Au bord du Styx

Le Mannequin Chinois

Avertissements :

L’histoire qui suit, relève du genre Uber. Les personnages m’appartiennent (si l’on veut), mais je ne nie pas une certaine ressemblance avec deux héroïnes bien connues qui appartiennent, elles, à Universal et Renaissance Pictures.

En fait, je me demande si l’on peut encore parler d’ Uber. Certaine personnes, obsédées par Xena et Gabrielle, pourront les y retrouver. Les autres penseront qu’elles n’ont rien à voir.

Violence : non

Subtext : euh… Non

Orthographe : S’il y a des fautes, je suis responsable. Le Chaton Fripon a passé son peigne fin dessus et en a éliminé un maximum.

Remerciement Spécial : Au Chaton Fripon, qui a déjà la lourde tâche de me donner des titres. Elle m’a fait l’immense honneur d’écrire le prologue.

Si vous souhaitez laisser un commentaire…. vous pouvez 😉

Le Chaton Fripon, couché en Sphinx dans son fauteuil préféré, celui si confortable et à distance parfaite de la cheminée, méditait avec l’air impénétrable d’un vieux chef Sioux, les paupières mi-closes et une ébauche de sourire au coin des babines.

Voyant son Barde avancer vers lui une tasse de cette eau fumante qu’elle appelle  » thé  » dans une main et une assiette de petites choses sucrées dont il raffolait dans l’autre, il se mit à ronronner, montrant ainsi, dans un élan de générosité aussi infinie que désintéressée, qu’il consentait à lui faire une petite place dans SON fauteuil.

 » Dis donc, Barde ! Depuis quand ne m’as-tu pas raconté d’histoire ? Tu n’as pas l’impression de me négliger ?  »

Une étincelle de malice dans ses yeux bleus de pur Siamois qu’il détourna innocemment vers l’assiette de pâtisseries contredisait les faux reproches.

 » Ah oui ? Hé bien, je…  » Comme toujours, le Barde savait trouver les mots justes avec son Chaton tandis que la main qui tenait l’assiette de sucreries sembla se figer dans les airs. Sans quitter cette dernière des yeux, le Chaton poursuivit :

« Pour te remettre sur les rails, je te donne le début et tu enchaînes. »

 » Tu veux dire que je dois improviser et me débrouiller avec tes idées farfelues, comme d’habitude ?  »

Eclatant de rire tous les deux à ces taquineries réciproques, le Chaton retrouva vite son sérieux pour déclamer d’un air théâtral emprunt de dignité toute féline :

 » Barde, raconte-moi l’histoire du Mannequin Chinois !  »

Et c’est ainsi que naquit le cinquième des


Contes du Chaton Fripon

Le Mannequin Chinois

Eleni Constantinou repoussa son fauteuil de son bureau avec un soupir de soulagement en constatant que son emploi du temps lui offrait miraculeusement un entracte de 90 minutes avant son rendez-vous suivant. Il n’y avait là rien d’inquiétant. Elle avait une clientèle fidèle qui lui autorisait un train de vie confortable et un rythme de vie raisonnable, contrairement à certains de ses confrères qui avaient favorisé leur carrière aux dépends de leur vie privée.

Que faire avec une heure et demi de libre ? Se plonger dans le dernier numéro de l’une des revues médicales auxquelles elle était abonnée ? Non, c’était l’une de ses activités du week-end. Taper du courrier ? Non, il y en avait peu et elle ferait ça après son dernier rendez-vous du soir.

Il fallait qu’elle marque cette occasion par quelque chose d’exceptionnel ! Allez marcher dans le Jardin des Tuileries ? Non, le temps était un peu trop incertain en cet après-midi de mars.

Avec un petit sourire, comme si elle ne savait pas ce qu’elle avait vraiment envie de faire, elle se leva, attrapa son trench-coat et se dirigea vers la porte.

