Au bord du Styx

Les Deux Morts de Lucas Delvaux – 3

Les deux morts de Lucas Delvaux

Troisième partie

Auxerre – 20 mai 1919

Thérèse Lebon était assise à la table de la cuisine, attendant que l’eau accepte enfin de bouillir. D’ordinaire, elle aimait ce moment de la journée où sa famille dormait encore et où elle pouvait prendre le temps de penser tranquillement. Seulement, depuis quelques jours, toutes ses pensées tournaient autour de sa fille aînée. Celle-ci était revenue dans sa famille après plus de trois ans d’absence, trois ans qu’elle avait passés au front à soigner des soldats. Madame Lebon était fière de ce qu’avait fait sa fille, même si elle pensait que Mathilde aurait pu se montrer patriote sans aller jusqu’à ces extrémités. Mais elle savait aussi qu’elle aurait été malvenue de critiquer ses choix.

Sa fille avait survécu à la guerre… Enfin, elle avait survécu physiquement. Car depuis son retour, Mathilde ne semblait plus la même. La jeune femme bouillonnante de vie qui était partie trois ans plus tôt, semblait s’être perdue en route. La femme qui se trouvait à l’étage répondait quand on l’interrogeait, interagissait avec son entourage quand les circonstances l’exigeaient, mais pas plus. Tout le monde avait tenté de se rapprocher d’elle, de la faire parler sur ce qu’elle avait vu et vécu. Mais Mathilde ne répondait que par un petit sourire triste et un signe de tête signifiant qu’elle ne souhaitait pas en parler.

Elle avait perdu son amour de la lecture. Enfin, là encore, ce n’était pas tout à fait vrai. Elle ne lisait qu’un recueil de poésies et un missel qu’elle avait ramenés avec elle. Rien que cela aurait dû attirer l’attention de son entourage. Mathilde était une jeune femme à la spiritualité profonde, mais quelque peu fâchée avec les enseignements de l’Eglise traditionnelle. Un missel était vraiment le dernier livre qu’elle aurait pensé voir entre ses mains.

Thérèse Lebon souffrait de cette situation et de son incapacité à soulager sa fille. Mais elle savait que son mari, Gustave, était encore plus malheureux. Il y avait toujours eu entre son époux et sa fille aînée une relation spéciale, un échange constant d’idées qui faisait leur bonheur à tous deux. Or depuis le retour de Mathilde, elle s’était refermée sur elle-même chaque fois que son père avait tenté de discuter de son expérience. Elle avait d’abord dit que certains souvenirs étaient encore trop sensibles, puis que de la théorie à la réalité de la guerre, la différence était telle qu’elle ne voyait pas comment elle pourrait expliquer ce qu’elle avait vécu. Elle avait enfin refusé de répondre quand une question directe lui était posée. Gustave, qui pouvait totalement manquer de tact dans sa soif de connaissance et qui ne comprenait pas le silence de sa fille, s’était fâché mais n’avait pu la faire changer d’avis.

Thérèse avait pensé que sa plus jeune fille, Elise, aurait plus de succès. Les deux sœurs, bien que fort différentes, s’étaient toujours bien entendues et avaient su montrer un front uni face à leurs parents quand l’une d’elles avait fait une bêtise. Mais là encore, la rencontre avait été un échec. Elise, malgré quatre années de guerre et un mari blessé, avait été relativement protégée d’abord par ses parents, puis par sa belle-famille et son époux. Elle avait conservé en partie son insouciance de jeune fille et n’avait pas la moindre idée de ce qu’avait vécu sa sœur aînée. Les derniers potins sur la bonne société auxerroise ou les difficultés à obtenir de la dentelle de belle qualité n’eurent aucun effet sur l’humeur de Mathilde.

Ensuite, la question de l’avenir de sa fille se posait. Contrairement à ce que pensaient plusieurs de ses amies et relations, trouver un mari pour la jeune femme ne lui semblait pas urgent. Elle avait toujours su, avec l’indépendance d’esprit de sa fille, que celle-ci se marierait quand elle le voudrait, avec qui elle voudrait. En fait, elle avait été étonnée par les rapides fiançailles en juillet 14 avec Paul. Bien sûr, les deux familles avaient souhaité ce mariage. De même, Thérèse était certaine de l’affection de sa fille pour le jeune homme. Mais cette affection semblait bien pâle à côté de la passion que pouvait montrer Mathilde pour tout ce qui lui tenait vraiment à cœur, comme quand elle avait décidé d’aller aider à l’hôpital. Rien n’avait pu alors la faire changer d’avis : ni l’opposition de son père, ni les tâches difficiles pour ne pas dire parfois répugnantes qu’elle était amenée à accomplir. Plus tard, la mort de Paul était venue prouver ce point. La jeune femme avait eu de la peine, c’était certain, mais rien de comparable au désespoir qu’elle montrait maintenant.

Gustave avait tenté de lui demander si elle souhaitait aller à Paris pour suivre des cours à la Sorbonne, comme elle avait pensé le faire avant la guerre. Ou peut-être voulait-elle travailler ? Son beau-frère, maintenant notaire, trouverait sûrement à l’occuper. A moins qu’elle ne suive le chemin de ses parents dans l’enseignement. Les concours pouvaient aussi être intéressants. Mais quand il avait eu le malheur de mentionner la fonction de demoiselle des postes, elle avait éclaté en sanglots et s’était enfermée dans sa chambre.

Thérèse avait finalement choisi de ne pas insister. Elle avait compris qu’elle avait rencontré quelqu’un et qu’elle l’avait perdu. Elle avait d’abord craint qu’ils aient été un peu trop loin dans leur relation, mais elle n’avait constaté aucun changement dans la silhouette de sa fille depuis son retour. Elle savait que Mathilde était forte. Il fallait juste qu’elle prenne le temps de retrouver cette force. Thérèse ferait en sorte d’être présente si elle devait avoir besoin d’elle.

20 mai 1919 – A une dizaine de kilomètres de Château-Thierry

Le soldat avançait lentement. Lever une jambe, poser un pied, encore et encore, tout devenait de plus en plus difficile. Et les pensées se bousculaient dans son pauvre esprit fatigué.

‘J’ai mal à la tête. Je ne sais pas combien de temps j’ai dormi. Pourtant, je voulais profiter de la nuit claire pour avancer. L’aube est là maintenant…

Je sais que j’ai encore rêvé. Les images sont fraîches dans mon esprit. Je sens qu’elles me viennent de mon passé, mais je n’arrive pas à me sentir reliée à elles, un peu comme si quelqu’un me montrait ses propres souvenirs. Je peux reconnaître ce qu’il se passe mais je ne me sens pas directement concernée.

J’ai peur !

Je ne comprends pas ce qu’il m’arrive et j’ai peur !

J’ai peur depuis cette nuit où je me suis réveillée dans ce fourré, la tête ensanglantée. Je portais un uniforme. J’avais une petite besace en bandoulière. Dedans, une gourde pleine d’eau, du pain et du fromage emballés dans un mouchoir et des papiers au nom de Lucas Delvaux. Dans les poches de la vareuse, j’ai trouvé un couteau, une montre, d’autres petits objets sans importance et un paquet de lettres adressées à Lucas Delvaux.

Tout laisse à penser que je suis Lucas Delvaux, mais…mais par Dieu, je suis une femme !

Je ne me souviens de rien !

Rien de personnel en tous les cas.

Je me dirige vers Château-Thierry. Toutes les lettres ont été écrites par une demoiselle Mathilde Lebon. Elle est infirmière là-bas jusqu’au 15 mai. Si elle m’a écrit, elle doit me connaître. Elle pourra sûrement m’aider. J’espère qu’il ne sera pas trop tard, je n’ai pas pensé à demander la date la dernière fois que j’ai croisé quelqu’un.

J’ai peur ! Je ne sais pas vers qui me tourner.

Les régions que j’ai traversées me montrent des paysages dévastés.

Il y a eu la guerre, mais je ne m’en souviens pas. J’ai sûrement participé à cette guerre si je dois en croire certains de mes rêves et l’uniforme que je porte, mais je ne me souviens de rien.

