Au bord du Styx

Les Deux Morts de Lucas Delvaux – 2

Les deux morts de Lucas Delvaux

Deuxième partie

Au cours des trois mois qui suivirent, Mathilde tenta d’obtenir des informations sur le sort du sergent Delvaux. Elle s’obligeait constamment à penser à son extraordinaire ex-patient sous son grade, de peur de laisser échapper un prénom qui n’avait rien à faire à quelques kilomètres des premières lignes. Elle pensait souvent à la jeune femme, aux épreuves qu’elle avait déjà traversées et rageait contre l’injustice qui l’avait enlevée à ses soins. S’il y avait quelqu’un qui ne méritait pas cela, c’était bien Luc… le sergent Delvaux.

Mathilde poursuivit ses recherches, même après avoir été fermement avisée de mieux occuper son temps, que sa curiosité et ses demandes incessantes pourraient, à terme, être considérées comme une atteinte à la sécurité. L’infirmière se fit plus discrète. La seule information sûre à laquelle elle s’accrochait presque désespérément, était qu’il n’y avait eu aucune exécution récemment.

La vieille grange, de poste médical provisoire d’urgence, acquit un statut permanent d’hôpital militaire avancé. L’intendance leur apporta deux poêles à bois et des châlits. Un second chirurgien et une autre infirmière vinrent compléter la petite équipe. Ils étaient également approvisionnés plus régulièrement.

Les deux médecins parlaient souvent de la guerre entre eux et tentaient parfois d’expliquer à Mathilde qu’un nouveau général avait pris la tête des opérations et que tout irait pour le mieux. L’amélioration de leurs conditions en était la preuve flagrante.

L’infirmière constatait surtout qu’il y avait toujours autant de blessés et de morts. Et si elle avait pensé que les blessures par balle ou par baïonnette ou même celles causée par des éclats de shrapnell étaient horribles, de nouvelles armes étaient apparues sur le champ de bataille, les gaz et les lance-flammes, qui semblaient venir tout droit de l’enfer.

A la fin du mois de septembre, alors que la jeune femme commençait à se décourager, l’un des soldats qui venait régulièrement apporter le ravitaillement lui tendit une enveloppe épaisse. Voyant son nom inscrit en belles lettres rondes, Mathilde pensa d’abord reconnaître l’écriture de son père. Mais il n’y avait pas de raison qu’un soldat de l’intendance la lui fasse parvenir. Un peu intriguée, mais sans plus, elle décida d’attendre une prochaine pause pour lire la lettre tranquillement et la glissa dans une des poches de son tablier.

Une tentative de débordement par les troupes allemandes l’empêcha de mettre son plan à exécution. Au cours des trois jours qui suivirent, et malgré les renforts qui avaient été reçus, Mathilde eut l’impression de passer constamment d’un blessé à un autre, sans arrêt, en une espèce de ronde infernale. Et puis soudain, aussi rapidement que cela avait commencé, le flux des soldats blessés s’interrompit. Après la dernière balle extraite, la dernière plaie bandée, l’infirmière se sentit presque perdue. Avec toute sa volonté, elle s’efforça de rester éveillée encore un peu, afin de permettre à celles qui avaient assisté les chirurgiens de se reposer. Enfin, son tour arriva et elle alla s’écrouler dans le coin qui avait abrité, à peine une journée, le sergent Delvaux et qui était devenu, inconsciemment, son refuge.

Elle dormit plusieurs heures d’un sommeil de plomb. A son réveil, la plupart des blessés avaient été transférés et la charge de travail se trouva momentanément allégée. Alors qu’elle se changeait pour enfiler une tenue propre, elle retrouva l’enveloppe qu’elle avait reçue quelques jours plus tôt. Après avoir vérifié que personne n’avait besoin d’elle, elle sortit et s’installa au soleil pour profiter d’une belle matinée d’automne. A l’aide d’un petit couteau de poche, elle ouvrit l’enveloppe délicatement et en tira plusieurs feuillets noircis d’une écriture serrée. Tournant la première page, elle sentit les battements de son cœur s’accélérer en lisant les premiers mots.

Ste-M…, le 25 septembre 1917

Mademoiselle Mathilde,

Je me décide enfin à prendre la plume, maintenant que mon sort est arrêté. J’aurais souhaité vous donner plus tôt de mes nouvelles. Mais ce n’est que quand Jules Dumont, un soldat chargé d’apporter l’approvisionnement, m’a dit qu’il vous voyait de temps en temps, que j’ai su pouvoir vous faire parvenir en toute sécurité et en toute discrétion ces quelques lignes.

Je tiens d’abord à vous rassurer : je suis libre. J’ai effectivement été traduit devant la cour martiale mais les choses ont plutôt bien tourné pour moi. Vous vous souvenez que j’étais accusé de désertion. Lors de la dernière attaque, je m’étais retrouvé seul gradé après que ma compagnie ait été décimée et j’avais donné l’ordre de battre en retraite. Pour tous ceux qui n’étaient pas avec nous ce jour-là, c’était de la désertion ! A un moment, j’ai dû laisser tomber la mitrailleuse dont j’avais la responsabilité et je suis reparti la chercher un peu plus tard. C’est là que j’ai été blessé. Et c’est cette mitrailleuse qui m’a sauvé la vie. Car pour cette action, la cour a considéré ma situation avec plus de mansuétude. Je n’ai été jugé que pour désobéissance et pour sanction, j’ai été dégradé.

La seconde conséquence, peut-être plus vicieuse, est que je ne suis pas réaffecté à l’infanterie. On m’a donné le choix entre rejoindre un régiment du génie et devenir brancardier. Dans les deux cas, mon espérance de vie se trouve encore plus réduite.

Rejoindre le génie, c’était se mettre à creuser des tranchées et des tunnels, à manipuler des explosifs et je ne sais pas quoi d’autre. Tout le monde sait que les accidents sont très fréquents…

Etre brancardier, c’est se retrouver constamment sous le feu de l’ennemi, à tenter de ramener vers l’arrière les camarades tombés. Et tout le monde sait que le brassard à la croix rouge ne protège que très imparfaitement…

J’ai choisi d’être brancardier. Je ne sais pas combien de temps va encore durer cette guerre. Je ne sais pas combien de temps encore ma chance durera. Mais je veux pouvoir aider. Et je ne veux plus tuer. La décision était simple !

