nous avons l’habitude des hauteurs. Le soir même, Mathilde est rentrée toute excitée. Elle sautait presque sur place alors qu’elle me racontait sa visite. Le loyer était effectivement modéré et constituait une économie par rapport à l’hôtel. Quand je lui dis que j’étais contente pour elle et que je pourrais sûrement m’arranger pour garder la chambre d’hôtel, je la vis pâlir. J’avais bêtement pensé qu’elle souhaitait reprendre sa liberté maintenant que je pouvais voler de mes propres ailes. N’était-ce pas logique de croire qu’elle voulait vivre pour elle-même, sa mission enfin remplie et qu’elle n’avait plus besoin de me traîner comme le boulet que j’étais sûrement ? J’ai cru, un instant, qu’elle allait me gifler. Je ne comprenais pas ce que j’avais pu dire de mal. J’étais vraiment heureuse pour elle, même si sa décision me brisait le cœur. Ma vie semblait enfin trouver un semblant d’ordre et de stabilité. Je savais qu’un jour, je devrais apprendre à faire sans Mathilde, je ne pensais pas que ce serait si tôt.

Elle sembla se reprendre et m’entraîna vers le lit où elle me fit asseoir. Elle se mit ensuite à faire les cent pas devant moi, avant de s’arrêter brusquement, les deux poings sur les hanches. Elle dit : « T’ai-je laissé penser que je ne voulais pas vivre avec toi ? »

« Non, mais… »

« Ai-je un jour exprimé que mon unique désir était de retrouver ma liberté ? »

« Non, bien sûr… » Je me sentais vraiment perdue. Je ne comprenais pas pourquoi elle semblait en colère. J’avais surtout peur de mal interpréter ce qu’elle me disait. Alors je restai assise sur le lit, la tête pour une fois levée vers elle. Et elle continuait de poser ses questions, attendant à peine mes réponses.

« On n’est pas bien ensemble ? »

« Si… »

« C’est toi qui veux vivre seule ? »

« Oh non ! »

« Alors pourquoi je déménagerais en te laissant derrière ? Je sais que ce logement n’est pas très grand, mais regarde où nous avons vécu pendant quatre mois ? »

« Tu veux vraiment ? »

« Quoi ? Que tu viennes avec moi ? Bien sûr ! Oh, Lucie… Qu’as-tu encore imaginé dans ta tête ? »

Je ne sais pas comment j’étais avant. Je ne suis pas certaine d’avoir été aussi émotive. Mais quand Mathilde m’a posé cette question, je n’ai pu retenir mes larmes. Le choc à l’idée de ne plus être avec elle, puis le soulagement de savoir quels étaient vraiment ses projets, tout cela avait été un peu trop pour moi. Elle s’approcha de moi, se glissa entre mes jambes, me prit dans ses bras et me berça doucement jusqu’à ce que je me reprenne. J’avoue avoir un peu prolongé le moment. Quand elle me tient, je sais que tout s’arrangera. Comment fait-elle, je n’en sais rien.

La collègue de Mathilde nous laissa pour une somme raisonnable le peu de mobilier qu’elle avait, une table, deux chaises, un fauteuil et un grand lit. Le fourneau appartenait au propriétaire. Salomon nous donna des placards qui ne lui servaient à rien. Après avoir tout nettoyé, j’ai peins les murs pendant que Mathilde confectionnait de petits rideaux multicolores pour les fenêtres. Et le 1er octobre, nous emménageâmes. »

La photo suivante représentait Mathilde. C’était une photo « volée ». Elle était assise dans le fauteuil, un livre ouvert sur les genoux et regardait dans le vide, pensive. Elle était datée du 1er octobre et était annotée ainsi :

« Première photo prise dans notre nouveau logement. Le déménagement n’a pas été compliqué, nous ne possédons pas grand-chose. Mathilde pense demander à sa famille de lui envoyer ses affaires maintenant qu’elle a un « chez-elle ». Je lui ai demandé si ça ne lui faisait pas de peine d’être éloignée de ses parents. Elle m’a répondu qu’elle avait vécu plus de trois ans loin d’eux et qu’il était normal de vouloir, un jour, quitter la maison paternelle. Elle leur écrit souvent. Elle leur a dit qu’elle avait retrouvé une autre infirmière à Paris, moi en l’occurrence, et que nous diminuions nos frais en partageant un appartement. Je ne suis pas sûre qu’ils soient très satisfaits de la situation, mais Mathilde ne leur donne aucune autre cause d’inquiétude. Mathilde m’a dit en souriant qu’il leur était d’autant plus facile d’être compréhensifs que j’étais une femme. Ils auraient été beaucoup plus inquiets si j’avais été un homme. Quand d’un geste de la main, je montrai mon costume. Elle éclata de rire et dit que ce n’était pas la peine de trop entrer dans les détails.