Mais Lucas Delvaux a fait cette guerre. C’est écrit dans les lettres.

Quand j’aperçois des soldats au loin ou des véhicules militaires, je me cache. C’est une espèce de pulsion intérieure que je ne peux contrôler. Dès la première fois où j’ai vu un uniforme, je me suis cachée. De toute façon, j’aurais bien du mal à expliquer ma situation.

Je ne mange pas toujours à ma faim. J’ai déjà dû faire deux trous de plus à mon ceinturon.

Mais j’ai parfois croisé le chemin de braves gens qui m’ont donné un bol de soupe et un coin de grange où dormir. Ils me demandent où je vais. Il semble qu’on ait gagné la guerre, alors je réponds que je rentre chez moi et que j’ai envie de marcher. Ils me montrent la bonne direction en me tapant sur l’épaule et en disant « brave gars ! »

Si je ne trouve pas Mademoiselle Mathilde à Château-Thierry, il faudra que je pousse jusqu’à Auxerre. Elle écrit dans une de ses lettres qu’elle habitait dans cette ville avec sa famille avant la guerre. Même si elle n’est pas là-bas, ils sauront me dire où je peux la trouver. Elle est mon seul espoir.

Parfois, dans mes rêves, je vois une jeune femme aux yeux verts… Je ne distingue pas vraiment les traits de son visage, uniquement ses yeux… Je sais que quand je les vois, je me sens en paix. Est-ce Mathilde ?

Je relis souvent ses lettres. J’ai parfois l’impression, au détour d’une phrase, qu’elle sait vraiment qui je suis. Puis je relis le même passage et je n’en suis plus si sûre…

J’ai peur et j’ai mal à la tête. J’ai froid et j’ai faim également. Je n’ai pas mangé depuis au moins deux jours, peut-être trois… Je ne sais plus !

Quelqu’un s’approche, un paysan, je vais tenter de lui demander de l’aide…’

L’homme, prématurément vieilli par les durs travaux des champs, avançait d’un pas décidé au bord du chemin. Il avait acheté, la veille, un lopin de terre qu’il lorgnait depuis longtemps et il souhaitait y jeter un coup d’œil, en propriétaire.

Quelqu’un s’avançait vers lui lentement. Le soleil levant, juste en face de lui, l’empêchait de distinguer autre chose qu’une silhouette élancée. En s’approchant, il vit qu’il s’agissait d’un soldat. Il crut que son cœur allait s’arrêter.

« Clément ? »

Le soldat s’arrêta et se mit légèrement de côté. Le paysan vit un visage pâle, émacié, des yeux bleu clair, brillants de fièvre.

« Ah, pardonne-moi, mon gars ! Je devrais pourtant le savoir que mon Clément ne reviendra pas. »

« Il n’y a pas de mal. » Le soldat semblait peu assuré sur ses jambes.

« Et où vas-tu donc de si bon matin ? » L’homme s’approcha.

« Château-Thierry, M’sieur. Vous pouvez me dire si c’est encore loin ? »

« Ca dépend si tu marches ou si on t’y emmène… »

« A pied, M’sieur. » Le soldat vacilla.

« A pied, tu n’iras pas bien loin, mon gars. Tu tiens à peine debout. Assieds-toi donc sur le talus ! »

Le soldat accepta la main qui lui était tendue et, prenant appui sur elle, il s’assit. « Merci, Monsieur. »

« Je suis pas un monsieur, mon gars. Moi, c’est Mathieu ou père Mathieu si tu préfères. »

Le soldat esquissa un faible sourire. « Merci, père Mathieu. »

Le paysan reprit. « Tu sais qui je suis. Tu peux me dire ton nom maintenant ! »

« Je … Lucas…! »

« Eh bien, Lucas, on va souffler un petit quart d’heure et puis tu viendras avec moi à la ferme. »

« Je ne voudrais pas déranger… »

« Tu as mieux où aller ? »

« Non, m’sieur. »

« Alors, la question est réglée ! »

‘Pourquoi refuser ? Je voulais lui demander de toute façon… Parce qu’il m’a prise pour quelqu’un d’autre ?

Il faut que je fasse attention. Je suis fatiguée… S’il pose trop de questions, je risque de me tromper, de dire une bêtise et alors…

Mais c’est vrai que je ne tiens plus debout. En fait, je ne sais même pas comment je suis arrivée jusqu’ici…

Attention, il se lève…’

« Allez, mon gars ! Tu as retrouvé des forces ? Alors, on y va. »

Ils avancèrent lentement en direction de la ferme que l’on apercevait un peu plus loin. Au bout de quelques dizaines de mètres, le paysan passa son bras, sans rien dire, autour de la taille du soldat mal assuré et celui-ci accepta l’aide sans rechigner.

Enfin, arrivé à la ferme, le maître des lieux appela. « Marguerite, viens m’aider ! »

Une femme sortit et, sans poser de question, se plaça de l’autre côté du soldat. Il l’aidèrent à entrer dans la maison et le firent s’asseoir à la table se trouvant au milieu de la grande pièce où ils pénétrèrent.

Le père Mathieu s’assit à son tour au bout de la table. Sa femme lui apporta une grande assiette creuse, emplie à ras bord d’une soupe épaisse. D’un signe de tête, il la lui fit poser devant le soldat. Pendant qu’elle allait emplir une seconde assiette, il prit une grosse miche de pain, en tailla deux larges morceaux et en passa un à Lucas. Ce dernier attendit que le fermier soit servi pour s’attaquer au repas.

Le paysan éclata de rire. « Va plus doucement ! Personne ne te prendra ton assiette. »

Lucas ralentit à peine. Il eut vite fait d’avaler sa soupe et les morceaux de pain qu’il y avait fait tremper. Sans faire de bruit, Marguerite vint prendre l’assiette et alla la remplir à nouveau.

Le soldat y fit autant honneur, à un rythme plus modéré cependant.

Une fois rassasié, le père Mathieu déclara. « Maintenant, tu vas dormir. T’as l’air prêt à t’écrouler. Tu me raconteras ton histoire plus tard ! »

Lucas se sentait trop fatigué pour discuter.

Le paysan poursuivit. « Marguerite, aide-moi à l’installer dans la chambre de Clément ! »

La femme releva brusquement la tête.

« Allons, femme ! Tu vois bien que ce pauvre bougre en a plus besoin que notre garçon, que le Bon Dieu ait son âme ! »

Ils aidèrent Lucas à se lever et l’emmenèrent dans une petite pièce attenante. Le soldat s’assit au bord du lit. Il hésita un instant, puis se baissa pour défaire ses godillots. La femme, immédiatement, s’agenouilla et dénoua les lacets. Le père Mathieu, pendant ce temps, défit le ceinturon et ouvrit le lourd manteau du soldat, puis lui ôta des épaules. Il ouvrit ensuite sa veste. Lucas, déchaussé et enfin plus à l’aise, s’allongea alors et ferma immédiatement les yeux. Les deux paysans le regardèrent un instant puis quittèrent la pièce sans faire de bruit.


Lucas se réveilla en fin d’après-midi. Il mit quelques instants avant de se souvenir où il se trouvait. Les deux assiettes de soupe et quelques bonnes heures de sommeil lui avaient fait du bien. Il s’assit au bord du lit et chercha des yeux ses souliers. Il les trouva à côté de la porte et vit qu’ils avaient été nettoyés. Il se leva. Une bassine contenant de l’eau à côté de laquelle se trouvaient un morceau de savon de Marseille et une serviette, attira son attention. Il remarqua également une chemise propre posée sur le dossier d’une chaise, ainsi que des sous-vêtements d’homme et des chaussettes. L’ancien soldat prit la chemise et l’étala sur le lit, puis bloqua la porte de la chambre avec la chaise. Il entreprit ensuite de se dévêtir, laissant tomber sa veste, son pantalon puis sa chemise. Il ôta enfin la bande qui enserrait sa poitrine, se demandant une de fois de plus ce que pouvait faire une femme dans un uniforme. La jeune femme se lava consciencieusement puis se sécha. Elle remit son pantalon, ajusta soigneusement la bande de toile sur ses seins et enfila avec délice le maillot de corps et la chemise propre. Elle hésita un instant puis décida de ne pas remettre sa veste. Les chaussettes, presque neuves, lui parurent bien confortables à l’intérieur de ses lourds souliers. Elle débloqua la porte, prit une profonde inspiration et sortit.

