Au bord du Styx

Les Deux Morts de Lucas Delvaux – 1

Avertissements :

Cette histoire relève du genre Uber. Les personnages m’appartiennent (si l’on veut), mais je ne nie pas une certaine ressemblance avec deux héroïnes bien connues qui appartiennent, elles, à Universal et Renaisance Pictures.

Violence : Oui. L’histoire débute en 1917. Il n’y a pas de description très graphique, mais il y a des mentions pouvant choquer les âmes sensibles.

Subtext : Oui, mais très modéré.

Remerciements (par ordre alphabétique) : A Fanfan, Fausta et Katell pour leurs encouragements, leurs suggestions plus que précieuses et la correction des fautes d’orthographe.

Enfin, un peu de promo : cette histoire a reçu un « Kaktus » (le choix de la webmistress du site Guerrière et Amazone) et un « ff-xenites award » (le choix des lecteurs du même site)

Les commentaires sont bienvenus.

Les deux morts de Lucas Delvaux

Verdun – Juillet 1917

Le vieux bâtiment, qui avait dû servir de grange ou d’écurie à une époque plus paisible et maintenant presque oubliée, était faiblement éclairé par quelques lampes à pétrole disposées tant bien que mal sur des caisses ou suspendues à quelques clous rouillés. Dans un coin, à peine plus illuminé, un homme en blouse blanche se lavait les mains dans une cuvette en métal émaillé.

Le silence n’était rompu que par les cris et gémissements des blessés allongés sur des paillasses posées à même le sol. Deux infirmières s’affairaient, refaisant un bandage, remontant une couverture, donnant à boire.

Au loin, un bruit qui aurait pu passer pour le tonnerre si ce n’avait été la régularité des battements, marquait les minutes qui paraissaient s’écouler si lentement après la frénésie des derniers jours.

Dans le petit hôpital de fortune, le plus proche de la ligne de front, tout le monde semblait enfin reprendre son souffle. La dernière offensive ne semblait pas avoir eu plus de résultats que les précédentes sinon un peu plus de vies perdues, des vies qu’une poignée d’hommes et de femmes avait tenté de préserver malgré le peu de moyens et les conditions terribles dans lesquelles ils devaient travailler.

Les blessés légers et les morts avaient été évacués vers l’arrière. Ceux dont l’état était encore trop fragile ou incertain, étaient restés sur place.

Le moteur d’un camion Renault se fit entendre une fois de plus. Le chirurgien se précipita vers la porte, appelant ses deux aides avec lui. Deux brancardiers portant une civière entrèrent et se dirigèrent vers la table d’opération où ils posèrent sans trop de ménagement un soldat inanimé. Immédiatement, l’une des infirmières entreprit de le débarrasser de ses vêtements pendant que le chirurgien préparait ses instruments.

Un second blessé fut amené, très agité : « Laissez-moi ! Je n’ai rien… Je n’ai pas besoin de voir un docteur…! »

La voix du médecin se fit entendre. « Infirmière calmez ce soldat ! Il dérange les autres. »

La deuxième infirmière qui s’était arrêtée face à l’éclat du blessé, s’approcha. « Vous êtes couvert de sang. Laissez-moi vous aider ! N’ayez pas peur, je ne vous ferai pas mal ! »

Le soldat se débattit. « Ce n’est pas mon sang ! Et moi, je n’ai rien… Laissez-moi… Ne me touchez pas ! »

« Infirmière ! » Le chirurgien commençait à perdre patience.

La jeune femme fit alors signe aux brancardiers de la suivre et ils transportèrent la civière à l’écart du reste des blessés, dans un coin où les cloisons des stalles de l’écurie n’avaient pas été abattues. Elle disparut quelques instants puis revint avec une lampe allumée et une bassine d’eau.

Une fois seule avec le soldat, elle trempa un linge dans la bassine et entreprit de nettoyer le visage couvert de sang et de boue qui lui faisait face. En approchant la main, elle vit deux yeux bleus, très pâles, apeurés, regarder dans toutes les directions sauf vers elle.

Au bout de quelques minutes, un visage anguleux encadré d’épais cheveux noirs coupés courts se dégagea de la gangue de crasse. Une seule plaie, juste au dessus de l’arcade sourcilière, saignait abondamment.

Le soldat s’était calmé mais refusait de regarder l’infirmière. Elle passa la main sur une joue imberbe pour attirer son attention. « Je fais devoir recoudre la plaie. Elle est trop importante pour que je la laisse comme cela. Mais ça va faire un peu mal. On garde les médicaments qui restent pour les opérations. »

Le blessé détourna la tête sans rien dire, ses mâchoires soudainement serrées, le seul signe qu’il avait entendu.

Après avoir préparé fil et aiguille qu’elle avait tirés d’une des poches de son grand tablier, l’infirmière observa son patient tout en désinfectant la blessure. Des pommettes hautes, une mâchoire carrée, un nez aquilin, c’était un visage aux traits puissants mais qui ne manquait pas de charme. Elle ne perdit pas de temps à refermer la plaie grâce à quelques points serrés dont la précision ne pouvait être que le fruit de la pratique.