Quand j’ai été emmené, je vous ai dit que vous m’avez sauvé la vie et je sais que vous n’avez pas compris. Votre présence et votre dévouement ont suffit à m’ouvrir les yeux. Quand j’ai pris la décision que vous savez, je ne pouvais imaginer d’autre chemin d’action. Mais en trois ans, j’ai vieilli, j’ai vu au-delà de la ferme de mon père. Et j’ai enfin compris le message que m’a transmis sans le savoir un jeune soldat allemand.

Ma famille n’aurait pas voulu voir ce que je suis devenu. J’étais seul parce que je ne pouvais pas les entendre… Mais maintenant, et ne croyez pas que je sois devenu fou, il me semble parfois les sentir à mes côtés et je suis enfin en paix.

Pour m’avoir montré la lumière, je vous suis éternellement reconnaissant.

J’aurais également une requête à vous présenter.

Sans vouloir abuser de votre générosité, accepteriez-vous d’être ma marraine de guerre ? Je sais qu’en principe, des femmes, à l’arrière, de bonnes françaises, sont volontaires pour être la marraine de soldats au front. Mais je ne peux me résoudre à écrire à quelqu’un que je ne connaîtrais pas. Or, vous me connaissez. Et quand je vous écris, je peux vous imaginer en face de moi.

Savez-vous qu’au moment de nous séparer, j’ai réalisé pour la première fois que vos yeux avaient la même couleur que la forêt, chez moi ?

Jules vient me dire qu’il va partir et je dois m’arrêter là. Je vous indique en bas de page mes coordonnées exactes si vous souhaitiez m’écrire par le biais du service postal des armées.

Avec reconnaissance,
Votre dévoué filleul (?), Lucas Delvaux

Et c’est ainsi que débuta entre les deux jeunes femmes une correspondance soutenue.

Carte militaire pré-affranchie

Verdun, le 27 septembre 1917

Mon filleul,

En main, votre lettre qui m’a causé le plus grand des bonheurs.

Faites attention à vous, je vous en prie !

Je suis fière de pouvoir signer

Votre marraine, Mathilde Lebon

Lettre remise en main propre

Commencée à Verdun, le 27 septembre 1917

Mon filleul,

Je viens de faire partir une carte pour vous dire la joie que j’ai eu à lire de vos nouvelles. Je commence maintenant cette lettre que je donnerai au soldat Dumont la prochaine fois que je le verrai.

Je me rongeais les sangs de ne pouvoir obtenir la moindre information sur ce qu’il était advenu de vous. J’aurais voulu obtenir communication des derniers plans de l’état-major, je n’aurais pas eu de plus grandes difficultés ! Quand on sait avec quelle rigueur les mutineries du printemps ont été réprimées, j’avoue avoir eu très peur pour vous.

Je suis heureuse de savoir que vous avez trouvé la paix, bien que j’ai du mal à voir quel rôle j’ai pu jouer. Je n’ai fait que vous soigner. La lumière que vous croyez avoir soudainement découvert, a toujours été en vous. Sans elle, vous n’auriez pu survivre et rester tel que vous êtes.

Vous semblez être satisfait de votre changement d’affectation. Je peux comprendre votre motivation, mais je sais qu’à chaque offensive, je serai morte d’inquiétude. Est-ce que cela entre dans mes attributions de marraine de guerre ? Je n’ai pas de véritable expérience en la matière, mais je veux vous redire combien je me sens honorée par votre requête.

Je sais également ce que vous voulez dire quand vous écrivez « écrire à quelqu’un que l’on connaît ». J’irais plus loin en disant écrire à quelqu’un qui sait ce que vous vivez. Je corresponds régulièrement avec ma famille. Et plus les mois passent, plus je sens un fossé se creuser entre nous. Je n’ai pas les mots pour leur expliquer ce que je vis au quotidien. Et leurs questions, bien que légitimes, sont tellement éloignées de la réalité…

D’une certaine façon, j’appréhende la fin de la guerre. Ne vous méprenez pas ! Je ne l’appréhende que pour les conséquences qu’elle pourra avoir sur ma vie. Mais il sera toujours temps de s’inquiéter.

Nous sommes maintenant le 10 octobre. Le soldat Dumont vient d’arriver et je vais clore cette lettre. Je vous joins une écharpe et une paire de chaussettes que j’ai tricotées quand j’ai eu le temps. J’ai cru comprendre que cela relevait aussi de ma responsabilité de marraine de guerre. Cependant, ne regardez pas de trop près la régularité des points ! J’avoue que le tricot n’a jamais été ma spécialité.

Bien affectueusement,
Votre marraine, Mathilde Lebon

Lettre remise en main propre

Ste-M…, le 15 novembre 1917

Mademoiselle Mathilde,

J’ai reçu très rapidement votre carte qui me disait la seule chose que je voulais savoir : vous acceptiez d’être ma marraine ! Je n’ai pas cessé de sourire pendant plusieurs jours et plusieurs m’ont demandé quelle était le nom de ma bonne amie. J’avoue avoir rougi sans trop comprendre pourquoi, mais ma réaction les a satisfaits. Je pense que c’est là l’essentiel.

Deux semaines plus tard, j’ai reçu votre lettre et votre colis. Je ne vois pas ce qu’il y a à critiquer sur votre ouvrage. Tout est parfait et a déjà bien servi. Mais ne vous inquiétez pas de cela ! Je ne sais pas, moi non plus, ce que font les autres « marraines ». Mais ce que vous m’avez apporté, est bien plus important qu’une paire de chaussettes.

Vous parlez de votre famille et je me rends compte, à ma grande honte, que je ne sais rien de vous. Je sais que nous n’avons pas passé beaucoup de temps ensemble, mais cela me paraît une bien faible excuse. Vous savez tant sur moi. Aussi, vous me feriez bien plaisir en me parlant de votre famille. Avez-vous des frères, des sœurs ? Etes-vous fiancée ? Ne me racontez que ce que vous souhaitez, je ne veux surtout pas être indiscret !