Dans la grande pièce principale, Marguerite épluchait des légumes, sans doute pour le repas du soir. Elle releva la tête et fit un timide sourire au nouveau venu.

« Vous avez dormi longtemps. Vous avez peut-être un peu faim ? »

« Un peu, oui… »

La femme alla chercher une miche de pain entamée et en coupa une tranche épaisse. Elle y étala du beurre et du miel. Elle tendit le tout à Lucas.

« C’est ce que je faisais à mon fils quand il avait faim dans l’après-midi… »

Lucas hésita. Que pouvait-il dire en de telles circonstances ? « Quand est-il mort ? »

« En 17, sur le Chemin des Dames… »

Le nom n’évoquait rien en lui, mais au ton employé, il sentit qu’il avait dû s’agir d’une importante bataille. « Je suis désolé… »

« On avait déjà perdu un fils, il y a quinze ans… Renversé par un cheval emballé… »

« Vous avez d’autres enfants ? »

La fermière continuait d’éplucher ses légumes. « Une fille, mais elle est mariée… Elle a sa vie… »

« Je comprends… » Le silence, à peine entamé par leur échange, se faisait pesant. Le soldat, bien en peine de trouver le moindre sujet de conversation, se concentra à manger sa tranche de pain.

Marguerite alla chercher un verre qu’elle remplit d’eau et le posa à côté de Lucas. Il acheva son encas et but son verre.

« Mathieu s’occupe des bêtes dans l’étable, si vous voulez… »

« Je vais voir s’il n’a pas besoin d’aide. Merci pour le pain… »

La femme écarta le remerciement d’un geste de la main. « Ce n’est rien. »

Lucas sortit et traversa la cour vers l’étable. Il s’arrêta à la porte. Le fermier était en train de changer le fourrage des bêtes. L’ancien soldat vit une seconde fourche inutilisée, s’en saisit et se mit à aider.

Le père Mathieu leva un sourcil devant le travail qu’abattait Lucas.

« C’est beau d’être jeune et fort ! Je me dis toujours qu’il faudrait que j’embauche quelqu’un pour m’aider maintenant que… que mon fils n’est plus là. »

« Père Mathieu ! »

« Oui, mon gars ? »

« Il faut que je vous dise…  »

« Je t’écoute… »

Le soldat s’arrêta de travailler et s’appuya sur le manche de la fourche. Son regard erra un peu partout dans l’étable avant de se poser sur le paysan.

« Vous ne me connaissez pas et vous m’avez accueilli… sans rien savoir… »

« Ce n’est rien. Tu me rappelle mon fils… Toi et tes camarades, vous vous êtes battus pour nous autres… Tu semblais avoir besoin d’aide… Que pouvais-je faire d’autre, dis-moi ! »

« Père Mathieu, je ne sais pas si je me suis battu ! »

« Que veux-tu dire ? »

« Non ! Je veux dire… Je pense que je me suis battu… J’ai des cicatrices… Mais je ne me souviens de rien. »

« Tu as perdu la mémoire ?

« Oui. »

« Et on t’a laissé partir comme ça ? »

Le soldat baissa la tête. « Non. »

Le silence du paysan et ses yeux écarquillés étaient suffisamment éloquents pour que Lucas reprenne.

« Il y a deux semaines environ, je me suis réveillé au milieu d’un petit bosquet. J’avais très mal à la tête. J’avais une blessure au-dessus de la nuque qui avait beaucoup saigné. Je ne sais pas combien de temps je suis resté là. Dès que je voulais me lever, j’étais pris de vertige, je vomissais. J’ai dû perdre connaissance une fois ou deux… Le troisième jour, ça allait mieux et je me suis mis en route. »

« Pour rentrer chez toi ? »

« Non, je ne me souviens pas non plus de ça. »

« Mais tu connais ton nom ? »

« Même pas. Je suppose que je m’appelle Lucas Delvaux parce que j’ai des papiers et des lettres sur moi à ce nom. »

« Mais que fais-tu par ici alors ? »

Le soldat continua à travailler quelques minutes avant de répondre. « Les lettres sont d’une infirmière… qui semble me connaître. Je pensais aller la trouver et lui demander de l’aide. Elle a écrit qu’elle était à Château-Thierry jusqu’au 15 mai. »

Le père Mathieu se gratta la nuque. « Il faut que je vérifie dans mon almanach, mais je crois bien qu’on est aux alentours du 20 mai… »

Lucas eut un geste d’agacement, puis baissa la tête. « C’est ce que je craignais… Je savais qu’il fallait que je me dépêche, mais je n’étais pas sûr de la date. »

« Et t’as pas moyen de la retrouver ? Peut-être qu’elle y est encore… »

« Dans une de ses lettres, elle dit que sa famille est d’Auxerre… Mais vous avez raison, peut-être est-elle encore là-bas ! »

Le paysan posa une main sur le bras de Lucas. « Attends, mon gars, te précipite pas ! Si ta situation n’est pas claire avec l’armée, ce n’est pas la peine d’aller traîner par là. Tu vas me donner son nom et demain, j’irai me renseigner. »

« Mais je ne peux pas vous demander ça… »

« Demain, c’est jour de marché, ça me pose pas de problème. »

« Dans ces conditions, je vous remercie. Et puis, je trouverai toujours à m’occuper par ici pour vous dédommager du dérangement. »

« Si tu veux aider, je dis pas non. Mais te sens pas obligé… D’autant que tu me parais bien pâle… Ca va ? »

Lucas passa sa main sur son front. « Oui, je crois… Je me sens la tête un peu légère, mais ce n’est rien. »

« On a fini ici, rentrons. On reparlera de tout ça plus tard. »

Auxerre – 25 mai 1919

Mathilde était assise dans un fauteuil profond placé près de la fenêtre de sa chambre d’où elle observait les premières lueurs du soleil levant dans le ciel au dessus des toits. Une nouvelle nuit venait de s’écouler dont elle n’avait que peu profité. Cela faisait près de trois semaines qu’elle ne dormait pour ainsi dire plus, depuis le jour fatal où elle avait appris la disparition du soldat Lucas Delvaux, de Lucie… La nouvelle l’avait prise par surprise. Autant, pendant la durée des hostilités, elle s’était préparée mentalement à l’éventualité de recevoir une telle nouvelle, autant, avec la fin de la guerre, la vie avait repris le dessus et l’espoir avec elle. Apprendre la mort de Lucie, victime à retardement, avait été un choc dont elle n’arrivait toujours pas à se remettre. Elle avait achevé sa dernière semaine au service de la France dans une espèce de brouillard, totalement concentrée sur les blessés dont elle avait la charge, refusant de penser une seule seconde au soldat que le destin avait placé sur son chemin, un an et demi plus tôt. Une fois libérée de ses engagements, elle avait rapidement salué ses collègues, échangé machinalement quelques promesses de garder le contact et était rentrée chez ses parents grâce au véhicule d’une estafette qui se dirigeait vers Auxerre.

Le retour chez elle avait été un second choc. Si elle avait été consciente du fossé qui s’était creusé entre elle et sa famille au cours de la guerre, lié aux expériences qu’elle avait vécues et qu’elle ne pourrait jamais totalement partager, elle réalisait maintenant avec une acuité douloureuse qu’elle ne pourrait plus rester longtemps dans la maison de son enfance. Ses parents, sa sœur, ses amis ne souhaitaient qu’une chose, reprendre leur vie là où ils l’avaient laissée en Juillet 14. Ils voulaient refermer le chapitre de la guerre et surtout ne plus y penser. Bien sûr, les négociations qui se tenaient à Versailles, le problème des réparations dues par les vaincus, tout cela se trouvait à la une des journaux, mais ça ne les concernait plus.