J’aime l’entendre rire.

Puis elle rajoute, plus sérieuse, qu’après son bref séjour dans sa famille, à la fin de la guerre, ses parents ont bien dû comprendre qu’elle ne pouvait pas reprendre la vie d’avant.

Elle n’est pas la seule. Nous croisons tellement de jeunes femmes et de jeunes gens qui ont été plus ou moins directement affectés par la guerre et qui semblent maintenant pris par une frénésie de vie, de fêtes et d’excès de tous genres, qui ont tout laissé derrière eux et qui, montés à Paris, vivent tant bien que mal, au jour le jour. »

Lucie, poussée par Salomon, avait également tenté de faire des clichés artistiques. Il y avait des paysages, des natures mortes, des compositions jouant avec les ombres et les lumières. Tous étaient accompagnés d’un commentaire technique, mais il ne semblait pas spécialement importer à la jeune femme. Il y avait également deux ou trois photos de nus, tous de Mademoiselle Rose. Mathilde ne les appréciait pas énormément. Elle n’aurait pas su dire pourquoi. Elle n’était pas spécialement prude. Mademoiselle Rose était plutôt jolie, même si Mathilde la trouvait un peu vulgaire. Elle n’aimait pas l’idée que son amie photographiât des femmes nues et elle avait dû laisser transparaître son sentiment car Lucie arrêta de prendre ce genre de clichés.

Il y avait encore plus de photos de Mathilde : posant, un air indulgent sur le visage ; endormie dans le fauteuil, un livre à la main ; en train de surveiller la cuisson du repas. Et puis lors de leurs virées : assise au bord d’un ruisseau, jupe relevée et pieds nus dans l’eau ; la main au-dessus des yeux pour se protéger de l’éclat du soleil et en train de montrer quelque chose à Salomon ; dressée au bord d’une route, encourageant des coureurs cyclistes dans une petite course donnée lors de la fête d’un village. A côté, le récit de leurs aventures, mais aussi les réflexions plus personnelles de Lucie :

« … Quand je lui demande si elle pense rester longtemps vendeuse dans cette librairie, si elle n’a pas d’autres ambitions, elle me répond que oui, elle en a, mais elle a du mal à les formuler clairement. Elle me sourit ensuite et me dit qu’elle a l’impression que sa vie est « entre parenthèses » comme si il y manquait quelque chose, mais elle ne souffre pas de ce manque. Elle dit juste que le moment n’est pas encore venu. La première fois qu’elle a dit cela, j’ai eu mal. Que pouvait-il lui manquer sinon un mari et une famille ? J’ai demandé son avis à Salomon. Il connaît beaucoup de monde et a proposé de nous présenter des hommes célibataires, bien sous tous rapports. Je l’ai tout de suite arrêté : il est encore trop tôt pour que j’envisage une quelconque relation avec un homme. Quand je lui ai dit ça, il a souri et m’a regardé un instant pensivement. Je ne comprends pas pourquoi. De toute façon, ce que je pouvais écrire à Mathilde pendant la guerre sur ma capacité à attirer des prétendants est encore plus valable aujourd’hui. Je lui ai donc expliqué pourquoi je voulais que Mathilde rencontre quelqu’un. Il a semblé peu convaincu par mon raisonnement et m’a dit de l’interroger. C’est une question presque naturelle entre amies et elle n’aura aucun mal à répondre.

J’ai longtemps hésité avant de lui poser cette question, un peu effrayée par la réponse qu’elle allait me donner. Ma vie tourne autour de Mathilde. Si elle n’était pas à mes côtés, je ne suis pas sûre que j’aurais ce que j’ai actuellement, c’est à dire une vie normale, des amis – même peu nombreux -, un logement où rentrer le soir. Si j’ai fait tant d’efforts, et que je continue à en faire, c’est pour voir briller cet éclat de bonheur dans ses yeux. Je crois que seule, je me serais laissée sombrer…ou non, je serais peut-être restée chez Mathieu et Marguerite, mais pour quelle vie ?

Je ne sais pas comment je réagirai le jour où elle me quittera. Car il faudra bien qu’un jour, elle parte, non ?