Le soldat semblait maintenant plus calme et l’infirmière tenta de le distraire un peu pendant qu’elle procédait à l’examen de ses autres blessures, l’une au bras gauche, l’autre à la cuisse droite si les taches de sang plus importantes et l’état de l’uniforme devaient servir de témoignage.

Tout en déboutonnant avec précaution la vareuse, elle commença.

« Je m’appelle Mathilde. Et vous ? »

« … »

« Tiens, je n’avais pas remarqué votre grade. Vous êtes sergent ? »

« … »

« Vous n’êtes pas bavard… Vous semblez si jeune pour être sergent ! » Elle fit un petit gloussement en repassant sa main sur le joue du soldat. « Excusez-moi… Mais vous n’avez même pas de poil au menton ! »

Un sourcil brusquement soulevé puis une grimace de douleur, le soldat ayant oublié momentanément sa blessure, furent ses seules réponses.

« Je suis désolée. Je n’aurais pas dû vous ennuyer ainsi… Je parle toujours trop ! »

En silence, la jeune femme déboucla le lourd ceinturon et défit les derniers boutons de la veste.

« Pouvez-vous vous redresser pour que je vous aide à la retirer ? Je commencerai par le bras droit… »

Le soldat, sans dire un mot, prit la main que Mathilde lui avait tendue et s’appuya dessus pour s’asseoir. Rapidement, il se retrouva en chemise. La manche gauche était toute ensanglantée.

« Il faut aussi retirer votre chemise… »

« Non ! Ce n’est rien. La balle a dû ressortir… »

« Ce n’est pas une raison ! Il faut que j’examine cette blessure et que je vois si je peux m’occuper de vous toute seule ou s’il faut demander au Docteur Pons … Vous préférez que le docteur s’occupe de vous ? »

« Non. »

« Vous savez, depuis le temps que j’aide dans les hôpitaux, j’ai vu beaucoup…. beaucoup d’hommes plus ou moins nus ! » Même si l’affirmation était vraie, la jeune femme ne put s’empêcher de rougir.

« Et si vous ne faites que découper la manche ? » La voix était grave et l’accent un peu rugueux mais le sergent s’exprimait bien.

Mathilde secoua la tête. « Je crains que ce ne soit pas possible. La blessure semble haute, presque à l’épaule. Il faudra ensuite vous panser… S’il vous plaît, laissez-moi faire ! Sinon, je devrai appeler de l’aide et … »

« Bon, bon ! Allez-y ! Mais ne vous affolez pas ! »

« Que voulez vous dire ? »

Le sergent ne répondant pas, la jeune femme commença à déboutonner la chemise. Après avoir défait les trois premiers boutons, elle remarqua ce qui semblait être un bandage autour du torse du soldat.

« Oh, vous avez une autre blessure ? Mais pourquoi vous aurait-on rhabillé ? »

L’homme paraissait un peu plus pâle qu’à son arrivée. « Non, ce n’est pas une blessure. » De son bras valide, il arrêta Mathilde et demanda encore. « Est-ce vraiment nécessaire ? »

Leurs regards se croisèrent longuement. Dans celui du soldat se lisaient l’épuisement et la peur, dans celui de l’infirmière, de la compassion et un peu d’étonnement. Puis la jeune femme écarta doucement le bras.

« Faites-moi confiance ! Vous n’avez rien à craindre de moi. »

Ils se regardèrent encore puis le soldat poussa un soupire résigné.

Mathilde défit les derniers boutons et écarta les deux pans du vêtement. Elle approcha la main de la bande de tissus enserrant la poitrine du blessé quand elle s’arrêta soudain, les yeux écarquillés.

« Oh, mon dieu ! Oh… »

Une main posée sur sa bouche l’interrompit brusquement. « Taisez-vous ! Vous allez nous faire remarquer. »

L’infirmière prit une profonde inspiration puis fit un petit signe de tête. La main s’abaissa doucement.

« Comment est-ce possible ? »

« Quoi ? Que je sois une femme ? »

« Non, que personne ne s’en soit rendu compte avant ?…Bon, on reparlera de tout cela plus tard. Je dois m’occuper de votre bras ! »

La chemise prit le même chemin que la veste et l’infirmière entreprit de nettoyer le bras du soldat.

« Comment vous appelez-vous ? »

« Lucas Delvaux. »

« Non, votre vrai nom ! »

« Pourquoi ? Il est préférable que vous n’en sachiez pas trop. »

« S’il vous plaît… »

« A quoi bon… » Puis apercevant le regard presque suppliant de la jeune femme, « Je m’appelle Lucie. »

L’infirmière lui fit un petit sourire de remerciement, puis examina la plaie. « Vous avez eu de la chance, la balle a traversé votre bras sans toucher l’os. Il va falloir nettoyer et recoudre, encore une fois. »

Elle recommença les gestes précis mais attentionnés. « Je ne vous fais pas mal ?… J’aime bien Lucie comme prénom… Quand je pense que… »

Elle s’arrêta en voyant des gouttes de sueur perler sur le front de l’autre femme. « Je suis désolée. Je sais que vous souffrez mais s’il faut vous administrer quelque chose, c’est le docteur Pons qui s’occupera de vous… »

Lucie l’interrompit. « Continuez ! Vous vous en sortez très bien. »

Mathilde acheva ses soins aussi rapidement que possible avant de bander le bras. Elle aida ensuite le soldat à se rallonger. Elle prit la bassine d’eau souillée et s’éloigna rapidement pour aller la changer. A son retour, elle s’assit au bord de la paillasse et épongea délicatement le front de Lucie. Celle-ci avait fermé les yeux. Au contact du linge humide, elle souleva péniblement les paupières. L’infirmière nota la pâleur excessive de sa jeune patiente, celle-ci ne devait pas être beaucoup plus âgée qu’elle, ses traits tirés, ses yeux rougis par la fatigue et les fumées du champ de bataille.