Mathilde, en toute honnêteté, ne se sentait pas plus concernée par ce qui se passait. Mais elle savait qu’il lui était impossible de tirer un trait sur les quatre dernières années de sa vie et de reprendre comme si de rien était. Elle n’était plus la même jeune fille innocente. Elle avait vu la mort et la vie, par la force des choses, dans ce qu’elles avaient de plus extrêmes. Rien ne pouvait remplacer cette expérience et elle ne voulait pas oublier. Aussi, quelques heures après son arrivée, quand elle avait réalisé que sa famille ne se comportait pas différemment que si elle était revenue d’une conférence organisée par la société littéraire de la ville, elle s’était enfermée dans sa chambre, invoquant la fatigue et avait laissé, enfin, le chagrin la rattraper.

La disparition de Lucie avait créé en elle un vide qu’elle avait du mal à s’expliquer. La mort de son fiancé n’avait pas été aussi pénible. Qu’y avait-il donc de si différent ?

Paul, son fiancé, son ami d’enfance, avec qui elle avait partagé tant de discussions, tant de rêves et de projets d’avenir, qui l’avait toujours gentiment écoutée et à qui elle avait été prête à lier sa vie.

Lucie, un être en dehors de toute norme que le destin avait ballotté au gré des campagnes militaires, une jeune femme, malgré l’uniforme, qu’elle avait brièvement rencontrée à deux reprises et dont elle ne conservait qu’une poignée de lettres et deux livres.

Mathilde ne savait pas ce qu’il y avait de plus douloureux. Penser à cette jeune vie, interrompue avant son terme naturel, qui avait surmonté plus que son compte d’épreuves et qui n’avait pas mérité de partir ainsi… Mais qui l’avait mérité ? Penser aux projets qu’elle avait inconsciemment bâtis et qui incluaient tous la jeune femme, se promettant de lui rendre, autant que possible, ce que la vie lui avait ôté prématurément… Mais qui était-elle pour avoir osé croire qu’elle pourrait contrecarrer le destin ?

Elle ne savait qu’une chose : Lucie lui avait écrit qu’elle aurait besoin d’elle. Mathilde, par contre, ne lui avait jamais clairement exprimé combien leur curieuse amitié avait compté pour elle et ce regret pesait de plus en plus lourd sur son âme.

La jeune femme réajusta son châle autour de ses épaules et regarda le ciel, beaucoup plus clair maintenant. Elle entendit les premiers bruits dans la maison, sa mère se lever et descendre dans la cuisine, son père verser de l’eau dans une cuvette puis passer la lame de son rasoir sur la lanière de cuir pour l’affûter.

Elle se baissa et ramassa les lettres qui avaient dû glisser à terre lors d’un de ses courts assoupissements. Son regard tomba sur la dernière lettre, celle de ce capitaine qui lui avait apporté la terrible nouvelle. Elle connaissait les mots par cœur, mais ne put s’empêcher de les relire. « … La force de la déflagration a été telle que le corps du soldat Delvaux n’a pu être retrouvé… » Au-delà de l’horreur du message, Mathilde s’arrêta soudain sur la formule employée par l’officier. Il n’y avait aucune mention d’obsèques et pourtant, elle savait par expérience qu’en temps normal, les conditions de la mort du soldat n’aurait pas empêché l’armée de creuser une tombe.

Elle se redressa, regarda le soleil qui se montrait enfin et prit une profonde inspiration. Y aurait-il eu quelqu’un d’autre dans la pièce, il aurait été sidéré par la transformation de la jeune femme. En quelques secondes, le visage pâle au regard vide laissa place à des traits affirmés et un regard volontaire. Elle alla prendre le sac de voyage qui était resté dans sa chambre depuis son retour, ouvrit son armoire et commença à sortir les affaires dont elle allait avoir besoin dans les prochaines semaines.

Paris – le 2 juin 1919

Mathilde avait trouvé sans difficulté le salon de thé où le capitaine de La Villedieu devait la rencontrer. Elle était légèrement en avance et choisit une table à l’écart qui lui permettait cependant de bien voir la porte d’entrée du salon.

Elle sourit légèrement en repensant aux événements des derniers jours. Si elle avait cru aux présages et autres signes du destin, elle aurait pu penser que la chance semblait enfin lui sourire. Le matin où elle avait annoncé son départ à ses parents, ceux-ci n’avaient que très peu réagi. Ils s’étaient inquiétés de ses projets mais, face à sa détermination, n’avaient élevé aucune objection.

Dans le train qui l’amena à Paris, elle rencontra une ancienne camarade d’école qui remontait à Paris après avoir assisté à l’enterrement de sa grand-mère. Elle avait suivi son mari dans la capitale avant le début de la guerre et les deux jeunes femmes s’étaient perdues de vue, mais le trajet leur permit de renouer des liens amicaux. A l’arrivée, Mathilde avait en poche l’adresse d’un petit hôtel au tarif raisonnable et celle d’une librairie du Quartier Latin qui avait besoin d’une vendeuse. Elle avait pris contact avec le libraire et avait accepté la place, son nouvel employeur l’ayant autorisée à prendre un peu de temps pour ses recherches.

Car elle avait maintenant la certitude que Lucie n’était pas morte. Il lui avait suffi pour cela d’une petite phrase, celle-là même qui lui apprenait la disparition du soldat.

Dès son arrivée, elle avait écrit au capitaine de La Villedieu et celui-ci, de passage à Paris, lui avait proposé de la rencontrer. Mathilde se sentit renforcée dans sa conviction. Elle avait posé clairement toutes ses questions dans sa lettre et le fait que l’officier préfère lui répondre de vive voix, ne pouvait signifier qu’une chose : il ne voulait pas de trace écrite de ce qu’il avait à révéler.

Un officier franchit le seuil du salon de thé. Il fit quelques pas puis s’arrêta, observant rapidement chacun des clients déjà installés. Mathilde fit un geste discret de la main et l’homme se dirigea vers elle.

« Mademoiselle Lebon ? »

« C’est moi. Capitaine de La Villedieu ? Je vous en prie, asseyez-vous.  »

L’officier, après lui avoir serré la main, prit un siège en face de Mathilde. Très vite, une serveuse vint prendre leur commande. Ils échangèrent quelques phrases anodines sur le temps et la facilité à trouver le salon de thé. Une fois servis, un café pour le capitaine, un thé de Chine et une assiette de petits fours pour Mathilde, le soldat prit la parole.

« Mademoiselle, vous m’avez posé un certain nombre de questions sur les circonstances de la disparition du soldat Delvaux… Je m’interroge quelque peu sur votre curiosité. »

« Vraiment ? Je ne vois pas… Je souhaitais surtout savoir où avait été enterré Lucas, pour pouvoir éventuellement faire en sorte qu’il repose avec sa famille. Puis j’ai été intriguée par une phrase que vous m’avez écrite et j’ai pensé que le plus simple était de vous interroger. »

Mathilde avait prit un ton très détaché pour répondre et elle porta sa tasse à ses lèvres après avoir lancé à l’officier son sourire le plus innocent.

Celui-ci croisa les bras et fronça les sourcils.