J’ai enfin trouvé le courage de lui demander ce qu’elle cherchait chez un homme et si elle ne voulait pas qu’on sorte le samedi soir et peut-être aller au bal-musette. Elle a pris un air sérieux, celui qu’elle prend quand elle parle de choses vraiment importantes. Elle m’a dit que dans ses rêves de petite fille, elle ne se voyait pas mariée. Elle s’imaginait faisant quelque chose d’utile pour les autres. Enseigner avait été sa première idée, encouragée par ses parents. La guerre lui avait permis ensuite d’être infirmière. Elle m’a redit qu’elle traversait une phase intermédiaire et qu’un signe lui montrerait bientôt la voie. Elle croit à la chance, la chance d’avoir eu des parents qui l’ont laissée étudier. Elle est toujours partagée quand elle parle de la guerre, ayant du mal à expliquer comment cette catastrophe au plan de l’humanité, a constitué pour elle une chance de vivre autrement. Elle a eu la chance de me rencontrer.

Là, je l’arrête toujours parce que si quelqu’un a eu de la chance dans cette histoire, c’est bien moi !… »

Il y avait une autre photo, celle-ci prise par Salomon. Les deux femmes étaient l’une à côté de l’autre. Lucie avait posé son bras autour des épaules de Mathilde et la tenait contre elle. Elles se regardaient en riant.

« …Cet après-midi-là, Mathilde m’a déclaré que si je continuais à m’occuper aussi bien d’elle le dimanche, elle pourrait décider de me garder très longtemps. Je lui ai répondu que si elle s’occupait aussi bien de moi le restant de la semaine, je n’aurais aucune objection à rester toujours avec elle. Nous avons ri, mais au fond de moi, j’étais plus que sérieuse et j’ai cru sentir dans sa voix qu’elle l’était aussi… »

A côté d’un autre portrait de Mathilde pensive :

« Parfois, je me demande pourquoi j’ai commencé ce journal. Au début, je me suis dit qu’ainsi je ne pourrais plus jamais rien oublier. Mais c’est idiot. Si le destin voulait que je perde encore la mémoire, ces notes ne serviraient à rien. Je pourrais les lire et relire, elles seraient toujours celles d’une étrangère. La seule chose que je n’ai pas oubliée, dans un sens, ce sont les yeux de Mathilde. Il est vrai que je ne m’en souvenais pas formellement, mais j’ai toujours eu la certitude, dès les premiers jours après mon réveil, que c’était son regard qui me guidait et me protégeait alors que j’étais terrassée par des rêves que je ne comprenais pas.

Parfois, je souhaite ne jamais retrouver la mémoire. J’ai lu tout ce que j’ai pu trouver sur l’amnésie à la bibliothèque. Il a été observé chez des malades qui ont tout oublié comme moi, des modifications importantes du comportement. Des hommes doux et posés deviennent violents, d’autre, égoïstes et concernés uniquement par leurs propres activités, deviennent les meilleurs des époux et des pères. Comment étais-je vraiment avant ?

Ce que je suis actuellement ne me déplaît pas. Je suis une page blanche sur laquelle je peux écrire ce que je veux. Je n’ai pas à me soucier du poids des traditions et des obligations familiales. Je suis libre des nombreuses contraintes qui pèsent sur beaucoup, et plus encore sur les femmes. J’ai une amie et un patron qui m’acceptent telle que je suis : nombreux sont ceux et celles qui ne peuvent en dire autant… »

Mathilde referma le carnet. Face au silence de son amie, il lui avait été souvent nécessaire de déchiffrer les signes, analyser les intonations, replacer les mots dans leur contexte, tout cela pour deviner ce qui pouvait se passer dans la tête de Lucie. Ses peurs et ses incertitudes, elle les connaissait. Elle avait les mêmes. Elle avait cru que Lucie avait de moins en moins besoin d’elle et, qu’un jour, elle irait vivre sa vie ailleurs, sans elle. Elles resteraient amies, bien sûr, mais ce ne serait plus pareil. En quelques mois, elles avaient atteint un confort dans leur relation qui se passait bien souvent de mot. Un mouvement du sourcil, un geste de la main suffisaient. Même avec sa sœur, avec qui elle avait été très proche, elle ne s’était jamais sentie aussi à l’aise. Il semblait que leur seul défaut, à toutes les deux, était de ne pas parler de ce qui les préoccupait vraiment, ne sachant pas comment aborder le sujet et surtout par peur de rompre le statu quo.

Lucie avait pris un risque en montrant son journal. C’était maintenant à Mathilde de faire preuve de courage. La nuit tombait vite en ce début de mois de décembre et Lucie n’allait pas tarder à rentrer. De plus, la pluie avait recommencé à tomber.