Je regarde autour de moi et bien que le paysage soit bouleversé, quelques vers me reviennent en mémoire.

Oh ! laissez-moi ! c’est l’heure où l’horizon qui fume
Cache un front inégal sous un cercle de brume,
L’heure où l’astre géant rougit et disparaît.
Le grand bois jaunissant dore seul la colline :
On dirait qu’en ces jours où l’automne décline,
Le soleil et la pluie ont rouillé la forêt.

En ces périodes tourmentées, si je peux encore me souvenir de poésie, il y a peut-être finalement de l’espoir.

On nous demande de nous rassembler. Je vais donc m’arrêter là.

Je vous promets d’être prudent.

Votre respectueux filleul, Lucas Delvaux

Carte militaire pré-affranchie

A (censuré), le 3 décembre 1917

Chère marraine,

Nous avons subi (censuré) jours de lourde attaque mais nous avons tenu bon.

Je n’étais pas inquiet, j’avais ma chemise porte-bonheur.

Portez-vous bien.

Votre filleul, le soldat Lucas Delvaux

Carte militaire pré-affranchie

V…, le 3 décembre 1917

Cher filleul,

Les services postaux acceptent à nouveau les missives pour votre secteur.

Je prie le Seigneur que celle-ci vous trouve en bonne santé.

Votre marraine, Mathilde Lebon

Lettre remise en main propre

V…, le 20 décembre 1917

Mon filleul,

Nos cartes se sont croisées et je vous remercie du fond du cœur d’avoir pris le soin de m’écrire ces quelques mots. Toutes mes prières ont été pour vous. Vous avez une chemise porte-bonheur ? Devrais-je savoir quelque chose à ce propos ? Ne me dites pas que c’est la chemise que je vous ai donnée l’été dernier ?

Figurez-vous que l’on nous a enfin installé un téléphone de campagne à l’hôpital et le soldat Dumont a pu me prévenir qu’il vient demain avec le camion de ravitaillement. Je peux donc prendre le temps de vous écrire. Notre bout de front est plutôt tranquille en ce moment, mais nous savons tous les deux que ça ne durera sûrement pas.

Vous m’avez interrogée sur ma famille. Je ne vois pas en quoi ce serait indiscret. Ma famille vit à Auxerre dans l’Yonne, où je suis née également. Mon père est le directeur de l’une des écoles communales de la ville et ma mère y est institutrice. J’ai une sœur qui a vingt ans maintenant. Elle a épousé le fils aîné d’un notaire l’année dernière et a la chance d’avoir son mari à la maison. Il y a quelques mois, il a été victime d’une attaque au gaz. Il a été assez touché pour être démobilisé mais pas assez, semble-t-il, pour ne pas pouvoir reprendre une vie normale.

Ai-je été fiancée ? Officiellement, oui. Il était mon ami d’enfance, fils d’un autre instituteur. J’ai accepté sa demande en mariage en juillet 1914, prise par l’émotion qu’accompagnait la montée de la guerre. Il a été parmi les premiers soldats morts pour la France. Je l’ai pleuré, mais comme un ami très cher, pas comme un fiancé.

Vous citez Victor Hugo. Savez-vous qu’il est mon poète préféré ? Son œuvre est tellement riche. Il peut accompagner chaque instant du jour et de la nuit, chaque moment de la vie.

Dans quelques jours, l’année 1917 s’achève. Mon seul souhait pour 1918 est que l’on connaisse enfin la paix.

Je vous envoie un nouveau colis. Il y deux paires de chaussettes, des mitaines et un gilet. Je reconnais que je ne les ai pas faits moi-même. Mais j’ai demandé spécialement qu’ils soient confectionnés pour vous. Ne soyez par surpris si vous trouvez vos initiales un peu partout dessus !

Bien affectueusement,
Votre marraine, Mathilde Lebon

Carte militaire pré-affranchie

Ste-M…, le 15 février 1918

Chère Mademoiselle Mathilde,

Je suis désolé de mon si long silence. J’attendais notre ami Jules, mais il semble ne plus être chargé de l’approvisionnement de mon secteur.

Par chance, j’ai quelques jours de permission et je vais chercher une solution.

Il a quand même pu me faire parvenir votre dernière lettre et le colis. Je vous en remercie vivement.

Votre filleul reconnaissant, Lucas Delvaux

Verdun, 27 février 1918

Mathilde était assise à côté d’un blessé. Tout son torse était recouvert de bandages ainsi que ses mains. Le bas de son corps était recouvert d’un drap. La jeune femme lui baignait le visage à l’aide d’un linge tout en lui parlant doucement. Une seconde infirmière s’approcha et lui murmura à l’oreille.

« Mathilde, il y a quelqu’un à l’entrée qui te demande. »

Elle tourna la tête. « Quelqu’un pour moi ? Qui ça ? »

« Un soldat. Il a juste demandé à te voir. »

Mathilde hésita, montrant son patient. « Je ne peux pas le laisser tout seul… »

L’autre infirmière répondit. « Fais donc une petite pause ! Tu l’as veillé presque toute la nuit… Je te remplace. »

« D’accord ! Je te remercie. Mon mystérieux visiteur est à la porte, m’as-tu dit ? »

« Oui, il t’attends dehors. Et dépêche-toi ! Il me paraît bien mignon, l’une d’entre nous pourrait souhaiter faire sa connaissance. »

Mathilde dressa un sourcil curieux tout en se levant avec un peu de difficulté. Elle réalisa, qu’effectivement, elle était restée assise dans la même position pendant longtemps.

Elle s’approcha de la porte en se demandant qui pouvait souhaiter la voir, au point de surmonter les écueils administratifs pour obtenir une autorisation de circuler derrière les lignes. La porte n’était pas totalement fermée, laissant passer un peu d’air frais. Elle devina une silhouette, plutôt élancée malgré le lourd manteau réglementaire.

Elle s’approcha silencieusement. Le soldat, sentant sa présence, se retourna.