« Je ne suis pas sûr que les précisions que je pourrais vous apporter conviennent parfaitement aux oreilles d’une jeune femme. »

« Capitaine, je vous remercie de vos précautions, mais dois-je vous rappeler que j’ai été infirmière pendant plus de trois ans près du front ? »

L’homme hésita encore quelques secondes, puis haussa légèrement les épaules. « Très bien, que voulez-vous savoir exactement ? »

« Qu’entendez-vous quand vous écrivez que le corps du soldat Delvaux n’a pu être retrouvé ? Je ne peux imaginer une explosion ou un incendie assez fort pour qu’il ne reste rien d’un cadavre. »

« Vous avez raison. Les dépouilles des soldats les plus proches de l’explosion ont pu être identifiées d’une façon ou d’une autre. Et je dois admettre qu’à la fin de la journée, il manquait un soldat. Mais il n’y a aucune raison pour que Delvaux ait déserté. Il était à quelques semaines d’être démobilisé. Et d’après une petite enquête que j’ai effectuée, il n’avait aucun problème particulier. »

« Vous avez dit que l’explosion avait été très puissante, n’aurait-il pas pu être blessé alors qu’il était à l’écart ? »

« On l’a cherché plus tard. Quelqu’un pensait l’avoir vu s’éloigner un peu avant l’explosion… Mais cela n’a rien donné. S’il avait été blessé, il aurait appelé à l’aide…  »

Mathilde répéta lentement. « Oui… S’il avait été blessé… Il aurait appelé à l’aide… »

« Vous comprenez mon embarras… J’ai préféré déclarer officiellement qu’il avait disparu dans l’accident et une tombe a été creusée à son nom. Mais le cercueil est vide… Ce ne serait pas la première fois. »

« Puis-je me rendre là-bas ? »

« Pas sans laissez-passer. Et je ne pense pas que vous puissiez en obtenir un facilement. »

Mathilde sourit. « Je ne suis effectivement pas certaine du motif que je pourrais présenter pour ma demande… Pourrais-je avoir connaissance du dossier de Lucas, pour tenter de retrouver sa famille ? »

« Il faudra vous adresser au ministère et comme vous n’êtes pas de la famille, cela peut prendre du temps. »

La jeune femme sourit à nouveau. « Ce ne sera pas un problème… Capitaine, je vous remercie pour toutes ces précisions et pour ce que vous avez fait pour Lucas. »

L’officier se leva. « Le soldat Delvaux était quelqu’un de bien. Je sais ce qui lui est arrivé en 17. S’il est effectivement mort, il n’a pas besoin de voir son nom terni un peu plus, pour rien. Et si, par chance, il est encore vivant, je veux penser qu’il avait une bonne raison de disparaître ainsi, en laissant une belle jeune femme comme vous derrière lui. »

Mathilde baissa la tête en rougissant. « Je n’étais qu’une amie, capitaine… »

« Peut-être, mais ça ne change pas mon opinion. Je vous souhaite bonne chance et bon courage, mademoiselle. Au revoir. »

« Merci encore. Au revoir, capitaine. »


Le lendemain, Mathilde se leva un peu plus tôt que d’ordinaire et prépara la lettre qu’elle allait adresser au ministère de la guerre pour obtenir communication du dossier de Lucas. Elle y expliquait comment elle considérait de son devoir, étant la marraine de guerre du soldat Delvaux, qu’il soit enterré près des siens dans son village natal et se proposait d’accomplir toutes les démarches nécessaires et de prendre à sa charge tous les frais. Elle avait uniquement besoin de savoir de quel village il était précisément originaire afin de contacter sa famille.

La jeune femme savait qu’un certain délai s’écoulerait avant d’obtenir une réponse. C’était cependant sa seule piste. Elle était parfaitement consciente que se précipiter dans la Somme ne servirait à rien. Un mois s’était écoulé depuis l’accident. Si Lucie était morte, son cadavre aurait déjà été retrouvé. Cela signifiait donc qu’elle s’était déplacée. En un mois, elle pouvait être n’importe où et Mathilde ne se voyait pas sillonner le nord de la France en demandant aux gens s’ils n’avaient pas vu passer un soldat : c’est sûrement ce qu’il manquait le moins dans cette région.

Penser que Lucie tenterait de rentrer chez elle était un choix logique, même si elle avait écrit son hésitation à retourner dans son village natal. Elle aurait de toutes façons des affaires à régler. Et même si elle n’y allait pas, elle contacterait sûrement le notaire ou le curé ou l’instituteur ; elle semblait avoir eu de bonnes relations avec lui.

Il était donc indispensable à Mathilde d’obtenir ce renseignement. Elle donnerait une semaine au ministère pour lui répondre… Ensuite, elle irait sur place pour avoir son information s’ils mettaient trop de temps à réagir !

Auxerre – le 5 juin 1919

Lucas arriva à Auxerre en début d’après-midi. Quand le père Mathieu, revenant du marché de Château-Thierry, lui apprit que Mathilde était retourné dans sa famille dès le 15 mai, il avait voulu se remettre en route immédiatement. Il avait fallu toute la patience du paysan et de son épouse pour le convaincre qu’il n’était pas en état de parcourir plus de cent cinquante kilomètres à pied. S’il pouvait attendre un peu, Mathieu savait qu’un négociant de ses relations devait se rendre à Troyes en voiture une dizaine de jours plus tard. Cela permettrait à Lucas de faire une partie du trajet dans de meilleures conditions et cela lui laisserait également le temps de reprendre des forces.

Le soldat reconnut qu’il était trop épuisé pour refuser l’offre généreuse qui lui était faite et admit qu’il pourrait toujours retrouver son infirmière s’il attendait quelques jours de plus.

Pendant dix jours, il accepta donc de se faire cajoler par le couple, sachant que c’était tout autant pour lui que pour ses hôtes qui pleuraient toujours leur fils disparu. Il aida autant que possible aux travaux de la ferme, les gestes familiers lui revenant sans qu’il ait à réfléchir.

Les cauchemars revenaient également toutes les nuits.

Lucas ne put refuser, un peu avant son départ, le costume et la petite valise contenant du linge de rechange que lui tendit Marguerite ou les quelques francs que lui passa Mathieu en rémunération du travail effectué.

Le trajet prit la matinée et Lucas arriva à Troyes un peu avant midi. Le négociant avec qui il avait fait le voyage, l’invita gentiment à déjeuner et il accepta avant de reprendre la route. Les deux semaines passées à la ferme lui avaient permis de reprendre des forces et voulant économiser son argent, il parcourut à marche forcée les derniers soixante-dix kilomètres en deux jours.

Dès son arrivée en ville, il trouva une école dont le gardien, obligeant, lui indiqua le chemin de l’établissement dirigé par Monsieur Lebon.

Il resta longtemps devant la grille de l’école, un peu effrayé à l’idée de ce qu’il allait apprendre dans les heures à venir. Il avait longuement préparé ce qu’il allait dire, comment expliquer sa situation, toujours hésitant sur ce que l’infirmière savait ou ne savait pas sur lui.

Il entendit la cloche de l’école sonner et vit une femme ouvrir les portes. Bien vite, des fillettes de tout âge et de toute taille sortirent, faisant plus de bruit que tout un poulailler. Quand le flot des élèves se tarit, Lucas s’approcha de la femme qui avait surveillé la sortie. Elle n’était pas très grande, plutôt menue, elle semblait avoir entre quarante et cinquante ans, ses cheveux blonds à peine touchés de gris. Elle portait une jupe bleu marine et un strict chemisier blanc. Le soldat ôta la casquette qu’il avait pris l’habitude de porter à la ferme.