Alors que la jeune femme se levait pour vérifier si son amie avait pris son manteau, elle vit la porte s’ouvrir et Lucie entrer, trempée. Devant son air malheureux, elle décida de ne pas se fâcher immédiatement. Elle l’aida à retirer sa veste, puis lui dit d’ôter sa chemise, tout aussi mouillée, pendant qu’elle s’agenouillait pour dénouer les lacets de ses chaussures. Enfin déchaussée, elle la conduisit vers le fauteuil qu’elle plaça près du fourneau et lui demanda d’ôter son pantalon pendant qu’elle allait chercher une couverture. Quand elle revint, Lucie finissait de retirer ses chaussettes et elle grelottait. Mathilde l’enveloppa dans la couverture et se mit à lui essuyer vigoureusement les cheveux avec une serviette qu’elle avait apportée en même temps tout en grommelant.

« Mais que vais-je faire de toi, Lucie ? Pourquoi ne t’es-tu pas mise à l’abri, surtout que tu n’avais pas pris ton manteau ? »

La jeune femme répondit en claquant des dents. « Je… je vvoulais rentrer ra..rapidement pou..pour que tu n’ailles pas t’in..t’inquitéter. »

« Mais avec la pluie, j’aurais compris que tu sois retardée. »

« Tu..tu ne te se..serais p..pas inq..inquiétée ? »

« Si, tu as raison. Merci. Mais je vais être encore plus inquiète si tu dois tomber malade. » Elle passa sa main sur le front de Lucie. « Tu es tellement glacée, c’est difficile de dire si tu as de la fièvre… Je vais faire chauffer de l’eau. Je pourrais te préparer à la fois une tisane et un bain de pieds…. Peut-être une friction à l’alcool aussi, si tu n’arrives pas à te réchauffer…  »

Alors que Lucie ajustait la couverture autour d’elle, Mathilde aperçut qu’elle avait gardé ses sous-vêtements. « Mon Dieu, Lucie, ne fais pas la pudibonde avec moi ! Retire tout ce que tu as sur toi, tout est trempé. Tu veux vraiment attraper la mort ! »

Lucie eut un petit rire étranglé. « Tu veux me voir nue, dis-le ! » et s’arrêta, les yeux écarquillés.

« Ne dis pas de bêtises, j’ai été infir… Lucie, qu’y a-t-il ? »

La jeune femme releva la tête. « Je ne sais pas… en même temps que je te parlais, j’ai eu une impression étrange, comme si on avait déjà eu cette conversation. »

Mathilde posa ses mains sur les épaules de son amie et la fixa. « Oui ? Dis-moi… Réfléchis ! »

« Oh, mon Dieu ! Je me vois allongée par terre, tu… tu es en uniforme d’infirmière et… tu dis que tu dois me déshabiller pour… pour voir mes blessures… et je t’ai demandé si tu voulais voir aussi une femme nue, si les hommes ne te suffisaient plus et… et tu as rougi… et… et c’est tout. Je ne me souviens de rien d’autre. »

Elle baissa la tête, l’air défait. Mais Mathilde ne la laissa pas faire. « Lucie, c’est ton premier souvenir. Ca s’est produit lors de notre première rencontre, tu venais d’être amenée à l’hôpital et je m’occupais de toi… »

« Mais c’est tellement bref… »

« Oui, c’est bref, mais c’est un début. C’est important… Ca veut dire que ça revient ! Oh Lucie, c’est merveilleux ! » Elle passa ses bras autour de son cou et l’embrassa sur la joue, puis elle s’écarta. « Tu sembles un peu moins froide. Penses-tu que ça ira si tu vas te mettre au lit avec des vêtements secs ? Tu sais que la chambre est un peu plus fraîche qu’ici. »

« Non, je ne veux pas me coucher. Mais si tu pouvais m’apporter quelque chose à enfiler. Et je boirai de la tisane… Tu mettras un peu de miel dedans ? » Lucie regarda son amie d’un air un peu hésitant, pas tout à fait sûre que de rentrer trempée pouvait lui donner droit à une douceur.