Ses longues enjambées la conduisirent rapidement à destination : le Louvre des Antiquaires. Avant d’entrer dans le bâtiment, elle régla la fonction « réveil » de son téléphone portable pour qu’elle puisse retourner à temps à son cabinet. Elle se connaissait bien et savait que le temps n’avait plus d’importance quand elle était au milieu de tous ces objets anciens.

Comme elle aimait l’expliquer à ses amis, c’était encore mieux qu’un musée car il y avait toujours la possibilité de repartir avec quelque chose sans avoir à briser une vitrine et se retrouver privée de liberté.

Elle ne cherchait rien en particulier. Tout pouvait attirer son regard, d’un tanagra à une salle à manger des années 20, d’un secrétaire Louis-Philippe à une collection de tsuba. La plupart du temps, elle ressortait les mains vides. Le simple plaisir de pouvoir admirer tous ces objets était suffisant. Et honnêtement, beaucoup des prix pratiqués allaient bien au-delà de ses moyens. Mais parfois, elle se laissait tenter.

Et elle sentait qu’aujourd’hui encore, ce pourrait être le cas. Cet antiquaire s’était spécialisé en curiosités du monde entier et dans tous les domaines. Et il exposait ce jour une collection de statuettes, principalement en bois, représentant le corps humain à des fins pédagogiques : des petits bonshommes articulés pour artistes, des figurines pour médecins représentant des écorchés, certains avec des pièces amovibles. Mais celui qui attirait le plus son regard était un mannequin chinois. Elle se devait de posséder cette représentation.

Elle entra d’un pas décidé dans la boutique et l’antiquaire présent vit immédiatement en elle une vente potentielle. Il lui sourit.

« Bonjour. Puis-je vous renseigner ou souhaitez-vous uniquement regarder ? »

« Bonjour. Je souhaiterais voir de plus près le mannequin chinois que vous avez en devanture. »

« Un mannequin chinois ? Je ne crois pas avoir d’objet chinois exposé… »

« Effectivement, il s’agit d’un terme générique. Je pense qu’il s’agit plutôt d’une statuette japonaise ou coréenne. »

« Ah oui ! Je vois de quoi vous voulez parler. » L’antiquaire ouvrit la vitrine et sortit avec précaution le curieux petit personnage. « Nous parlons bien de ceci ? »

Eleni se pencha pour mieux regarder. « Oui, c’est ça. Pourriez-vous me dire pour combien vous vous sépareriez de lui ? »

L’antiquaire posa le mannequin et son support sur son comptoir. « Il s’agit d’un modèle japonais du 17ème siècle en carton laqué et qui exhibe tous… »

Eleni l’interrompit. « Tous les points d’acupuncture du corps humain. Combien ? »

« Je suis un peu ennuyé. Cet objet est en dépôt-vente avec tous ceux de cette vitrine et qui appartiennent à une même collection. Leur propriétaire ne désire faire qu’une vente globale. »

Eleni avait admiré l’originalité de la dizaine de figurines rassemblées et se dit que si le prix était raisonnable, elle pourrait se faire violence. Elle sourit de son sourire le plus engageant.

« Combien ? »

« Je ne saurais vous dire. La vendeuse souhaite parler du prix directement avec tout acheteur potentiel. C’est une artiste. Elle est un peu…. » Il s’arrêta, cherchant un terme non blessant.

« Originale peut-être ? »

Il regarda cette cliente d’un air soulagé. « Oui, c’est exactement ça. Elle est un peu originale et souhaite traiter l’affaire directement. Quelque chose à voir avec la façon dont ses « bébés » seront traités… »

« Ses bébés ! Tiens donc ! J’espère que vous touchez votre commission. »

L’antiquaire sourit. « Bien sûr ! Les affaires restent les affaires. Et un peu d’originalité est monnaie courante en matière d’antiquités. C’est ce qui rend la vie intéressante. Alors, souhaitez-vous acquérir cette collection ? »

La sonnerie de son téléphone la coupa avant qu’elle ne puisse répondre. « Je suis désolée. Je vais devoir partir. » Elle chercha son portefeuille de la poche intérieure de son manteau, l’ouvrit et en tira une carte de visite. « Voici mes coordonnées professionnelles. Elle prit un stylo sur le comptoir. « Et je vous rajoute mon numéro de portable. Elle peut me joindre quand elle veut. Si je suis en rendez-vous, elle peut laisser un message. A bientôt, j’espère. »

En deux battements de cœur, elle était hors de la boutique et se dirigeait vers la sortie la plus proche.