« Mademoiselle Mathilde… »

L’infirmière, surprise, bafouilla. « Mon…mon filleul…?! »

Elle franchit les derniers pas qui la séparaient de Lucie. Hésitantes, les deux jeunes femmes se serrèrent la main, puis se sourirent. Elles commencèrent en même temps.

« Je ne pensais pas vous voir… »

« J’avais une permission et je… »

Elles éclatèrent de rire. Mathilde invita Lucie à reprendre.

« J’avais une permission Et le remplaçant du soldat Dumont est passé ce matin en disant qu’il venait par ici… Je n’ai pas hésité, j’ai sauté dans son camion ! »

« Combien de temps pouvez-vous rester ? »

« Quelques heures seulement, hélas ! Je dois repartir avec lui. »

« Je comprends… Je suis heureuse de vous voir. Comment vous portez-vous ? » Mathilde, qui s’était encore approchée, avait posé sa main sur le bras du soldat.

Celui-ci leva un sourcil légèrement surpris, mais ne tenta pas de se dégager. « Je vais bien… La qualité des rations s’est améliorée et nous mangeons mieux… Il n’y a pas vraiment eu de grosses attaques récemment. Quelques escarmouches tout au plus… » Puis Lucie baissa les yeux et rougit légèrement. « Et figurez-vous que j’ai une correspondante qui me parle de poésie dans ses lettres ! »

Mathilde répondit, les yeux pétillant de malice. « Mon Dieu, soldat ! Une correspondante qui vous parle de poésie… Méfiez-vous ! »

Lucie, soudain très confiante, rétorqua. « Ne vous inquiétez pas pour moi, Mademoiselle Mathilde, j’ai de la répartie ! »

« Ah oui ? Alors, si elle vous dit : J’aime les soirs sereins et beaux,…  »

Lucie enchaîna. « …j’aime les soirs,
Soit qu’ils dorent le front des antiques manoirs
Ensevelis dans les feuillages ; »

« Et que répondrez-vous à : Les Turcs ont passé là….  »

« …Tout est ruine et deuil.
Chio, l’île des vins, n’est plus qu’un sombre écueil, »

Avant que Mathilde reprenne, Lucie lança. « A mon tour… Que pensez-vous de : Elle avait pris ce pli… »

« Elle avait prit ce pli dans son âge enfantin
De venir dans ma chambre un peu chaque matin ;
 »

Tout en échangeant des vers, elles s’étaient rapprochées de la grange et s’étaient assises sur un banc adossé au mur, près de la porte. Elles parlèrent un peu de leur vie quotidienne, de la difficulté à se lever ou à trouver de la nourriture convenable, de l’attente entre chaque bataille.

Et au détour d’une phrase, elles se lançaient des vers, observant qui chuterait la première. Mathilde dut bien vite reconnaître la manifeste supériorité de Lucie à ce petit jeu.

Parfois, un médecin ou une infirmière sortait prendre l’air cinq minutes et tendait négligemment l’oreille à leur échange.

« …Très bien ! Encore une ? »

Avant que Lucie ne puisse poursuivre, l’infirmière qui était venue prévenir Mathilde, passa la tête par la porte entrebâillée. « Mathilde, le docteur Pons a besoin de moi, peux-tu revenir ? »

La jeune femme se retourna vers Lucie. « Je suis désolée. Je vais devoir vous abandonner… »

Devant l’air de déception qu’affichait le soldat, elle reprit. « A moins que vous m’accompagniez… Mais je dois vous avertir, je veille un jeune lieutenant qui, hélas, ne survivra plus longtemps maintenant. »

« Croyez-vous qu’il serait ennuyé que je le veille également ? »

« Vous n’êtes pas obligé ! »

« Je sais, mais si vous y allez, je aimerais rester avec vous… Si vous êtes d’accord, bien sûr. »

Elles échangèrent un long regard. Puis Mathilde retourna dans la grange en disant. « Suivez-moi ! »

Elles s’installèrent de part et d’autre du soldat mourant. L’infirmière prit un linge et humecta le front de l’officier pendant que Lucie tentait de tirer le drap qui avait bougé. Au contact du linge, celui-ci ouvrit les yeux et dit d’une voix faible.

« Oh, Mademoiselle Mathilde, c’est encore vous ? Je croyais être enfin arrivé au paradis… »

« Voyons, Lieutenant, êtes-vous si pressé de nous quitter ? »

« Non, vous le savez bien. Mais j’ai crû entendre dire des vers et je sentais une douce brise qui me soulageait presque de mes maux… »

Mathilde et Lucie se regardèrent, contrites. « Je suis désolée, je crains fort d’être la responsable… »

« Ne soyez pas désolée, Mademoiselle Mathilde, j’ai toujours pensé que vous étiez un ange… » Une quinte de toux l’obligea à s’interrompre. « Entendre des vers ici, c’était vraiment miraculeux… »

Lucie, profondément émue par cet officier, à peine plus vieux qu’elle et qui souffrait visiblement beaucoup, prit la parole. « Je suis le soldat Lucas Delvaux, mon lieutenant. Souhaiteriez-vous entendre quelque chose en particulier ? »

Le jeune lieutenant ferma les yeux et son visage se crispa un instant. Lucie pensa qu’il ne l’avait pas entendue. « Ce que j’ai entendu tout à l’heure… C’était Victor Hugo ? »

« Oui, mon lieutenant. »

« Connaissez-vous : C’est le moment crépusculaire. ? »

Lucie poursuivit.
« J’admire, assis sous un portail,
Ce reste de jour dont s’éclaire
La dernière du travail.
 »

Les deux jeunes femmes avaient chacune pris dans les leurs une des mains bandées du lieutenant. Il avait à nouveau fermé les yeux et ses lèvres, muettes, disaient les vers en même temps que Lucie.

Un peu avant la fin du poème, il rouvrit les yeux et les fixa l’une après l’autre, mais Mathilde savait qu’il ne les voyait déjà plus.

Lucie acheva.
« Pendant que, déployant ses voiles,
L’ombre, où se mêle une rumeur,
Semble élargir jusqu’aux étoiles
Le geste auguste du semeur. »

Le lieutenant sourit d’un air content. Tout son corps se contracta une dernière fois, puis se relâcha. Il était mort.