« Souhaitez-vous vous reposer avant que je regarde votre jambe ? »

« Non, ce ne sera pas la peine. La jambe, ce n’est rien. Je me suis accrochée après un fil barbelé. » Elle poussa un soupir et referma les yeux un instant.

Sans réfléchir, Mathilde repoussa une mèche de cheveux qui glissait sur le front du soldat. « Pensez-vous pouvoir supporter que je vous déshabille ou faut-il que je découpe votre pantalon ? »

Lucie esquissa un mince sourire. « Les hommes nus ne vous suffisent pas, il vous faut aussi une femme ? »

L’infirmière rougit vivement et ouvrit la bouche pour répliquer, mais elle ne put proférer aucun son.

Le jeune sergent reprit. « Je croyais que vous parliez trop. Aurais-je trouvé un moyen de vous rendre silencieuse ? » Elle tendit son bras valide et saisit la main de Mathilde. « Pardonnez-moi ! Je vous taquine alors que vous êtes si bonne pour moi. »

Elle fit une pause puis continua. « Aidez-moi à me déshabiller ! »

Une fois la ceinture défaite et la braguette déboutonnée, Lucie s’appuya sur sa bonne jambe et souleva ses hanches pendant que Mathilde baissait le pantalon. Les bords de la plaie n’étaient pas très nets mais la blessure était peu profonde. L’infirmière désinfecta soigneusement la cuisse blessée avant de la bander. Elle aida ensuite la jeune femme à se reculotter puis rabattit une couverture sur la jeune femme étendue.

« Il faut vous reposer maintenant. »

Lucie se renfrogna. « Je ne crois pas que je pourrai, je suis trop énervée ! »

Mathilde la rassura. « Je dois aller voir si personne d’autre n’a besoin de moi. Et puis Marthe, l’autre infirmière, assiste le docteur Pons qui opère le soldat amené en même temps que vous. Je reviendrai vous tenir compagnie un peu plus tard si vous ne dormez pas. »

Lucie lança au dos qui s’éloignait. « Vous le promettez ? »

La jeune femme revient sur ses pas et se pencha vers sa surprenante patiente. Elle repoussa à nouveau du front la mèche rebelle et, en souriant, répondit doucement. « Je vous le promets. »

Elle ne s’était pas éloignée de plus de cinq pas que le soldat s’était déjà endormi.

Mathilde poursuivit sa garde de nuit. Marthe était allée s’allonger après la fin de l’opération. Le malheureux soldat avait dû être amputé de la jambe droite. Celle-ci était entièrement déchiquetée quand il était arrivé et le docteur Pons n’avait rien pu faire d’autre.

La jeune femme avait longtemps veillé à son chevet mais il n’avait pas repris connaissance. Au petit matin, Marthe, à peine reposée, avait prit la relève. Mathilde décida de jeter un coup d’œil à Lucie avant de tenter de dormir quelques heures. Celle-ci s’agitait dans son sommeil et avait rejeté la couverture. La jeune infirmière la reborda soigneusement et posa sa main doucement sur son épaule. Ce simple geste apaisa le soldat. Mathilde s’assit au bord de la paillasse, le dos appuyé contre une cloison et prit la main droite de Lucie dans la sienne. Sans s’en rendre compte, elle glissa dans le sommeil.


Lucie s’éveilla aux bruits provenant du reste de la grange. Elle resta les yeux fermés, faisant rapidement l’inventaire de ses douleurs. En fait, tout faisait mal, comme après le dernier jour des moissons, quand on avait demandé aux muscles déjà fatigués un dernier effort avant que l’orage ne vienne tout détremper. Comme elle aurait voulu être encore au dernier jour des moissons, même sous l’orage ! Un léger picotement se fit sentir sous ses paupières qu’elle réprima avec peine.

Les yeux toujours fermés, elle reprit l’examen de ses blessures récentes. La cuisse… Elle ne sentait plus rien. Rien d’étonnant à cela, elle savait que ce n’était qu’une simple éraflure. Le bras… Encore sensible. Mais dans un jour ou deux, ce ne serait plus qu’un mauvais souvenir. La tête… La tête faisait mal. Elle n’était pas très sûre de ce qui l’avait frappée lors de cette explosion qui l’avait laissée inconsciente quelques heures sur le champ de bataille, mais elle savait qu’elle avait eu de la chance, une fois de plus, de ne s’en tirer qu’avec quelques points de suture.