« Pardonnez-moi de vous importuner, je cherche Mademoiselle Mathilde Lebon. »

La femme l’observa quelques instants avant de répondre. « Je suis désolée, ma fille n’est pas là. »

Lucas insista. « Doit-elle bientôt revenir ? »

Madame Lebon, voyant la déception sur le visage de son interlocuteur, poursuivit. « Je ne sais pas quand elle doit rentrer, si elle doit rentrer… Elle est partie à Paris. »

« A Paris ? »

« Oui, elle… je ne sais pas trop… je pense qu’elle cherche quelqu’un. Vous connaissez ma fille ? »

« Je l’ai rencontrée, oui… » Lucas hésitait à trop dévoiler d’information, sachant combien en fait était limité ce qu’il pouvait dire. « Elle m’a soigné quand j’ai été blessé et je voulais la remercier. Je n’avais pas eu l’occasion de le faire correctement… »

La mère de Mathilde lui sourit avec sympathie. « Voulez-vous me laisser votre nom et une adresse ? Je suis sûre qu’elle sera heureuse d’apprendre que vous êtes passé. »

« C’est que je ne sais pas où je vais aller maintenant, je n’aurai sûrement pas l’occasion de repasser dans la région… Et j’aurais vraiment voulu la revoir… Pourriez-vous me dire où je peux la trouver ? »

« Je suis désolée, monsieur, mais je ne crois pas pouvoir vous donner son adresse comme cela… Dites-moi comment vous vous appelez, je pourrai peut-être lui envoyer un télégramme demain…  »

L’ancien soldat semblait un peu désespéré. « Je ne sais pas… Je m’appelle Delvaux, Lucas Delvaux… Mais je n’ai pas vraiment les moyens d’attendre…  »

« Lucas Delvaux… Attendez… Lucas Delvaux… L D… L D… pourquoi cela me dit quelque chose ? Oui, bien sûr, comment ai-je pu oublier ? Vous êtes le soldat à qui ma fille a envoyé des vêtements il y a plus d’un an ! »

Lucas sourit, se remémorant la lettre qui contenait cette petite information. « Oui, madame, je pense que c’est moi. »

Pendant longtemps, Thérèse Lebon se demanda ce qui l’avait poussée, ce jour-là, à donner l’adresse de sa fille à un parfait inconnu. Etait-ce l’espoir qu’elle avait lu sur le visage du jeune homme quand elle avait reconnu son nom ? Ou l’angoisse qu’elle sentait proche si elle devait lui refuser l’information ? Malgré ce que le bon sens exigeait, elle prit sa décision.

« Elle était votre marraine de guerre, c’est bien ça ? Alors, c’est différent. » Elle n’attendit pas la réponse. « Suivez-moi, j’ai l’adresse de son hôtel à la maison, je vais vous noter ça… Vous allez monter à Paris ? Le prochain train ne part que demain… J’aurais bien voulu lui faire parvenir un petit colis, pourriez-vous le prendre avec vous ?…  »

Le soldat, un peu étourdi, suivit sans rien dire.

Paris – le 6 Juin 1919

Lucas attendait maintenant depuis deux heures, appuyé contre un lampadaire, sa petite valise posée à ses pieds. Il avait longtemps hésité en arrivant à la gare dans l’après-midi, avant d’aller directement à l’adresse que lui avait donnée Thérèse Lebon. Là, on lui avait expliqué que Mathilde avait trouvé depuis peu un travail et on lui indiqua le chemin de la librairie. Il avait tellement peur de manquer la sortie de la jeune femme qu’il avait préféré attendre de la voir avant de chercher une chambre pour passer la nuit. Le voyage en train lui avait laissé quelques pièces d’avance sur le petit pécule que le père Mathieu lui avait versé.

Le ciel était encore clair en cette soirée de juin, mais la température avait un peu chuté et il avait remonté le col de sa veste. Il portait sa casquette, légèrement rabattue sur les yeux. Il se redressa soudain en constatant du mouvement à la porte de la librairie, à quelques mètres de l’endroit où elle se trouvait. Un homme d’un certain âge et deux femmes en sortirent, puis deux autres femmes, plus jeunes. Il était un peu loin mais il était presque sûr que l’une d’elles était Mathilde. Il allait s’avancer quand il les vit s’arrêter. Il entendit sans difficulté leur conversation.

« Mathilde, ne me dis pas que tu vas rentrer chez toi ! Je sors avec quelques amis et tu es la bienvenue. »

« Merci, Agnès. C’est gentil de penser à moi, mais je n’ai vraiment pas envie de venir. Et la journée a été longue… »

« Cela ne sert à rien de rester enfermée. Je sais que tu as perdu ton fiancé pendant la guerre, mais la vie continue. Et ce n’est pas en rentrant chez toi que tu vas rencontrer quelqu’un ! »

« Agnès, n’insiste pas ! Je t’ai déjà dit que pour l’instant, je n’était pas intéressée… »

« Oui, mais…Oooooh ! »

« Quoi ? »

« Je ne sais pas qui est chanceuse ce soir, mais derrière toi se tient un bel exemple d’humanité ! »

« Eh bien, tant mieux pour elle ! Je vais te laisser… »

« Attends, tu ne l’as même pas regardé ! Et je suis prête à jurer qu’il ne t’a pas quittée des yeux depuis que nous sommes sorties de la librairie… »

« Ne dis pas de bêtises ! »

« Allez ! Ca ne t’engage à rien… »

Quand Lucas vit que la jeune femme allait se retourner, il ôta sa casquette et la tint serrée nerveusement entre ses deux mains. Il voulait s’avancer, mais ne sachant pas trop comment se présenter, il demeura sur place.

Mathilde jeta d’abord un coup d’œil par-dessus son épaule, puis se retourna très vite. Elle resta figée quelques secondes, avant de se précipiter vers l’ancien soldat et lui sauter au cou.

« Oh, Lucie ! Je savais que vous étiez vivante, je le savais…. Je le savais ! »

La jeune femme, un peu étourdie, referma ses bras sur le corps serré contre elle. Elle sentait Mathilde trembler contre elle et quelques larmes couler dans son cou. Elle baissa la tête et demanda doucement, pour que personne d’autre n’entende.

« Je m’appelle Lucie ? »

Mathilde releva brusquement la tête et plongea son regard dans les yeux de son amie pendant un long moment. « Que se passe-t-il ? »

« Mademoiselle Mathilde ?… J’ai perdu la mémoire ! J’ai tout oublié… Tout ! » Une larme se forma au bord de longs cils noirs.

« Mon Dieu ! Mais comment m’avez vous trouvée ? Vous vous souvenez de moi ? »

« Non, mais j’ai trouvé vos lettres sur moi… Je suis allée à Auxerre… Votre mère m’a dit où vous trouver… »

« Quand êtes-vous arrivée à Paris ? Avez-vous un endroit où loger ? »

« Je suis arrivée il y a quelques heures… Je suis venue directement de la gare avec ma valise… après être passée à votre hôtel. »

Mathilde relâcha son étreinte. Elle se sentait prise dans un tourbillon d’émotions, la plus forte, le bonheur de voir Lucie vivante, puis l’inquiétude après les quelques mots échangés. ‘Lucie souffrait d’amnésie !’ Elle avait tant de choses à dire, tant de questions à poser. Elle reprit contrôle d’elle-même. Son amie avait besoin d’elle. Tout le reste viendrait en son temps.

« On ne va pas se donner en spectacle dans la rue, venez avec moi à mon hôtel ! »

« Je ne sais pas si je peux… »

« Vous avez un autre endroit où aller ? »

« Non, mais je ne crois pas pouvoir payer… »

Mathilde éclata de rire. « N’y pensez pas ! Il y a assez de place dans ma chambre. Et si on me pose une question, je dirai que vous êtes ma cousine ! C’est votre valise ? Allez, venez ! »

La jeune femme entraîna l’ancien soldat qui se laissa faire. Derrière elles, une autre jeune femme les regarda partir, morte de curiosité.


Mathilde était assise dans son fauteuil, les épaules enveloppées dans son châle. Pensive, elle regardait Lucie qui s’était enfin endormie. Elle avait eu du mal à convaincre son amie de partager le grand lit qui occupait presque tout l’espace de sa petite chambre, mais celle-ci s’était finalement rendue à la raison.

La jeune femme, bien que fatiguée par sa journée, était bien trop énervée pour aller se coucher. La joie de retrouver son amie était assombrie par l’inquiétude. Alors qu’elle échafaudait plan sur plan pour partir à la recherche de Lucie, c’était elle qui la retrouvait, alors même qu’elle ne se souvenait plus d’elle.

Elle tentait de se rappeler ce qu’elle avait pu entendre sur l’amnésie. Mais pendant ses trois années au front, elle n’avait jamais eu à faire face à ce genre de symptômes et ne savait pas vraiment quoi faire. Il faudrait qu’elle regarde les livres de médecine à la librairie.