Mathilde frictionna une fois de plus la tête de Lucie avec la serviette, puis tenta de remettre quelques mèches en place. Elle fronça d’abord les sourcils, mais ne put rester sérieuse bien longtemps devant l’air implorant. « Bien sûr, je reviens tout de suite. »

*=*=*=*=*=*=*

Lucie, finalement, ne tomba pas malade, que ce soit grâce à sa robuste constitution ou aux bons soins de Mathilde. Dès le lendemain, elle se mit à relire toutes les lettres qu’elle avait écrites à Mathilde, mais rien ne se passa. Puis elle lui demanda de tenter de se rappeler des quelques conversations qu’elles avaient eues ensemble et d’essayer de retrouver des phrases significatives. Mathilde, bien que dubitative, essaya de reconstituer des fragments de conversation. Mais hormis un début de dispute, rien de bon n’en sortit. Alors, après que l’ancienne infirmière ait presque épuisé sa capacité de persuasion, elle obtint de Lucie qu’elle cesse momentanément sa « chasse à la mémoire », l’ayant convaincue que si elle continuait ainsi, elle n’en tirerait qu’une migraine.

Et c’est ainsi que le second souvenir arriva, onze jours plus tard, alors que Lucie avait enfin cessé d’y penser. Elle regardait par la fenêtre et commença doucement : « Le ciel est, par-dessus le toit, »

Mathilde enchaîna machinalement. « Si bleu, si calme ! » Elle leva les yeux de la paire de chaussettes qu’elle raccommodait. « Eh ! Il y avait longtemps qu’on n’avait pas joué… Lucie ? »

La jeune femme regardait dans le vide. « Je rendais fou le cousin Frédéric avec ces vers. J’oubliais toujours la virgule et je lui demandais pourquoi le poète avait écrit ça… comme ça. Tout le monde savait que le ciel était au-dessus des toits ! Je crois que je le faisais un peu exprès, mais je ne sais plus pourquoi. » Lucie se retourna et regarda son amie avec affection. « Et tu avais raison, il fallait que je cesse d’y penser et ils reviendraient tout seuls. Mais c’est si difficile. Ca passe si vite… sans savoir ce qu’il y a avant ou après. »

Mathilde contenait difficilement son émotion. « Je savais que tu y arriverais. Tu verras, tout reviendra. J’en suis sûre. Cela prendra peut-être un peu de temps, mais tu y arriveras. »

Lucie commença à écrire dans un second carnet tous ses souvenirs au fur et à mesure qu’ils surgissaient. Car de ce jour, elle commença à se souvenir. Il suffisait d’un rien pour déclencher le processus. Mais il ne fallait surtout pas tenter de forcer les choses.

En quelques semaines, elle put reconstituer son enfance et sa jeunesse. sans toutefois retrouver le sens de continuité : ce n’était encore que des fragments mis bout à bout. Elle remarqua également qu’en dehors de la vision partielle de sa première rencontre avec Mathilde, elle n’avait pas de souvenir récent. Tout s’arrêtait à ce qu’elle supposa être le matin du massacre de sa famille.

Lucie se sentit alors à la fois rassurée et inquiète. Rassurée car, en retrouvant une partie de son histoire, elle redevenait « normale ». Mais inquiète également car elle se demandait pourquoi le passé le plus récent lui échappait toujours. Elle savait que la mort de sa famille avait dû être un moment traumatisant, mais ensuite, pendant ses années de guerre, avait-elle accompli quelque action qu’inconsciemment, elle voulait définitivement oublier ?

Son inquiétude s’aggrava encore quand elle réalisa que Mathilde ne lui avait jamais reparlé de son carnet-journal. Avait-elle eu tort de le lui montrer ? Avait-elle écrit quelque chose qui avait effrayé son amie ? Pourtant, elle ne semblait pas avoir changé son comportement à son égard. Mathilde était toujours aussi chaleureuse, enthousiaste. Peut-être était-ce Mathilde qui hésitait à lui dire ce qu’elle pensait, ne voulant pas lui faire de peine alors qu’elle vivait une période émotionnellement difficile.

Mathilde, effectivement, hésitait. Non parce qu’elle craignait de peiner son amie, mais parce qu’elle ne savait pas quoi penser. Elle ne pouvait mettre de mots sur les sentiments que Lucie éveillait en elle. Il y avait bien sûr le besoin de veiller sur elle, de la protéger, mais aussi la volonté de la voir heureuse, de l’aider à s’accomplir. Tout cela devait sans doute être naturel entre amies.

Mais elle avait beaucoup plus de mal à s’expliquer la souffrance quasi physique qu’elle éprouvait quand elle pensait à l’avenir plus ou moins proche où Lucie n’aurait plus besoin d’elle et irait vivre sa vie. Elle ne pensait pas que le besoin qu’exprimait Lucie dans son carnet, aille au-delà de son complet rétablissement, car Mathilde ne doutait pas une seule seconde que son amie retrouverait bien vite toute sa mémoire.