En voulant se redresser, elle sentit que son bras droit était immobilisé. Elle s’obligea enfin à regarder ce qui se passait autour d’elle. L’infirmière qui s’était occupée d’elle quelques heures plus tôt, était roulée en boule à côté d’elle, profondément endormie et tenait dans ses deux mains son avant-bras.

Lucie prit le temps de l’observer tout à son aise. Elle n’avait pas vraiment eu le temps à son arrivée, encore sous le choc de s’être éveillée dans le camion-ambulance, puis de voir son secret découvert. Son dernier souvenir conscient avait été de retrouver les lignes françaises après avoir rampé pendant des heures, lui semblait-il, sous la mitraille, au milieu de la boue et des corps sans vie de ses camarades tombés un peu plus tôt dans la journée. Au bout de son bras, un poids qui semblait plus lourd à chaque seconde qui passait, la mitrailleuse Hotchkiss dont elle était responsable et qu’elle était retournée chercher là où elle était tombée, après avoir ramené à la tranchée le corps inanimé de … Qui était-ce déjà, P’tit Jacques ou Momo le Parigot ?

L’infirmière bougea dans son sommeil, relâchant le bras qu’elle tenait et rendant ainsi à Lucie sa liberté. Celle-ci se tourna légèrement sur le côté. La jeune femme ne tarderait plus à se réveiller maintenant. Elle n’avait pas changé de tenue et elle portait la même robe de lainage gris sous un immense tablier blanc maculé de toutes sortes de taches. Un voile blanc recouvrait sa chevelure mais, légèrement de travers, il laissait échapper une mèche de cheveux blond vénitien. Le visage, bien que jeune, était déjà marqué par une expérience que quelqu’un d’apparemment si innocent n’aurait jamais dû connaître.

Lucie se recoucha sur le dos en soupirant. Qui pouvait encore parler d’innocence après trois ans de guerre ? Elle se sentait fatiguée. Ce n’était pas une fatigue physique bien que son corps pourrait y trouver à redire après ces dernières vingt-quatre heures. Mais certains jours, après une longue veille dans les tranchées, elle se demandait où était le feu qui lui avait fait prendre tous les risques pour pouvoir s’enrôler. Certains de ses camarades parlaient de ce qui se passait loin à l’est, en Russie, ils parlaient de la révolution et du peuple, ils disaient que cette guerre n’était pas pour les gens simples comme eux qui avaient laissé une famille, une ferme ou une échoppe à l’arrière.

Elle se souvenait surtout d’une escarmouche allemande qui s’était achevée sur le réseau de fil de fer barbelé, quelques mètres avant la première tranchée française. Elle se souvenait d’un soldat ennemi qui y était resté piégé, suspendu tel un pantin désarticulé. Pendant des heures, il avait crié, pleuré, supplié « Mutti, Hilfe ! » et « Wasser, bitte ! » Le capitaine avait interdit qu’il soit fait quoique ce soit. Le malheureux avait rendu l’âme un peu avant l’aube.

Sous le jeu des ombres et lumières du soleil levant, pendant un court instant, le soldat avait pris les traits d’un autre, ceux son jeune frère qui n’atteindrait jamais l’âge d’homme à cause d’autres soldats allemands. La jeune femme avait d’abord mis cette vision sur le compte du manque de sommeil ou des rations qui avaient parfois une odeur bizarre. Le temps passant, la vision ne s’était pas estompée.

Alors, la veille, quand il avait fallu monter à l’assaut et qu’après avoir avancé d’à peine quinze ou vingt mètres, elle avait réalisé que de son groupe, il ne restait plus qu’elle et cinq ou six autres soldats, en tant que seul gradé encore debout, elle avait ordonné de retourner dans la tranchée. De toute façon, cette attaque était inutile. Le tir d’artillerie qui aurait dû préparer le terrain avait été beaucoup trop long et la puissance de feu de l’ennemi était intacte. Continuer d’avancer était le plus sûr moyen de se faire massacrer.

Avec l’aide d’un autre, tout bien réfléchi, ce devait être P’tit Jacques, elle avait mis la mitrailleuse à l’affût et avait protégé la retraite de ses camarades. Quand son tour était venu de reculer, P’tit Jacques s’était soudainement écroulé. Elle avait alors posé la mitrailleuse, saisi le soldat et l’avait placé par-dessus son épaule. Elle ne se souvenait plus de ce qui s’était passé ensuite, sauf qu’elle s’était retrouvée dans la tranchée et que quelqu’un l’avait aidée à allonger le blessé sur le sol. Ensuite, elle était retournée chercher la mitrailleuse. L’arme était sa responsabilité et elle se sentait obligée d’y aller. Elle n’avait eu que peu de difficulté à retrouver le trou dans lequel elle l’avait laissée.

Mais c’est au retour qu’elle s’était d’abord fait prendre dans le réseau barbelé où elle avait été blessée au bras et à la cuisse, avant d’être assommée par un débris quelconque lorsqu’un obus avait explosé à proximité. Quand elle avait enfin rejoint la tranchée, la mitrailleuse toujours au bout du bras, un officier lui avait demandé son nom avant d’ordonner à deux brancardiers de l’emmener à l’hôpital.