L’antiquaire prit la carte entre les mains et lut « Docteur Eleni CONSTANTINOU – Médecine générale – homéopathie – ostéopathie – acupuncture ».

*=*=*=*=*

Cela faisait maintenant dix jours qu’Eleni avait laissé sa carte à l’antiquaire et personne ne l’avait appelée. Le dimanche précédent, elle était retournée au Louvre des Antiquaires et la collection de statuettes n’était plus exposée, mais l’assistant présent sur place ce jour-là lui avait certifié qu’il n’y avait pas eu de vente.

Elle pensa que l’artiss’, comme elle l’avait baptisée, pouvait être en déplacement ou trop occupée et une fois de plus, elle s’obligea à prendre son mal en patience. La veille au téléphone, l’antiquaire lui avait encore assuré que personne d’autre n’avait montré d’intérêt pour la collection. Elle souhaitait cependant avoir rapidement des nouvelles, car cela commençait à devenir obsessionnel.

Elle regarda son agenda : Sandy Martin, une nouvelle patiente, se plaignant d’un lumbago quasi-chronique. Elle alla ouvrir la porte séparant son cabinet de la salle d’attente. Une seule personne s’y trouvait : une jeune femme dans les trente ans, de taille moyenne. En fait, tout en elle respirait la « moyenne », cheveux châtains coupés pas vraiment court ni vraiment long, yeux marrons, corpulence moyenne, teint clair. Les vêtements à l’avenant, jeans, pull, caban. Comme aurait dit l’un de ses amis qui avait une préférence pour l’exotisme, une française type, si seulement il y avait un tel type.

La seule note détonante, le léger accent – américain ? – quand la jeune femme salua le médecin.

Elle la fit s’asseoir et l’observa quelques instant avant de lui sourire d’un air encourageant.

« C’est la première fois que nous nous rencontrons. Un de mes confrères vous a recommandé à moi ? »

« Non. Pas vraiment. On m’a dit que l’acupuncture ou l’ostéopathie pourraient m’aider et comme vous êtes l’un des plus proches de chez moi. »

« Vous avez dit, en prenant rendez-vous, que vous souffriez d’un lumbago quasi-chronique ? »

« Oui, je crois avoir essayé beaucoup de choses, mais j’en suis à un point où les médicaments supposés me soulager me rendent encore plus malade. Les séances de kiné ne sont pas toujours efficaces. Je n’en peux plus. Je n’arrive plus à travailler… »

« Vous êtes arrêtée ? »

« Non, je travaille chez moi. Je suis indépendante. Et c’est là mon problème : j’arrive au bout de mes économies. »

« Je vais vous examiner et nous allons voir ce que nous pouvons faire. Si vous voulez bien vous mettre en sous-vêtements. Pendant ce temps, je vais regarder les radios que vous avez apportées. »

« L’autre docteur a dit qu’elles n’étaient pas significant… »

Eleni se détourna de l’écran lumineux, surprise par ce terme anglais qui venait émailler la conversation pour la première fois. Elle s’était vite habituée à l’accent, qu’elle trouvait charmant, et n’avait plus pensé à l’origine visiblement étrangère de sa patiente.