La jeune infirmière releva la tête. Une larme coulait le long de sa joue. Lucie semblait bien plus pâle que d’ordinaire et regardait le visage maintenant apaisé de l’officier. Se sentant observée, elle se redressa et dit à Mathilde, presque sèchement. « Je sors ! »

La jeune femme acquiesça d’un signe de tête, puis se tourna vers le mort. Elle réunit les deux mains bandées sur l’estomac, fit un rapide signe de croix, puis recouvrit entièrement le corps avec le drap.

Elle sortit à son tour de l’hôpital de fortune et chercha Lucie des yeux. Elle s’était éloignée de quelques mètres et regardait l’horizon. Mathilde vint à ses côtés. « C’est toujours difficile, même quand on sait… »

Le soldat gardait les yeux fixés au loin. « Je ne devrais pas être autant choquée… Je ne le connaissais pas, ce lieutenant ! Et puis, des morts, j’en vois tous les jours ou presque depuis quatre ans… »

« Ce n’est pas pareil… »

« C’est vrai. Quand un camarade tombe, on n’a pas vraiment le temps de se rende compte…Là, je l’ai vu partir… »

Mathilde passa sa main sur le dos du soldat. « Lucie, grâce à vous, il est mort paisiblement. »

« Je sais, mais…Comment pouvez-vous le supporter ? »

Lucie se tourna vers l’infirmière, le visage couvert de larmes. Mathilde ouvrit les bras et le soldat se laissa réconforter. Elles restèrent plusieurs minutes ainsi enlacées, avant que le klaxon d’un camion ne les interrompe. Lucie se redressa après s’être essuyée la face.

Le chauffeur du camion cria.

« Eh, Delvaux, j’y vais ! »

Le soldat fit quelques pas en arrière vers le véhicule. « Je suis désolé de ne pas avoir eu plus de temps, Mademoiselle Mathilde… » Lucie hésitait.

« Grouille-toi, Delvaux ! »

Elle se retourna et cria. « T’as bien cinq minutes, non ? T’es pressé de remonter au front ? »

Le chauffeur éclata de rire. « Ah, je vous jure, ces amoureux ! Deux minutes Delvaux, pas plus. Après, tu rentres à pieds. »

Le soldat tira de sa poche un petit paquet allongé. « J’allais oublier…Tenez, c’est pour vous ! »

Mathilde s’approcha et étreignit rapidement Lucie tout en prenant le paquet.

« Delvaux, amène-toi ! »

« Il faut que j’y aille. Au revoir, Mademoiselle Mathilde ! »

La jeune femme fit un petit signe de la main au soldat qui partait en courant. Il s’arrêta et se retourna une dernière fois.

« Je vous écrirai. »

L’infirmière regarda le soldat sauter dans le camion qui avait démarré, puis elle vit un bras s’agiter à la fenêtre. Elle répondit d’un même mouvement. Une fois le camion disparu après un dernier virage, elle regarda plus attentivement le paquet que lui avait donné son filleul.

Carte militaire pré-affranchie

V…, le 28 février 1918

Mon filleul,

Vous voir dans le camion du ravitaillement a été une si délicieuse surprise.

Je veux croire que vous avez réglé notre petite difficulté.

Et qui aurait pu penser que nous pouvions prendre autant de plaisir dans un concours de poésie. Et les gens autour de nous en ont tout autant profité. Certains blessés qui sont suffisamment rétablis, m’ont dit regretter devoir être transférés vers l’arrière. La poésie va leur manquer.

Par contre, je dois vous gronder. Pourquoi avoir attendu le dernier moment pour me donner votre présent. Je n’ai pu vous remercier proprement. Ce coupe-papier en forme de cimeterre est si finement ouvré. Je le garderai toujours précieusement.

Votre affectionnée marraine, Mathilde Lebon

Lettre remise en main propre

Ste-M…, le 10 mars 1918

Ma Chère Marraine,

J’ai effectivement réglé notre petite difficulté et j’espère que la solution trouvée ne vous mettra pas en colère. Il semble que le chauffeur qui conduisait le camion quand je suis venu vous voir, soit un grand romantique et il a décidé, malgré mes dénégations, que vous deviez être ma bonne amie. Le bruit s’est répandu auprès de tous ceux qui sont en contact avec le ravitaillement. Même l’état-major doit être au courant ! Le gain de cette opération est que nous pouvons faire passer nos lettres avec une relative régularité (je serais peut-être un peu plus inquiet maintenant pour la discrétion). Cependant, si vous et moi savons exactement ce qu’il en est, je ne voudrais pas que votre honneur soit sali. Dites-moi ce que vous souhaitez !

Je me sens gêné de l’avouer, mais votre petit coupe-papier m’a permis de passer le temps ces dernières semaines. A l’origine, ces bandes de cuivre crénelé entrent dans la fabrication d’obus. On en trouve des morceaux éparpillés un peu partout sur le champ de bataille. Le cuivre est un métal que l’on peut travailler relativement facilement. Il suffit d’avoir la patience. Pour la forme du coupe-papier… J’ai pensé à

Murs, ville,
Et port,
Asile
De mort,
Mer grise
Où brise
La brise,
Tout dort.

Etc…

J’ai également pris beaucoup de plaisir à réciter de la poésie avec vous. C’est tellement rare de trouver quelqu’un qui partage cette passion.

Victor Hugo m’est très important car il est lié à ce qui fut l’année la plus heureuse de ma vie.