Un petit bruit, comme le miaulement d’un chaton, attira son attention. Elle tourna la tête et vit l’infirmière ouvrir les yeux. Celle-ci, bien que visiblement encore endormie, lui fit un sourire puis rabaissa ses paupières avant de pousser un profond soupire et de se redresser.

D’une voix toute enrouée par le sommeil, elle dit sans vraiment s’adresser à Lucie : « Il faut vraiment que je me lève. »

Au bout de quelques minutes, elle sembla enfin reprendre contact avec la réalité. Elle jeta un rapide coup d’œil afin de voir où elle se trouvait, puis un regard concerné vers Lucie.

« Comment vous sentez-vous ce matin ? »

« Beaucoup mieux grâce à vous, merci. »

Mathilde rougit légèrement sous le compliment avant de se reprendre. « Je vais changer vos pansements et voir si je peux vous trouver quelque chose à manger. Avez-vous faim ? »

Le soldat réfléchit un instant avant de répondre avec un petit sourire hésitant. « Je ne le pensais pas, mais maintenant que vous en parlez… Je mangerais bien un peu. »

L’infirmière passa sa main sur le front de Lucie. « Vous ne semblez pas avoir de fièvre. C’est bien. Je vais voir ce que je peux vous trouver. » Puis elle ajouta en s’éloignant. « Je reviens aussi vite que possible. »

Lucie somnola jusqu’au retour de Mathilde. En entendant le bruit de pas s’approcher avec hésitation, elle releva la tête. La jeune infirmière portait avec précaution un grand bol fumant.

Elle s’exclama gaiement. « Nous avons de la chance. On nous a apporté de la cantine une grande marmite de soupe qui semble appétissante et du pain frais. Il faudrait mieux manger maintenant pendant que c’est chaud ! »

Le soldat, qui s’était assis, prit le bol qui lui était tendu. « Vous avez mangé ? »

« Non, pas encore. Je me suis occupée des autres blessés. »

« Si vous le voulez, nous pourrions déjeuner ensemble. Et vous referiez mes bandages ensuite… »

Mathilde, surprise par l’invitation, répondit. « Si vous êtes sûre que je ne vous ennuie pas… »

« Non, ça me ferait plaisir. »

La jeune femme alla se servir à la marmite. En revenant, elle s’arrêta un instant pour observer le soldat découpant son pain en morceaux qu’il laissa tomber dans la soupe. Avec sa cuillère, il appuyait dessus afin qu’ils soient bien imprégnés. Il mettait dans ce geste un simple une concentration qui impressionna Mathilde.

Elle toussota pour avertir de sa présence. Lucie releva la tête en souriant. « Savez-vous depuis quand je n’ai pas vu un bol de soupe ?… Non, je ne crois pas que vous voudriez savoir. »

L’infirmière alla s’asseoir à l’endroit où elle avait dormi un peu plus tôt. Elle aussi se mit à tremper son pain.

Les deux jeunes femmes mangèrent d’abord en silence. Quand les premières morsures de la faim furent calmées, Mathilde, qui semblait perdue dans ses réflexions, explosa soudain.

« Mais comment êtes vous arrivée là ? »

« Par ambulance ? » Répondit Lucie qui se doutait de la véritable question.

« Non. Je veux dire… Vous savez bien ! Comment une femme peut prendre la décision de se déguiser et de prendre l’uniforme… De se trouver plongée dans cette folie… »

« Vous parlez de folie ? Faites attention de ne pas être dénoncée comme pacifiste ou défaitiste ou pire, comme bolchevique ! »

« Je sais… Mais quand vous voyez à longueur de journée ce qu’il advient à de jeunes hommes, souvent pas plus âgés que moi, vous pouvez vous interroger sur ce qui se passe vraiment. »

« Quel âge avez-vous ? »

« 25 ans… Et vous ? »

« Officiellement, 21. En réalité, 23. »

« Pourquoi ? »

« Je devais pouvoir expliquer mon absence de ‘poil au menton’ comme vous me l’avez fait remarquer. La seule solution était de me rajeunir autant que possible. »

« Je comprends… Vous savez, si vous ne voulez pas parler…  »

Lucie resta silencieuse un long moment avant de reprendre, les yeux dans le vague.

« Vous parliez de folie… C’est bien la folie qui m’a fait m’engager… Mon père avait une petite ferme dans le nord, pas très loin des frontières belges et allemandes. A la fin du mois de juillet 1914, pendant l’invasion de la Belgique, une troupe de uhlans a franchi la frontière, volontairement ou non, je n’en sais rien. Ils se sont arrêtés à la ferme. Je ne sais pas ce qu’il s’est passé exactement. Quand je suis arrivée, toute ma famille était morte et la ferme était en feu… »

« Toute votre famille ? »

« Oui, sept personnes en tout. Mes parents, Grand-mère Marie, Lucas, mon jeune frère de 13 ans, Jeanne et Juliette, les jumelles de 8 ans et Georges, le bébé… Il n’avait pas 2 ans. »

Une larme s’écoula le long de la joue de Mathilde. « Où étiez-vous ? »