Elle se sentait presque soulagée d’avoir échappé à la conversation que Lucie n’aurait sûrement pas manqué d’initier à son retour, si tout n’avait pas été bouleversé par le premier souvenir. La jeune femme, plus tard, avait reposé le carnet sur la table de chevet de Lucie sans rien dire et les choses en étaient restées là.

L’année 1919 s’acheva tranquillement, ponctuée par le retour progressif des souvenirs de Lucie.

Les deux jeunes femmes, malgré plusieurs invitations de la part de leurs collègues et amis, avaient décidé de passer entre elles le réveillon de la Saint-Sylvestre. Elles avaient réalisé, chacune de leur côté, combien cette année avait été importante et souhaitaient la célébrer ensemble. Elles économisèrent pendant tout le mois de décembre pour s’offrir ce qui devait être, pour elles, un petit festin. Elles s’étaient arrangées avec le boucher de leur quartier pour acheter une belle entrecôte. La viande et surtout la viande rouge, compte tenu de son prix, n’appartenait pas à leur menu quotidien. Comme accompagnement, Mathilde avait fait revenir quelques pommes de terre dans un peu de graisse d’oie que lui avait fait parvenir sa mère. Le dessert était constitué par quelques oranges. C’est encore la bouteille de vin qu’avait achetée Lucie qui coûtait le moins cher.

Mathilde avait éclairé la pièce avec quelques grosses bougies pour « dîner aux chandelles ». Lucie pensait que c’était un peu bête alors qu’elles avaient la chance d’habiter dans un immeuble qui avait le « gaz et l’électricité à tous les étages ». Mais cela semblait tant faire plaisir à son amie qu’elle retint ses commentaires.

Enfin, elles avaient revêtu pour l’occasion leurs plus beaux vêtements.

Elles passèrent la soirée à parler de tout et de rien, surtout de rien, à se remémorer ce qui s’était passé depuis leur première rencontre.

Sans se l’avouer, elles savourèrent de commencer la nouvelle année ensemble, incapables de demander à l’autre ce qu’elle voulait vraiment et un peu effrayées de ce que l’avenir leur réservait.

*=*=*=*=*=*=*=*

A la fin du mois de février, un dimanche particulièrement froid et sec, Salomon entraîna Julie et Mathilde à la campagne. Il avait neigé les jours précédents et le photographe se sentait l’âme créative. Lucie reconnut que ces paysages un peu désolés, recouverts de neige, avaient un certain charme. Les trois amis passèrent ainsi quelques heures agréables avant que Salomon ne donne le signal du retour, la nuit tombant encore vite. En voulant faire redémarrer la voiture, ils se rendirent compte qu’une des roues s’était embourbée et le photographe fit descendre les deux jeunes femmes, Lucie parce qu’elle était forte et pourrait pousser la voiture et Mathilde, parce qu’elle refusait de poser les mains sur le volant, même pour cette simple manœuvre.

Même après que tout fut rentré dans l’ordre, aucun ne put dire ce qu’il se passa exactement. A un moment, Lucie poussait la voiture, Mathilde était légèrement à l’écart. L’instant suivant, la voiture se dégageait brusquement, chassant à droite puis à gauche sur une plaque de glace et venait cogner Mathilde sur le côté. La jeune femme s’écroula à terre. Lucie hurla son nom et se précipita vers son amie, tombant à genoux à côté d’elle. Salomon, au bout de quelques mètres, réussit enfin à maîtriser le véhicule et à l’arrêter. Il descendit rapidement et courut vers elles.

Il porta son attention vers Mathilde, toujours à terre. Elle ne semblait porter aucune trace de blessure. Il savait qu’il n’allait pas très vite, mais il avait entendu le bruit du choc contre la carrosserie. Il releva la tête pour parler à Lucie et s’arrêta aussitôt. La jeune femme regardait fixement son amie tout en se balançant doucement d’avant en arrière. Son visage était d’une pâleur prononcée. Salomon l’appela plusieurs fois par son prénom, puis, saisissant son épaule, la secoua. Rien n’y fit. Lucie resta dans la même position, soudain inaccessible à ce qui l’entourait.

Le photographe, affolé, hésita un peu avant de retourner tous ses soins à Mathilde. Celle-ci reprenait déjà connaissance. Il l’aida à se redresser après qu’elle lui eut promis qu’elle n’avait rien de casser. Elle se tourna vers son amie pour la rassurer à son tour, un peu étonnée et surtout déçue de ne pas s’être réveillée dans ses bras. Lucie était toujours agenouillée, le regard fixé sur quelque chose à terre qui ne s’y trouvait pas. Il n’en fallut pas plus à Mathilde pour écarter les derniers vestiges de son évanouissement. Elle s’agenouilla en face d’elle et commença à l’examiner.