J’avais douze ans et c’était donc l’avant-dernière année avant le certificat d’étude. Un homme est venu à la ferme. Mon père m’a dit de l’appeler Cousin Frédéric. C’était un jésuite qui avait renoncé à ses vœux. Je ne sais pas ce qu’il a pu dire à mes parents, mais il a obtenu d’eux d’être totalement responsable de mon éducation pendant un an en échange du gîte et du couvert. Et pendant, un an, je ne suis pas allé à l’école. J’ai suivi mon cousin par monts et par vaux, à travers bois et à travers champs, qu’il pleuve ou qu’il vente, et il m’a enseigné le français et la littérature, le calcul et l’histoire, les sciences naturelles et la géographie, un peu de latin et même un peu d’anglais. Pour faire travailler ma mémoire, il me faisait apprendre de la poésie, presque exclusivement Victor Hugo. Il me faisait faire une rédaction de temps en temps, mais jamais de dictée. Par contre, au détour d’une leçon d’histoire, il pouvait me demander d’épeler un mot ou un autre. Et j’ai appris énormément ainsi, sans m’en rendre compte. Quand il est parti, il m’a laissé un recueil de poésies que j’ai toujours avec moi. C’est tout ce qui me reste de mon passé, avec le missel de ma mère qui a miraculeusement échappé à l’incendie de la ferme.

Alors, la prochaine fois que vous voudrez lancer un défi poétique, renseignez-vous d’abord sur votre adversaire !

Bien respectueusement,
Votre filleul Lucas Delvaux

Lettre remise en main propre

V…, le 28 mars 1918

Mon filleul,

Savez-vous qu’à chaque fois que j’écris ces deux mots ‘mon filleul’, je me sens beaucoup plus vieille que je ne suis. Je m’imagine demoiselle célibataire, plus si jeune, avec un lorgnon au bout du nez… et nous n’avons que quelques années d’écart !

Mais qu’importe puisque tout le monde à l’hôpital ne fait que parler du beau soldat aux yeux bleu ciel qui m’a tourné la tête. J’ai tenté de nier également, vous pensez bien ! Sans beaucoup de résultat hélas. Cependant, comme vous l’avez écrit, vous et moi savons ce qu’il en est… Mais il est de mon devoir de marraine de veiller sur vous et il ne peut pas faire de mal au soldat Lucas Delvaux qu’il soit dit qu’il a une bonne amie. Votre conduite a toujours été honorable, ne vous inquiétez pas pour moi !

Je trouve le récit de votre année « buissonnière » merveilleuse. Je ne peux que vous envier tous ces souvenirs et je réalise maintenant la folie de vous avoir provoqué… Votre cousin vous a-t-il parlé de Musset ?

Que j’aime le premier frisson d’hiver ! le chaume,
Sous le pied du chasseur, refusant de ployer !
Quand vient la pie aux champs que le foin vert embaume,
Au fond du vieux château s’éveille le foyer ;

Qu’avez-vous fait après le certificat d’étude ? Etes-vous allé au lycée ? Que vouliez-vous faire avant que la guerre éclate ?

Je vous demande, une fois de plus, de faire attention à vous. Il semble que les troupes soient redéployées en préparation d’une nouvelle grande offensive. Sachez, où que vous soyez, que mes pensées vous accompagnent toujours.

Affectueusement, Mathilde
(puisque je suis votre bonne amie !)

Carte militaire pré-affranchie

A (censuré) , le 15 avril 1918

Ma chère Mademoiselle Mathilde,

Vous aviez raison, mon régiment a été (censuré) à (censuré).

Je vous écris une longue lettre que j’espère pouvoir vous faire parvenir prochainement.

Avec mon affection,
Votre filleul, Lucas Delvaux

Lettre remise en main propre

Ma Chère Mademoiselle Mathilde,

J’ai commencé cette lettre dès que j’ai reçu la vôtre, mais j’ignore quand je pourrai vous l’envoyer. En effet, nous nous apprêtons à faire mouvement et je ne sais pas comment les choses vont s’organiser.

Les quelques vers de Musset que vous citez me sont familiers, mais j’avoue que ma connaissance ne dépasse pas

Du temps que j’étais écolier,
Je restais un soir à veiller
Dans notre salle solitaire.
Devant ma table vint s’asseoir
Un pauvre enfant vêtu de noir,
Qui me ressemblait comme un frère.

Par contre, mon cousin m’avait cité Baudelaire. Je ne suis pas sûr qu’on vous en ait autorisée la lecture. Je me souviens de ces vers que je comprends mieux maintenant qu’à douze ans :

Ange plein de gaieté, connaissez-vous l’angoisse,
La honte, les remords, les sanglots, les ennuis,
Et les vagues terreurs de ces affreuses nuits
Qui compriment le cœur comme un papier qu’on froisse ?
Ange plein de gaieté, connaissez vous l’angoisse ?

Qu’ai-je fait après le certificat d’étude ? Il faut que vous compreniez que ma famille n’était pas riche, même si nous possédions un peu de terre. Je me souviens que Monsieur Leclerc, l’instituteur, est venu voir mon père un peu avant la fin de l’école. Il lui a dit que mon niveau était très bon et que je devrais aller au lycée, qu’il n’avait pas à s’inquiéter pour l’argent et que je pourrais avoir une bourse. Il a dit que si j’obtenais mon baccalauréat, je pourrais peut-être devenir …(j’espère ne pas pendre de risque en écrivant cela)… je pourrais peut-être devenir institutrice ou bien passer le concours de demoiselle des Postes. Il est tellement difficile d’acquérir une position quand on est fille et qu’on n’a pas de biens.

Mon père a refusé. Il a dit qu’il y avait du travail à la ferme, qu’il n’avait pas les moyens d’embaucher quelqu’un et que j’avais suffisamment d’éducation comme cela.

Ils ne se sont pas aperçus que j’avais entendu toute la conversation. A l’époque, j’étais surtout content de savoir que mon père avait besoin de moi et qu’il me croyait capable de l’aider. J’étais déjà costaud à l’époque. Plus tard, j’ai regretté sa décision tout en comprenant qu’il ne pouvais faire autrement. Mes seuls moments de rébellion me conduisirent à disparaître parfois quelques heures avec un livre.

Vous voyez, je ne peux même pas dire que je souhaitais faire quelque chose de particulier avant la guerre. Il y avait la ferme, mes frères et sœurs… Je me serais sûrement marié un jour… Un sort bien ordinaire !

Et vous, Mademoiselle Mathilde, avec un père directeur d’école, vous êtes sûrement allée au lycée. Qu’avez vous fait ? Et comment êtes-vous devenue infirmière ? Et que ferez-vous une fois la guerre achevée, car il faudra bien qu’on en voit la fin !