Lucie répondit avec colère. « Je n’étais pas avec eux… Je les ai abandonnés ! »

L’infirmière répondit doucement. « Voyons, qu’auriez vous pu faire si vous aviez été là ? »

Le soldat baissa la tête. « Je ne sais pas… J’aurais été avec eux… Mais non, il a fallu que je n’en fasse qu’à ma tête. Je m’étais dépêché d’achever mes corvées et j’étais partie dans ma cachette pour lire tranquillement… Malgré l’interdiction de Maman… »

« Vous auriez été tuée si vous étiez restée…  »

« Mais je ne serais pas toute seule…  »

Lucie sentit une main sur son épaule. Elle se redressa et son regard plongea dans les yeux plein de compassion de l’infirmière. « Vous n’êtes pas seule… Il y aura toujours quelqu’un prêt à vous tendre la main. »

« Vous croyez ? »

Mathilde répondit en souriant. « J’en suis sûre. »

Le soldat prit la main dans la sienne. « Merci. »

Les deux jeunes femmes restèrent silencieuses un long moment, puis Lucie reprit : « Après cela, je suis partie au village. Mais il n’y avait personne. Ils semblaient tous être partis… Peut-être la peur de l’invasion… C’était normal de le penser. Je suis rester longtemps à réfléchir. Les allemands m’avaient tout pris. Je n’avais rien à perdre. Je voulais qu’ils paient. Mais je n’étais qu’une fille. Alors j’ai décidé de me faire passer pour un homme et de m’engager. Cela ne me semblait pas trop difficile. Vous avez vu à quoi je ressemble ? Il suffisait juste de me couper les cheveux… »

« Que voulez-vous dire ? Je vous trouve très belle… »

Lucie haussa les épaules, l’air embarrassé.

« Oh non, mademoiselle Mathilde ! Vous, vous êtes belle. »

Elle présenta sa main large, puissante, au bout d’un avant-bras musclé.

« Moi, j’ai tout d’un cheval de labour. Je dépassais d’au moins une tête tous les gars du village. J’étais bien plus forte que la plupart d’entre eux. Heureusement pour mon père, car il y avait du travail à la ferme… Et ma figure, rien qui donne envie à quelqu’un de m’épouser. J’ai passé trop de temps dans les champs pour avoir la peau blanche et douce d’une demoiselle. Et mon père n’avait pas assez de terres pour qu’une autre famille soit intéressée par une alliance. »

Mathilde fronça des sourcils en se demandant pourquoi Lucie pensait ainsi, mais la laissa poursuivre son récit.

« Au bout d’une semaine, je suis partie à la préfecture. J’avais raturé mes papiers. Je n’avais pas de feuille de route mais ça n’a pas posé de problème. »

« Vous n’avez pas vu de médecin ? »

« Non. Je suppose que le conseil de révision, ce n’est valable qu’en temps de paix. A la caserne, ils nous ont donné un uniforme et un fusil et il n’y a pas eu d’autre question. En fait, je me souviens d’un pauvre type que les gendarmes ont tiré du lit parce qu’il était gravement malade et qui n’a jamais pu voir un médecin pour constater qu’il était inapte au service. »

« Quand était-ce ? »

« En août 14, juste au début de la guerre. »

« Et vos camarades ne se sont jamais rendu compte de rien ? »

« Malgré la promiscuité qui règne, jamais. Et les hommes sont plus pudiques que vous semblez le penser. Respecter l’autre autant que possible, c’est une façon de conserver un peu de notre humanité… Jusqu’à présent, j’ai eu de la chance. Je n’ai pas été blessée et on ne m’a jamais posé de question… »

« Jusqu’à cette nuit. »

« Oui, jusqu’à cette nuit… »

« N’ayez pas peur, je ne dirai rien. »

« Je sais… »

Mathilde lui sourit. « Il faut que je regarde vos blessures maintenant. »

« Oui, bien sûr. Allez-y ! »

Avec la même efficacité que la nuit précédente, l’infirmière défit les bandages, examina les plaies, les nettoya et reposa des pansements propres avant de reborder soigneusement le soldat.

« C’est étonnant ! La blessure de votre cuisse parait à peine une éraflure et celle de votre bras a cicatrisé comme si elle était déjà vieille de plusieurs jours. La tête, c’est pareil… Je n’ai jamais rien vu de semblable ! Si je ne vous avais pas soigné moi-même cette nuit, je ne pourrais pas le croire… »

Lucie haussa les épaules, un peu ennuyée d’attirer autant l’attention. « Vous êtes sûre ? J’ai toujours eu une bonne santé, il n’y rien d’extraordinaire… »

« Mathilde, tu peux m’aider ? » L’autre infirmière se tenait à l’entrée de la stalle.

« J’arrive. J’ai presque fini ici. » Puis se tournant vers Lucie, « Il faut essayer de vous reposer, vous guérissez peut-être rapidement mais vous avez perdu beaucoup de sang. Je vais vous apporter une cruche d’eau, vous allez avoir soif… Il faudrait aussi que je vous trouve une chemise propre… »

« Mathilde ! »

« J’arrive ! » Elle se tourna une dernière fois vers Lucie. « Je reviendrai vous voir un peu plus tard. »

Puis comme un rêve s’efface au petit matin, l’infirmière disparut du champ de vision du soldat.