« Elle est comme ça depuis longtemps ? »

« Je ne sais pas… Je l’ai entendue crier quand tu es tombée. Quand je suis revenu vers vous, je t’ai d’abord regardée et quand j’ai voulu lui parler… c’est là que j’ai vu… Qu’est-ce qu’elle a ? »

« Elle est en état de choc. J’ai vu des soldats sur le front à qui il est arrivé la même chose. »

« Quelle en est la cause ? »

Mathilde avait fini son examen et s’était mise debout. Elle se passa une main dans les cheveux. « La peur, une émotion trop forte à supporter… »

« Il faut l’emmener à l’hôpital ! »

La jeune femme posa la main sur son bras. « Attends ! Normalement, tu aurais raison. Mais là… Je ne suis pas sûre. Physiquement, elle n’a rien. Et il n’y a pas grand-chose à faire, sauf la surveiller en attendant qu’elle revienne. »

Salomon fronça les sourcils. « Ca ne me plaît qu’à moitié. Tu es sûre de toi ? Tu dis toi-même que tu n’étais pas une vraie infirmière. »

« Salomon, on parle de Lucie. Fais-moi confiance ! »

« D’accord. Que fait-on ? »

« On l’emmène à la voiture. On l’enveloppe dans la couverture que tu gardes toujours dans la malle et on retourne à la maison aussi vite que possible sans avoir d’accident. »

Lucie se laissa relever puis entraîner vers la voiture. Mathilde l’installa sur la banquette arrière et l’enveloppa dans une couverture, puis s’assit à côté d’elle.

Tout le long du trajet, à part, parfois, un bref gémissement, l’état de Lucie ne changea pas. Arrivés chez les deux jeunes femmes, ils purent lui faire lentement monter l’escalier jusqu’à leur petit logement. Ils l’emmenèrent dans la chambre où Mathilde entreprit de la déshabiller avant de la coucher. Elle rejoignit ensuite Salomon dans l’autre pièce.

« Je vais rester avec elle. Je ne veux pas qu’elle soit seule. »

Salomon passa un bras autour de ses épaules et l’attira vers lui. « Tout va s’arranger, ne t’inquiète pas ! »

Mathilde étouffa un sanglot avec peine. « Je sais, mais en attendant… »

Le photographe lui caressa la tête. « J’ai confiance. Va la retrouver ! Si ça ne t’ennuie pas, je vais rester un peu ici. »

La jeune femme s’écarta et sourit. « Tu es chez toi, Salomon. Merci d’être son ami… notre ami ! »

Et les heures s’écoulèrent.

Salomon passait la tête de temps en temps dans l’entrebâillement de la porte, et d’un sourcil levé, demandait comment ça allait. Et Mathilde, d’un petit geste de la tête, répondait qu’il n’y avait pas de changement. La jeune femme s’était d’abord assise sur une chaise près du lit, puis sur le bord du lit. Elle avait tenté de lire un peu, mais son esprit n’y était pas. Parfois, Lucie semblait s’agiter avant de retomber très vite dans la même torpeur.

Au milieu de la nuit, entendant du bruit, Salomon se dirigea à nouveau vers la chambre. Il savait que sa présence n’avait aucun effet sur la santé de son amie, mais personne ne l’attendant particulièrement ailleurs, il préférait rester là. Le bruit qui l’avait tiré de son sommeil agité, c’était Mathilde. Elle s’était allongée près de Lucie et elle lui parlait doucement tout en la caressant le front, les bras, les mains.

« Lucie, je sais que tu es là… et je suis sûre que tu peux m’entendre, me sentir à côté de toi… Je ne sais pas pourquoi tu t’es… enfermée… Mais il n’y aucune raison d’avoir peur. J’ai toujours dit que je veillerais sur toi… c’est toujours vrai, pour aussi longtemps que tu me laisseras… Reviens, je t’en prie ! Je suis là. Il ne s’est rien passé, il n’y a pas eu d’accident, je n’ai pas été blessée. Viens voir par toi-même ! » Les mots se bousculaient, emmêlés aux larmes. « Reviens, j’ai besoin de toi… Je t’en supplie ! »

Salomon se recula. Il en avait déjà trop entendu. Il savait que les deux jeunes femmes partageaient une relation profonde, née de la guerre qu’il n’avait pas vécue à cause de sa trop mauvaise vue. Il entendait l’affection et l’admiration dans la voix de Lucie quand elle parlait de son amie, malgré sa mémoire tronquée. Il voyait la façon qu’avait Mathilde de jeter régulièrement des coups d’œil sur Lucie, comme pour s’assurer qu’il ne lui arrivait rien quand elles étaient ensemble.