Les paragraphes qui précèdent ont été écrits en plusieurs fois au cours de ces dernières semaines. Nous avons été déplacés plus au nord, je ne sais pas trop où exactement. Que l’équipement a pesé lourd sur nos épaules alors que nous avancions à marche forcée !

Nous sommes maintenant le 7 mai et je viens de rencontrer quelqu’un qui va dans votre direction. Ne soyez pas surprise des remarques que l’on vous fera peut-être sur moi ! Je viens de jouer le rôle de l’amoureux éploré pour qu’il consente à vous apporter cette lettre.

Votre ami (car je suis votre ami, n’est-ce pas ?)
Lucas Delvaux

Lettre remise en main propre

A V…, le 10 mai 1918

Mon ami,

Avez-vous remarqué comme des événements exceptionnels permettent aux gens de se rapprocher ? Nous nous sommes vus deux fois rapidement, nous nous écrivons tant bien que mal depuis un peu plus de six mois et je me sens plus proche de vous maintenant que de ma propre famille. Alors oui ! Vous êtes mon ami comme j’espère être la vôtre.

Il semble que votre dernière lettre soit passée entre plusieurs mains avant de me parvenir, mais elle est bien arrivée à destination. Et l’on me dit qu’une réponse pourra repartir de la même façon dès demain. Cette solidarité entre les soldats m’émeut. Ils ne vous connaissent pas mais ils sont prêts à faire un petit détour pour que l’un de leurs camarades puisse correspondre avec sa bien-aimée (c’est ce que m’a dit celui qui j’ai rencontré !).

Je n’ai rien lu de Baudelaire. Je l’avais souhaité mais cela m’a été interdit. Pour me consoler, mon père m’a offert un recueil de poèmes choisis de Verlaine :

– Qu’as-tu fait, ô toi que voilà
Pleurant sans cesse,
Dis, qu’as-tu fait, toi que voilà
De ta jeunesse ?

Quel gâchis que vous n’ayez pu aller au lycée ! Je sens monter en moi une colère… Quand je vois votre intelligence, votre curiosité intellectuelle, votre culture alors que vous avez cessé d’étudier après l’âge de 13 ans…

Mon père m’avait fait lire avant-guerre un article sur un mouvement de femmes en Angleterre qui demandait le droit de vote et l’égalité de traitement avec les hommes. Je n’avais pas vraiment réalisé, à l’époque, comme mon sort était différent de celui des autres jeunes filles. Mes parents ont toujours répondu à mes questions, ils m’ont soutenue dans mes choix.

Ma mère, je pense, aurait souhaité me voir « rentrer dans le rang » et me marier. Elle ne m’a cependant jamais forcée. Je voulais aller à l’université, à Paris. Mes parents, pensant que j’étais un peu jeune, préférait attendre que j’ai 20 ans… La guerre a bouleversé mes projets.

Après la mort de Paul, mon fiancé, j’ai acquis une nouvelle liberté. La guerre a bien changé les mentalités. Comme « presque veuve de guerre », il était difficilement concevable de me traiter encore comme une petite fille. J’ai appris que l’hôpital avait besoin d’aide et c’est ainsi que j’ai commencé. J’ai appris sur le tas. Et au bout d’un an, j’ai demandé à être affectée près du front. Alors merci de garder mon secret : je ne suis pas une véritable infirmière !

Après la guerre, je ne sais pas ce que je ferai. Une seule chose me semble assurée cependant : je ne pourrai pas reprendre ma vie d’avant, comme s’il ne s’était rien passé.

D’après le docteur Pons, la grande offensive est pour bientôt. Même avec la meilleure volonté, nous ne pourrons sûrement plus correspondre aussi facilement. Je sais vous l’avoir déjà écrit, et vous vous sentez peut-être agacé, mais je ne peux m’empêcher d’insister : faites attention à vous ! Je veux que nous puissions nous revoir après la guerre, débarrassés de nos uniformes et reprendre notre joute poétique là où nous l’avons interrompue.

Votre amie, Mathilde

Carte militaire pré-affranchie

A (censuré), le 15 août 1918

Chère Mathilde,

Comme vous le savez peut-être, nous avons fait reculer l’ennemi.

Les (censuré) sont (censuré) mais le moral reste bon.

J’ai été légèrement blessé à la main le mois dernier, mais c’est maintenant fini.

Je vais bien, je vous le promets et je fais attention.

Votre ami, Lucas Delvaux

PS : j’ai bien reçu votre lettre du mois de mai.

Carte militaire pré-affranchie

B…, le 20 septembre 1918

Mon filleul et ami,

L’hôpital a été déplacé afin de rester proche des troupes, là où l’on a besoin de nous. Nous sommes maintenant dans une grande maison qui abritait encore, il y a peu, des officiers allemands.

Je ne pensais pas le dire un jour, mais je vais pourtant regretter la vieille grange.

Je prie pour vous,

Votre marraine et amie, Mathilde Lebon

Carte militaire pré-affranchie

A C…, le 11 novembre 1918

Chère Mathilde,

Avez-vous entendu la grande nouvelle ? L’armistice est signé, nous avons vaincu !

Je tente de vous adresser une lettre dès que les choses seront un peu mieux organisées.

Votre ami, Lucas Delvaux

Carte militaire pré-affranchie

B…, le 11 novembre 1918

Mon cher ami,

L’ignorance de votre sort me tue en ce jour de liesse. J’ai réalisé que s’il devait vous arriver quelque chose, je n’en saurais rien.

Je veux donc penser que cette carte vous trouvera sain et sauf.

C’est la paix, mon ami ! Je n’arrive pas à y croire.

Votre amie inquiète, Mathilde Lebon

Service postal des Armées

C…, le 8 décembre 1918

Ma Chère Mathilde,

Je trouve enfin le temps de prendre la plume. La paix ne signifie pas inaction pour nous « poilus ». Il faut réoccuper tout le territoire et surtout, nettoyer le terrain. C’est incroyable, la quantité de munitions retrouvées sur place, le nombre d’obus tombés sur le champ de bataille et qui n’ont pas explosé.