De tout le restant de la matinée, Lucie n’aperçut l’infirmière que par intermittence. Aucun nouveau blessé n’avait été amené. Cependant, ceux qui restaient là étant les plus gravement atteints, ils nécessitaient beaucoup plus d’attention. Sur l’heure du midi, Mathilde lui apporta à nouveau un bol de soupe avec un quignon de pain et un morceau de fromage. Elle ne put rester que quelques minutes et aucun mot ne fut échangé alors que le soldat attaquait son repas avec appétit.

Après avoir mangé, Lucie fit une petite sieste, troublée par un cauchemar, le même depuis trois ans, et que les horreurs de la guerre rencontrées depuis n’avaient pu atténuer. Elle se réveilla au son de la voix de Mathilde qui lui chantait une berceuse tout en lui humectant le visage. L’émotion la submergea et elle éclata en sanglots. L’infirmière, assise par terre, les jambes repliées sous elle, l’attira dans son giron et la berça doucement. Lucie reprit contenance au bout de quelques minutes et se dégageant presque brusquement, roula sur le côté, sans rien dire.

Mathilde ne s’offusqua pas de l’attitude du soldat. Elle avait une idée relativement précise de ce qu’avait vécu la jeune femme. Elle avait vu de nombreux soldats réagir de la même façon, quelque soit leur expérience passée. En fait, elle trouvait que Lucie réagissait plutôt bien. La jeune infirmière avait tenté de s’imaginer à la place du soldat, perdre toute sa famille à vingt ans alors que la guerre éclatait, endosser une personnalité qui n’avait rien à voir avec ce qu’elle avait vécu auparavant, survivre à trois années de conflit et se retrouver avec le grade de sergent, un grade obligatoirement gagné au combat. Elle ne pouvait envisager la force qui avait habité cette femme au cours de ces épreuves qui en auraient brisé tant d’autres.

Elle passa tendrement la main dans les cheveux de la jeune femme avant de se retourner à ses diverses tâches.

En fin d’après-midi, un moteur se fit entendre. Mathilde sortit pour voir un véhicule de l’état-major s’arrêter. Un officier et deux soldats en descendirent. L’officier s’approcha d’elle et, la saluant poliment, demanda.

« Un sergent du nom de Delvaux Lucas a-t-il été amené ici, hier ou cette nuit ? »

« C’est exact, monsieur l’officier. Nous avons un blessé de ce nom. »

L’officier fit signe aux deux soldats qui s’approchèrent et poursuivit. « A-t-il survécu à ses blessures ? Je ne sais pas s’il a été gravement été touché. »

Mathilde, un peu étonnée par la tournure de la conversation, répondit prudemment. « Il a survécu. »

« Bien ! Est-il transportable ? »

« Oui, mais ce n’est pas très prudent. »

« Un déplacement en voiture automobile mettrait-il ses jours en danger ? »

« Non, mais… »

L’officier l’interrompit. « C’est tout ce que je voulais savoir. Montrez à mes hommes où se trouve le sergent Delvaux ! »

« Non, ce n’est pas possible ! »

L’officier, surpris par l’attitude de l’infirmière, commençait à s’énerver. « Mademoiselle, vous ne semblez pas comprendre. Le sergent Delvaux est placé aux arrêts et devra sans doute être traduit en cour martiale. »

« La cour martiale ! Mais pourquoi ? »

« Pour désertion devant l’ennemi. Je croyais pourtant que ces trois derniers mois, on s’était débarrassé de ces damnés pacifistes à la solde de l’étranger. »

Mathilde était au désespoir. « Ce ne peut pas être vrai ! Il doit y avoir une erreur… »

L’officier insista. « S’il y a erreur, le sergent pourra s’expliquer devant la cour. Maintenant, indiquez nous où il se trouve ? »

« Non, je vais le chercher ! »

« Mademoiselle, vous ne semblez pas comprendre. Nous sommes en guerre et l’ennemi peut prendre tous les déguisements. »

« Oh ! Je comprends sûrement mieux que vous, monsieur l’officier. Et parce que nous sommes en guerre, et parce que, malgré son apparence, ce bâtiment est un hôpital abritant des soldats gravement blessés, je ne vais pas vous laisser entrer et faire du scandale. Je vais chercher le sergent Delvaux. »

« Vous ne réalisez pas ce que vous dites ! »

Mathilde était maintenant hors d’elle. « Que croyez-vous ? Faites faire le tour du bâtiment à vos hommes ! Il n’y a qu’une seule sortie et vous êtes devant. Et aucune des fenêtres n’est assez large pour laisser passer quelqu’un. Et puis, je dois refaire les bandages de mon patient si vous devez l’emmener ! »

L’officier ordonna aux deux soldats de faire le tour de la grange. En attendant leur retour, le militaire et l’infirmière se tenaient face à face, à quelques dizaines de centimètres l’un de l’autre, chacun bouillonnant de colère. Les deux soldats revinrent rapidement et confirmèrent les dires de la jeune femme.