« Significatives ? Mais ne vous inquiétez pas ! Ce qu’elles ne montrent pas est tout aussi important. »

« Oh ! OK. Je ne porte pas de brassiere, je peux garder le tee-shirt ? »

« Oui, bien sûr ! »

Eleni contourna son bureau et commença son examen. « Vous avez énormément de tension dans le cou et les épaules. Vous ne souffrez pas de maux de tête ? »

« Si. Mais c’est chronique chez les femmes de ma famille. Je n’y fais plus attention. »

« Et votre dos doit être également douloureux. C’est ce qui cause vos lumbagos. Vous êtes tendue et quand vous faites certains mouvement, vous avez tendance à vous crisper, anticipant la douleur. En fait le meilleur moyen pour vous blesser. »

Eleni se recula un peu. « Si vous voulez bien monter sur la table d’examen. »

Voyant la jeune femme s’apprêter à retirer son tee-shirt, elle l’interrompit. « Gardez-le pour l’instant ! Je me propose d’abord de vous faire faire quelques mouvements qui devraient vous aider et ensuite un peu d’acupuncture pour vous soulager. J’espère que vous n’avez rien contre les piqûres ? »

Un sourire hésitant lui répondit.

Le téléphone sonna brutalement et Eleni ne put masquer un geste d’agacement en allant décrocher.

Sandy en profita pour observer le cabinet du médecin tout en s’installant sur la table d’examen.

De hauts murs peints d’une couleur crème très lumineuse sur lesquels se trouvaient plusieurs gravures anciennes, certaines de plantes médicinales, d’autre à caractère scientifique comme d’anciennes représentations du corps humain. Il y avait également une œuvre d’origine probablement chinoise montrant la carte des points d’acupuncture. L’atmosphère du cabinet était calme malgré sa situation rue de Rivoli, des doubles vitrages aux fenêtres filtrant les bruits de circulation.

Elle observa, à la dérobée, le médecin qui achevait sa conversation en fixant un rendez-vous. De la même taille qu’elle approximativement, elle avait le corps mince et sec de certains sportifs. Elle aurait été prête à parier que le docteur courrait des marathons. Des cheveux sombres courts et bouclés, des yeux noirs légèrement enfoncés, la peau délicatement hâlée. Il émanait d’elle une confiance et une assurance réconfortantes.

Eleni revint vers elle. « Je suis désolée de vous avoir fait attendre. Je pense que nous ne serons plus dérangées. »

« Je vous en prie. »

« Pour commencer, je vais vous demander de vous rapprocher du bord droit de la table et de passer votre bras droit autour de mes épaules. Ensuite, détendez-vous et laissez-moi faire ! Je vais faire faire certains mouvement à votre jambe. Si cela fait trop mal, dites-le moi ! »

Sandy passa avec précaution son bras autour du cou du médecin et essaya de se détendre malgré un trouble soudain né de cette proximité inattendue.

Pendant quelques minutes, Eleni fit faire toutes sortes de mouvements, des extensions, des flexions, forçant parfois légèrement sur les articulations. Elle passa ensuite de l’autre côté de la table de recommença sur l’autre jambe.

« J’ai fini. Vous n’avez pas de sensations désagréables ? »

« Non, ça tire un peu, mais pas plus que d’habitude. »

« Très bien. Je souhaiterais compléter ces manipulations pas une séance d’acupuncture. Vous connaissez? »

« Je connais le principe, mais ce serait la première fois… On le fait… maintenant ? »

« Si vous n’y voyez pas d’opposition. Ca ne prendra pas très longtemps, dix à quinze minutes. »

« OK, Let’s go ! »

« Très bien. Alors retirez votre tee-shirt et allongez-vous sur le ventre, les bras le long du corps ! Les aiguilles que je vais utiliser sont en acier stérile, à usage unique. Elles sont jetées après chaque séance. »

Sandy s’allongea et tourna la tête vers la fenêtre.