Pendant qu’elles mangeaient une omelette à la brasserie située près de son hôtel, Lucie avait raconté ce qui avait été sa vie depuis qu’elle s’était réveillée dans le fourré. Elle avait un peu parlé de ses rêves. Elle avait expliqué comment les quelques lettres de Mathilde lui avaient donné espoir de retrouver sa vie d’avant. Elle n’avait pas eu besoin de raconter son angoisse. Elle se sentait derrière chacune de ses phrases.

Lucie commença à s’agiter dans son sommeil. Elle gémissait doucement comme un animal blessé. Mathilde se leva du fauteuil et s’approcha du lit. Elle caressa doucement la tête de son amie qui sembla se calmer. Elle allait s’asseoir quand elle entendit Lucie gémir à nouveau. Elle se dirigea alors vers son côté du lit, étendit son châle par dessus la couverture et se glissa entre les draps. A peine allongée, Lucie se retourna et vint se blottir contre elle. Mathilde s’endormit, un bras protecteur passé autour des épaules de l’ancien soldat.


Quelques coups énergiques frappés contre la porte réveillèrent les deux jeunes femmes, Lucie se redressa en sursaut alors que Mathilde se recroquevillait sous les draps en poussant un profond soupir.

« Je hais le matin ! »

Elle se leva enfin et s’enveloppa dans son châle. Elle alla ouvrir la porte, se baissa et ramassa une cafetière qu’elle déposa sur une petite table située à côté de la fenêtre.

Lucie était restée assise dans le lit. Elle regardait la jeune femme aller et venir, grommeler pendant qu’elle versait de l’eau d’un broc dans une cuvette et se laver rapidement. Elle détourna le regard pendant qu’elle s’habillait et observa la pièce où elle se trouvait. C’était une chambre située directement sous les toits et orientée au sud. En plus du lit, il y avait une petite armoire, une table et deux chaises, ainsi qu’un fauteuil qui semblait avoir connu des jours meilleurs. Dans un coin de la pièce se trouvait une petite coiffeuse supportant la bassine et le broc à eau.

Mathilde, qui avait revêtu un corsage jaune pâle et une jupe vert foncé, sortit de l’armoire deux tasses, deux cuillères et un pot de sucre. Elle les posa sur la table, puis versa le café. Elle se tourna vers Lucie.

« J’ai un accord avec le gérant de l’hôtel. Il frappe à la porte pour me réveiller et me fournit le café. Par contre je n’ai pas de lait… »

« C’est très bien comme ça. » Lucie ne l’avait pas quittée des yeux alors qu’elle allait et venait et elle prenait plaisir à observer les gestes simples de la jeune femme.

« Voulez-vous du sucre ? »

« Une cuillère, s’il vous plaît. »

Mathilde versa une cuillère de sucre dans la tasse et l’apporta à Lucie en même temps que la sienne. Elle s’assit sur le lit à côté d’elle et reprit.

« Le samedi, je ne travaille que jusqu’à deux heures. Ensuite, je suis libre jusqu’à lundi matin. »

« Vous devez bientôt partir ? »

Lucie tenta de garder sa voix calme. Mais un peu d’inquiétude avait dû transpercer, car Mathilde posa une main rassurante sur son avant-bras et lui fit un petit sourire tout en répondant.

« Quand le quart sonnera. Le mieux serait que vous m’attendiez ici. On verra cet après-midi comment on s’organise. »

L’ancien soldat baissa la tête et joua avec sa tasse tout en répondant. « Je pensais chercher un hôtel où loger… »

Lucie ne vit pas le visage de la jeune femme se contracter rapidement sous la surprise avant de l’entendre répondre d’un ton dégagé.

« Vous pouvez rester avec moi, ça ne me dérange pas… »

Elle releva les yeux, un peu incertaine. « Vous êtes sûre ? »

« Lucie… Les circonstances de notre rencontre sont peut-être peu communes, mais je me considère vraiment comme votre amie. J’étais votre amie… avant. Et je ne peux vous laisser seule alors que vous êtes à nouveau dans le besoin… J’aimerais vraiment que vous restiez avec moi… »

L’ancien soldat baissa la tête. « Cela me gène un peu… »

« Lucie, on avait prévu de passer du temps ensemble une fois la guerre finie… »

« Oui, mais tout a changé… Je ne suis plus la même personne… »

Mathilde ne savait plus que dire pour faire comprendre à Lucie la sincérité de son offre d’amitié. Elle comprenait combien l’ancien soldat devait être perturbé par la perte de sa mémoire, mais pourquoi refuser de l’aide quand elle se présentait ainsi. Elle ne demandait rien en échange. Elle répondit doucement.  » Vous êtes la même personne, vous avez juste oublié… »

Les jeunes femmes entendirent le quart sonner d’un clocher voisin.

Mathilde se leva et alla poser sa tasse sur la petite table. Elle aurait voulu pouvoir rester, mais son patron avait été suffisamment accommodant en lui laissant un peu de temps libre pour rencontrer le Capitaine de La Villedieu et pour effectuer ses démarches auprès du ministère de la guerre. Elle ne voulait pas abuser de sa chance et de la bonne opinion qu’il semblait avoir d’elle depuis qu’elle avait commencé à travailler.

« Je dois y aller… Si vous le souhaitez, j’ai quelques livres dans l’armoire, vous pouvez les prendre… Oh ! Je sais…. »

Mathilde ouvrit le tiroir de la table de chevet et en tira un petit paquet. « Tenez ! Ce sont les lettres que vous m’avez envoyées. Lisez les ! Peut-être que cela pourra vous aider… »

Elle enfila son manteau. « Cette fois, je suis en retard ! On parlera à mon retour. »

Elle posa sa main sur la poignée de la porte, puis se retourna. Lucie n’avait pas bougé. Elle regardait sa tasse sans vraiment la voir. Mathilde revint sur ses pas. Elle prit la tasse et la posa sur la table de chevet à côté du lit. Elle passa ensuite ses bras autour des épaules de l’ancien soldat et l’attira à elle. Elle posa un léger baiser sur la chevelure désordonnée puis murmura. « On trouvera un moyen, ne vous inquiétez pas. »

Elle libéra Lucie de son étreinte et quitta la pièce pour de bon.

Lucie se leva, alla se passer un peu d’eau sur le visage et s’habilla. Elle fit le lit, sortit dans le couloir où elle trouva où jeter les eaux usées. Elle en profita pour nettoyer les deux tasses. Puis vint le moment où elle n’eut plus rien pour s’occuper et elle s’assit dans le fauteuil, le petit paquet de lettres posé sur ses genoux. Elle hésita longtemps avant de prendre la première d’une main tremblante.


Mathilde entra discrètement dans la librairie avec quelques minutes de retard. Elle alla rapidement poser son manteau dans l’arrière-boutique. En retournant dans le magasin, elle se fit intercepter par Agnès.

« Mathilde, viens avec moi ! Nous sommes chargées de ranger les derniers livres qui viennent d’arriver. »

La jeune femme suivit sa collègue, un léger sourire aux lèvres. Elle ne la connaissait pas depuis longtemps, mais avait déjà pu constater combien elle était curieuse.

Deux caisses de bois se trouvaient à côté des étagères. Elles avaient été ouvertes et n’attendaient plus que d’être vidées. Agnès s’approcha de la première caisse et prit la liste posée au-dessus des livres.

« Ce sont les romans. Dans l’autre caisse se trouvent les textes universitaires. »

Elles se baissèrent et commencèrent à sortir les volumes. Agnès jeta un coup d’œil autour d’elle et voyant qu’il n’y avait personne à proximité, ne résista pas à la tentation.

« Alors ? »

Mathilde se tourna vers les rayonnages pour placer un ouvrage et surtout cacher son sourire, encore plus marqué.

« Alors quoi ? »

Agnès savait qu’elle la faisait marcher, mais ne pouvait pas réagir trop bruyamment au risque de se faire surprendre. Elle eut un petit mouvement du corps pour montrer son agacement. Elle aurait sûrement tapé du pied si elle avait pu.