L’officier tenta de reprendre le contrôle de la situation. « Je vous donne un quart d’heure. »

« Une demi-heure ! »

« Mademoiselle, n’abusez pas de ma patience ! »

Mathilde prit son air le plus innocent. « Je ne vois pas ce que vous voulez dire, monsieur l’officier. Le sergent a subi trois graves blessures et j’ai besoin d’une demi-heure pour changer ses pansements. C’est tout ! »

« Très bien, une demi-heure, pas plus. »

L’infirmière ne perdit pas de temps et se dirigea vers le coin où se trouvait Lucie. Celle-ci était éveillée et s’était assise, le dos appuyé contre le mur. Elle sourit en voyant la jeune femme avant de froncer les sourcils en observant les première larmes rouler sur ses joues.

« Mademoiselle Mathilde, que se passe-t-il ? »

« Lucie, il y a un officier dehors, un colonel, je crois. Il veut vous mettre aux arrêts. Il dit que vous allez passer devant la cour martiale. Qu’est-ce que cela signifie ? »

Le soldat appuya sa tête contre le mur tout en fermant les yeux. Puis il les rouvrit lentement et plongea son regard dans celui de la jeune femme. Elle avait un sourire un peu triste. « Cela signifie que tout le monde n’a pas apprécié ma dernière escapade… »

« Mais que voulez-vous dire ? Il parle de désertion… Vous n’êtes pas un déserteur ! »

« Pour un officier, peut-être que si. »

« Mais ce n’est pas possible. Que peut-on faire ? »

« Rien. Vous allez m’aider à m’habiller et je vais sortir. Il m’attend, non ? »

Mathilde ne pouvait retenir ses pleurs. « Oui, il nous a donné une demi-heure. »

« Très bien. Où est ma chemise ? »

« Elle était tellement abîmée, je l’ai utilisée pour faire de la charpie. Mais attendez… Je vais vous en trouver une autre. »

La jeune femme disparut quelques minutes avant de revenir avec un baluchon. Elle expliqua. « C’est la veuve d’un soldat qui nous l’a donné. Elle pensait que cela pourrait servir à quelqu’un. »

Elle fouilla dans le ballot et en sortit une chemise. Elle la déplia pour en vérifier la taille, puis jetant un coup d’œil à Lucie, hocha la tête. « Tenez, elle devrait vous aller ! »

« Vous ne voulez pas revoir mes blessures avant ? »

« Où ai-je la tête ? Bien sûr ! Je vais chercher mon matériel. »

Quelques minutes plus tard, après avoir vérifié la plaie à la cuisse qui n’avait même plus besoin de pansement et placé un bandage propre sur celles du bras, Mathilde examina le front du soldat. Agenouillée à côté de Lucie qui était restée assise, elle posa ses mains sur ses joues afin d’orienter le visage vers un maigre rayon de lumière. Elle sentait sur elle le regard de l’autre jeune femme, observant chacun de ses gestes et très vite, elle ne put retenir ses larmes. Le soldat passa ses bras autours de sa taille et l’attira vers elle pour la consoler.

« Ne pleurez pas, mademoiselle Mathilde ! Je vous promets, je n’ai rien à me reprocher. Tout se passera bien… Je vous promets…. »

« Mais pourquoi, Lucie, pourquoi ? »

« C’est comme ça, mademoiselle Mathilde, c’est la guerre ! »

Lucie acheva de s’habiller. L’infirmière l’aida à enfiler et nouer ses godillots. D’un commun accord, elles renoncèrent aux bandes molletières.

Le soldat se leva ensuite doucement. Un vertige le prit, mais immédiatement, Mathilde se trouva à ses côtés. Elle passa un bras autour de sa taille. « Appuyez-vous sur moi ! »

Lucie encercla de son bras valide les épaules de la jeune femme. Et c’est ainsi qu’elles parcoururent les quelques mètres qui les séparaient de la porte. Juste avant de sortir, Lucie demanda. « Dites-moi votre nom, s’il vous plaît ! »

« Lebon, Mathilde Lebon. »

« Merci, mademoiselle Mathilde Lebon. Je vous dois la vie. »

« Mais, vous n’avez jamais été en danger… »

Deux doigts sur ses lèvres l’arrêtèrent. « Il y a toutes sortes de danger et vous m’avez sauvée d’un bien plus grand que tous ceux que j’ai pu rencontrer… Allons-y, on m’attend ! »

A peine dehors, les deux soldats se précipitèrent sur le sergent.

Mathilde s’exclama. « Seigneur, arrêtez ! Il a été blessé ! Que croyez-vous ? Qu’il va partir en courant ? »

Elle l’accompagna jusqu’à la voiture et l’aida à s’installer. Juste avant qu’un des soldats ne prennent place à côté de Lucie. Elle lui prit la main. « Rappelez-vous, sergent ! Vous n’êtes pas seul. »

« Je sais, mademoiselle Mathilde. Merci. »

L’infirmière s’écarta à regret et les trois autres militaires montèrent à leur tour.

Elle resta longtemps à regarder le chemin boueux qu’avait emprunté l’automobile, avant de retourner dans la grange où son devoir l’appelait.

Fin de la première partie

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