Il retourna s’asseoir dans le grand fauteuil en soupirant et s’assoupit très vite.

C’est un cri qui le réveilla aux premières heures du petit matin.

« LUCAAAAAS, NOOOOOON……. »

« Laissez-moi ! Il a besoin de moi. LUUUUCAAAAS ! »

Lucie était redressée dans le lit et tentait de se lever. Elle avait les yeux grands ouverts sur un instant depuis longtemps passé. Mathilde, agenouillée derrière elle, avait passé un bras autour de sa taille et un autre autour de ses épaules et tentait de la retenir.

« Lucie, réveille-toi ! C’est fini, ce n’était qu’un mauvais rêve. »

L’ancien soldat continuait de se débattre. « Non, ils sont juste là. Si j’arrive à temps… »

« Lucie, arrête ! Tu vas te faire mal. Lucie, réveille-toi ! »

« Lucas, attention ! » Après un dernier cri, Lucie se figea et tendit une main en avant. « NOOOOOON ! »

Mathilde resserra encore un peu plus son étreinte. Son visage était baigné de larmes, sachant exactement ce que Lucie était en train de revivre. Elle sentit son amie commencer à se balancer d’avant en arrière tout en marmonnant quelque chose. Bientôt, elle distingua quelques mots.

« Trop tard… Et c’est ma faute… ma faute…ma faute ! »

« Non Lucie, ce n’est pas ta faute. Que voulais-tu faire ? Reviens, Lucie ! C’est fini… »

Puis le marmonnement diminua et Mathilde sentit une larme tomber sur son bras. L’ancien soldat attrapa une des mains de son amie et l’attira pour qu’elle soit face à elle. La jeune femme se retrouva à califourchon sur les jambes de Lucie. Elle prit le visage ravagé de douleur entre ses mains et plongea son regard dans les yeux affolés.

« Tu te souviens ? » chuchota-t-elle.

« Oui… de tout ! » Et elle éclata en sanglots.

Mathilde l’enlaça et laissa couler ses propres larmes. Elle devina, plus qu’elle ne vit, Salomon lui faire un petit signe de la main depuis la porte de la chambre pour indiquer qu’il s’en allait.

Elle restèrent longtemps ainsi, d’abord assises, puis à moitié allongées, adossées contre un oreiller. Mathilde tenait la tête de son amie contre son cœur et y posait de temps en temps de petits baisers. Elle sentit bientôt Lucie se détendre et ses pleurs s’apaiser.

Tout en l’embrassant une nouvelle fois, elle demanda. « Ca va mieux ? »

Lucie se redressa sur un coude et de sa main libre, écarta une mèche de cheveux qui glissait sur l’œil de Mathilde.

« Et toi, comment vas-tu ? J’ai eu si peur quand je t’ai vue tomber. »

« Je n’ai rien. Quand j’ai vu la voiture déraper vers moi, je me suis évanouie. Salomon dit qu’il a entendu un choc, mais je ne me souviens pas et je n’ai aucune marque. Mais toi, dis-moi, que s’est-il passé ? »

Lucie ferma les yeux, puis les rouvrit lentement pour faire face au regard inquiet de son amie. « Quand je t’ai vue sans connaissance, j’ai eu une espèce de vision… J’ai vu mon frère et… et soudain tout est revenu… Et je suis dans mon lit ! Tu peux m’expliquer ? »

« Quand je suis revenue à moi, tu étais en état de choc. Tu nous as laissé t’emmener à la voiture et plus tard, tu as monté les escaliers. Mais à part ça, tu… tu n’étais pas là. Salomon voulait qu’on aille à l’hôpital, mais ils n’auraient pas pu faire grand-chose. Et je savais que tu n’aurais pas aimé te réveiller là-bas. »

Lucie sourit. « Merci. »

Mathilde demanda timidement. « Tout est revenu ? Vraiment ? »

« Oui, tout, comme si rien n’était arrivé. »

Elle attira à nouveau son amie à elle. « Je suis si heureuse pour toi. »

Et elles s’endormirent ainsi, en pensant que le destin avait peut-être enfin décidé de leur sourire.

Fin de la 4ème partie

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