Mathilde sourit, cette fois ouvertement. Agnès, avec son attitude de jeune fille un peu évaporée, lui faisait souvent penser à sa sœur. Mais elle hésitait à s’ouvrir à elle. D’abord parce qu’elle ne savait pas ce que Lucie voulait faire savoir ou non de son histoire. Ensuite, elle doutait qu’Agnès puisse se montrer vraiment discrète. Mais Mathilde mourrait aussi d’envie de dire à quelqu’un combien elle était heureuse de savoir Lucie vivante et combien la vie, qui lui semblait si terne la veille, avait pris soudain un nouvel éclat.

Prenant un nouveau livre, elle poussa un soupir faussement exaspéré.

« Que veux-tu savoir ? »

« Qui est-ce ? D’où le connais-tu ? Tu ne m’en as jamais parlé ? »

« Eh, reprends ton souffle ! Je l’ai rencontré au front, je le croyais mort, mais c’était une erreur. Et je suis heureuse, tu ne peux pas t’imaginer. »

Agnès fronça les sourcils et déclara plutôt qu’elle demanda. « Ce n’est pas ton fiancé ! »

Mathilde ne pouvait mentir. « Non, ce n’est pas mon fiancé. »

Les deux jeunes femmes passèrent quelques minutes à installer les livres, silencieuses.

Agnès reprit. « Et où êtes-vous allés hier soir ? »

« Nulle part. On a discuté, mais pas longtemps. Lu… Lucas était fatigué. »

« Il a trouvé une chambre ? J’ai remarqué qu’il avait sa valise avec lui. » Agnès sentait venir la révélation.

Mathilde se tourna brusquement vers elle. « Non, il a dormi avec moi. Tu veux des détails ? »

Elle se dirigea vers la seconde caisse de livres, laissant Agnès figée sur place. La jeune femme aimait taquiner l’ancienne infirmière : elle se troublait si facilement. On aurait pu penser que trois années passées au front à côtoyer des soldats, l’avait endurcie. Il n’en était rien. Mais Agnès n’avait jamais trouvé en elle le désir de pousser trop méchamment la plaisanterie. Elle vida la caisse de ses derniers livres et les posa rapidement sur les étagères sans vraiment faire attention à leur emplacement. Puis elle s’approcha de sa collègue. Elle posa doucement une main sur son épaule.

« Mathilde ? Pardonne-moi ! Ce que j’ai dit était parfaitement déplacé. »

La jeune femme garda le dos tourné, fixant le dos des livres qu’elle venait de ranger. Elle ne comprenait pas pourquoi la réflexion d’Agnès l’avait mise en colère. Elle savait qu’elle la taquinait. Elle était heureuse de savoir son amie vivante, elle n’avait rien à se reprocher. Pourquoi donc s’emporter ainsi ?

Elle se retourna avec un petit sourire. « Ce n’est rien. Je n’aurais pas dû m’énerver. Je n’ai pas dû assez dormir… » Et elle rougit en réalisant comment ses mots pouvaient être interprétés.

Agnès éclata de rire, soulagée. « Non, je ne dirai rien. Pourtant, la magnifique couleur que tu arbores, justifierait à elle seule de nombreuses questions indiscrètes. »

Mathilde la tapa gentiment sur le bras et les deux jeunes femmes, réconciliées, achevèrent tranquillement de ranger les livres.


Mathilde monta les escaliers trop rapidement et se trouva sans beaucoup de souffle, arrivée au sixième étage. La matinée à la librairie avait été relativement calme et elle avait obtenu de partir un peu plus tôt. Elle entra dans la chambre et vit Lucie, assise dans le fauteuil, les lettres ouvertes, en liasse, dans sa main. Elle avait le regard dans le vague et ne semblait pas avoir entendu la jeune femme arriver.

Elle retira son manteau qu’elle posa sur le lit et s’approcha du fauteuil. Elle remarqua que Lucie avait également sorti les lettres qu’elle avait reçues et les avaient toutes classées chronologiquement. Lucie nota enfin la présence de Mathilde. Son regard était désespéré. La jeune femme s’agenouilla devant elle, prit les lettres qu’elle posa par terre puis saisit les mains de son amie.

« Lucie… Ca va ? »

« Que vais-je devenir si je ne me souviens de rien ? Quand je lis ce que j’ai écrit, il y a à peine un an, je vois aussi de bons souvenirs… Mais il y a tant de choses que je ne comprends pas ? Je n’ai pas de lettres de ma famille… et comment ai-je fait pour devenir soldat ? D’après mes papiers, je jouais le rôle d’un homme… Vous ai-je raconté tout cela ? Pouvez-vous me dire ? »

Mathilde se releva et alla s’asseoir sur le lit. Elle ne savait pas comment répondre à Lucie sans lui causer un peu plus de peine.

L’ancien soldat se leva à son tour et vint s’asseoir à côté de Mathilde. Elle lui prit la main.

« S’il vous plaît, vous seule pouvez m’aider. Même si c’est douloureux, dites-le-moi ! »

« Lucie, je veux d’abord que vous sachiez… Oh mon Dieu, écoutez-moi parler ! » La jeune femme ne put s’empêcher de rire doucement. « Lucie, nous sommes amies. Nous allons donc nous tutoyer. » Puis, elle ajouta avec un peu d’hésitation. « Enfin, si vous êtes d’accord, bien sûr ? »

Un léger sourire effleura les lèvres de l’ancien soldat, peut-être le premier que voyait Mathilde depuis la veille au soir. Elle serra un peu plus fort la main qu’elle tenait toujours et répondit doucement. « Cela me ferait plaisir. Mais je ne crois pas qu’on se tutoyait avant… »

Mathilde tourna la tête vers elle. « Non, c’est vrai, mais on y venait. Et je veux te dire maintenant quelque chose de très important. Il faut que tu m’écoutes très attentivement et que tu t’en souviennes toujours… » La jeune femme s’interrompit brusquement et porta sa main à sa bouche. « Oh, pardon ! Je te dis ça alors que… »

Lucie sourit gentiment et reprit la main qui s’était échappée. « Je comprends, ne t’inquiète pas. Dis-moi ce qu’il y a de si important ! »

« Je veux juste que tu saches que, quoi qu’il arrive, que tu retrouves la mémoire ou pas, je serai toujours là pour toi, je serai toujours ton amie… On aura juste à réapprendre à se connaître, tu comprends ? »

Lucie plongea son regard dans les yeux verts rendus brillants par quelques larmes qui menaçaient de couler, ces yeux verts qui, elle s’en rendait compte seulement maintenant, ne l’avaient pas quittée au cours de ces dernières semaines. Elle tenta d’avaler la boule qui se formait au fond de sa gorge, puis y renonça. A la place, elle attira Mathilde dans ses bras et la serra contre elle, murmurant doucement. « Je comprends. Merci. »

Elles restèrent un long moment sans bouger, se réconfortant et se rassurant silencieusement l’une l’autre.

Lucie fut la première à se dégager. « Penses-tu que tu peux me raconter maintenant ? »

Mathilde réfléchit un instant, puis commença à raconter leur première rencontre. L’ancien soldat avait regagné le fauteuil, mais ne quittait pas la jeune femme des yeux. Elle essayait de rattacher ce qu’elle entendait avec certaines images vues dans ses rêves, mais rien n’éveillait en elle le moindre souvenir.

Après avoir écouté le récit de la mort de sa famille, elle se leva et se dirigea vers la fenêtre.

Mathilde s’interrompit, incertaine. « On peut s’arrêter là, si tu veux. »

Lucie répondit d’une voix base, sans se retourner. « Oui, s’il te plaît. »

Mathilde se leva et s’approcha d’elle doucement. Elle posa sa main sur l’épaule de son amie. Celle-ci reprit. « Je ne sais pas ce qui fait le plus mal, l’idée de les avoir tous perdus ou l’impossibilité de me souvenir d’eux… En fait, je les perds deux fois ! » Elle éclata en sanglots et sentit la main caresser son dos en un geste apaisant. Elle se retourna et se laissa aller dans les bras de celle qui était son seul point de repère dans le cauchemar qu’était devenu sa vie.

Fin de la troisième partie

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