L’armée n’a plus besoin de brancardiers, elle a besoin de démineurs et d’artificiers. J’ai mon occupation toute trouvée pour les six prochains mois. Eh oui, encore six mois avant que Lucas Delvaux soit démobilisé.

Un recruteur est passé dans les rangs hier. Il cherche des volontaires pour aller au Maroc. Il y a là une troupe de soldats indigènes encadrés d’officiers et de sous-officiers de l’armée française qui s’appelle le goum. Il y a des rebelles là-bas qui leur donnent du fil à retordre. J’ai été très tenté de m’inscrire malgré ces rebelles et les risques de paludisme.

La chaleur, le désert, le dépaysement… Cela semble si attirant après quatre années de boue, de pluie et de froid… Et pourtant, il n’y a pas eu que de la pluie. Mais quand je repense à ces quatre années écoulées, c’est tout ce qui me reste en mémoire…et votre rencontre bien sûr !

Revenons au goum, ma candidature n’a pas été acceptée car je dois bientôt être démobilisé.

C’est mieux ainsi. Les difficultés auraient été trop importantes…

Quand je repense à la journée du 11 novembre, je ne peux m’empêcher d’être parcouru de frissons. On sentait dans l’air qu’il se passait quelque chose. Il y avait un calme inhabituel même si les canons se faisaient entendre de temps à autre. Les officiers étaient nerveux et les téléphones de campagne ne cessaient de sonner. Des messagers courraient dans tous les sens. Et soudain, une clameur s’est levée « La guerre est finie ! » et s’est répandue de tranchée en bunker. Les canons se sont tus. Il y a eu comme une hésitation, puis nous sommes tous sortis de nos trous. J’ai vu des hommes s’effondrer qui étaient restés impassibles face à la mort de leurs amis, d’autres devenir plus exubérants que des enfants, sautant et courant partout, embrassant tout le monde. Il y en a d’autres enfin, dont je fais partie, qui sont restés sur place, comme assommés par la nouvelle.

Il va maintenant falloir réapprendre à vivre. Je sais que je ne retournerai pas chez moi, parce « chez moi » n’existe plus. Je pensais écrire au notaire de la ville voisine pour qu’il vende la ferme. Mais je n’en suis plus si sûr. Je ne crois pas vouloir de cet argent. Enfin, j’ai encore six mois pour réfléchir à ce que je vais faire.

Donnez-moi de vos nouvelles, vos lettres m’ont tellement manqué depuis le printemps !

Votre ami dévoué, Lucas Delvaux

Service Postal des Armées

Château-Thierry, le 25 janvier 1919

Mon ami,

Je ne voudrais pas critiquer les services administratifs de l’armée, mais…l’acheminement du courrier n’était-il pas meilleur pendant la guerre ? (J’espère que la censure ne trouvera pas malice à cette phrase).

Votre carte et votre lettre sont arrivées en même temps et m’ont libérée d’une sorte de poids que j’avais sur la poitrine et qui m’empêchait de respirer librement.

Je constate, bien que les combats soient achevés, que je vais encore m’inquiéter pour vous. Et vous n’avez rien à dire, je vous rappelle que cela entre dans mes attributions de marraine.

Pour ma part, j’ai appris que mes services ne seraient plus nécessaires après le 15 mai. Je pense que je vais d’abord retourner à Auxerre et me réhabituer à la vie civile. Je réfléchirai ensuite à ce que je veux faire. Je ne suis plus la même qu’il y a quatre ans…

Dès que vous serez démobilisé, j’aimerais que vous veniez à Auxerre si vous ne savez pas où aller. De toute façon, quelque soit votre décision, je souhaite que nous restions en contact, si c’est là également votre désir, bien sûr.

Avec toute mon affection, votre amie
Mathilde Lebon

Service Postal des Armées

Corbie (Picardie), le 12 mars 1919

Chère Mathilde,

Rien ne me ferait plus plaisir que de vous rencontrer une fois que je serai démobilisé. Et je pense que j’aurai encore plus besoin de ma marraine pour, moi aussi, me réhabituer à la vie civile.

Pour l’instant, j’essaye de ne pas trop penser à l’avenir car je crains que les difficultés qui m’attendent, ne soient bien plus importantes que je ne l’imaginais. J’aurai bien besoin d’une amie à ce moment-là.

Il n’y a plus que quelques semaines à attendre…

Votre ami impatient, Lucas Delvaux

Service Postal des Armées

Le Capitaine Louis-Xavier de La Villedieu
A Mademoiselle Mathilde Lebon, Hôpital des Armées à Château-Thierry

Corbie, le 28 avril 1919

Mademoiselle,

C’est avec une profonde tristesse que je prends la plume pour vous faire part de la disparition du soldat Lucas Delvaux. Alors que sa section procédait à l’entreposage de munitions, un accident est survenu. Une explosion, dont l’origine n’a pas encore pu être déterminée, a tout détruit sur un rayon de 50 mètres. Six soldats sont morts, dix-sept autres ont été plus ou moins gravement blessés. La force de la déflagration a été telle que le corps du soldat Delvaux n’a pu être retrouvé.

Sans famille proche, il avait demandé que vous soyez avertie s’il devait lui arriver quelque chose.

Le courage du soldat Delvaux avait été exemplaire sur le champ de bataille, retournant sans cesse, au péril de sa propre vie, chercher les victimes des balles allemandes.

Il fut un modèle pour l’ensemble de ses camarades. Son heureux caractère, son intelligence, son dévouement envers les autres font qu’il sera pleuré par beaucoup.

Ce fut un honneur de l’avoir sous mes ordres et je vous informe le recommander pour une citation à titre posthume.

Il avait demandé que ses affaires personnelles vous soient remises. Je vous envoie donc son missel et un recueil de poésies, ainsi que la somme de 80 francs, montant de ses économies qu’il m’avait demandé de conserver pour lui.

Vous renouvelant mes plus sincères condoléances, je vous prie de croire, Mademoiselle, en l’expression de mon profond respect.

Capitaine L.-X. de La Villedieu


Fin de la deuxième partie

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