« Je sais que ce n’est pas très confortable, mais il faudrait que vous gardiez votre tête de face. »

« Sorry. »

« Non, j’aurais dû vous le dire. Vous ne devriez rien sentir de plus qu’un léger picotement. Une fois encore, si vous ressentez une gêne ou une douleur, dite-le moi ! »

Ensuite, Sandy ne sentit plus qu’une pression régulière du bout des doigts du médecin, suivie à chaque fois du picotement annonçant la présence d’une nouvelle aiguille sur son corps, essentiellement à la hauteur de la nuque, le long du dos, du creux des reins et le haut des fesses.

Eleni retourna ensuite s’asseoir à son bureau et Sandy n’entendit plus que le grattement de la plume d’un stylo sur le papier, bruit léger qui l’accompagna dans une semi-somnolence.

Trop vite, un effleurement sur sa peau nue la ramena à la réalité. Les petites aiguilles d’acier étaient retirées l’une après l’autre.

« Ca va ? Vous vous êtes endormie. »

« I think so… Oui, je crois. »

« C’est bon signe, la preuve que vous étiez vraiment décontractée. Habillez-vous et revenez vous asseoir ! Je vais vous prescrire un traitement homéopathique qui devrait vous soulager. Vous ne devriez pas avoir d’effets secondaires, mais si vous ne le supportez pas, arrêtez tout de suite ! »

« OK ! »

« Je souhaite également vous revoir dans trois jours pour une nouvelle séance. Mais vous devriez déjà ressentir un mieux certain. Vendredi à 15 heures, cela vous convient ? »

« Très bien. Et après ? Je fais comment ? »

« Eh bien… si tout se passe bien… vous ne devriez plus avoir besoin de voir un médecin, en tous cas pour ce lumbago. Mais si je peux me permettre un conseil, je ne sais pas qu’elle est votre activité, mais essayez de trouver une méthode de relaxation ! Sinon, la prochaine fois, ce sera à nouveau votre dos ou votre nuque ou des migraines dont vous ne pourrez venir à bout. »

« OK Doc, see you next Friday ! »

=*=*=*=

La semaine d’Eleni se poursuivit normalement. Les patients se présentèrent à leur rendez-vous. Par contre, l’artiss’ ne donna pas signe de vie et la patience d’Eleni s’amenuisait.

Le samedi, elle décida de revoir l’antiquaire. Y avait-il une combine là-dessous ? Un autre amateur intéressé ? La collection était-elle déjà vendue ? Toutes les possibilités, même les plus extrêmes lui passèrent par la tête. En d’autres circonstances, elle aurait sûrement abandonné l’affaire. Si quelqu’un n’avait finalement plus envie de vendre, c’était son droit, mais qu’il le dise et qu’il ne fasse pas lanterner les gens !

Cependant, cette collection lui avait tapé dans l’œil et dans le cœur et elle ne s’en désintéresserait que lorsqu’elle serait certaine de ne plus pouvoir l’acquérir.

L’antiquaire se leva en souriant dès qu’il l’aperçut à travers la porte vitrée et l’accueillit vivement quand elle entra dans son magasin.

« Docteur Constantinou ! Que je suis heureux de vous voir ! J’allais vous appeler. »

Eleni, au bord de la colère bien que le marchand n’y soit pour rien, répondit sèchement. « Vraiment ? »

« Ah Docteur ! Vous savez comment sont les collectionneurs. Et les artistes ! Je suis désolé qu’elle vous ait fait attendre ainsi, mais j’ai une bonne nouvelle pour vous. »

« Ah oui ? »

« Oui, je suis autorisé à négocier la vente en son nom. En fait, elle souhaite garder l’anonymat. »

« Si c’est régulier, ça ne pose pas de problème. Alors, finalement, quelle est son offre ? »

« Elle accepte de vous vendre le mannequin chinois pour 5.000 euros, mais… »

« Cela m’aurait étonnée qu’il n’y ait pas un mais ! »

« Soyez patiente et arrêtez de m’interrompre ! Elle souhaite que vous preniez toute la collection pour 20.000 euros. »

« C’est une somme. »

« J’en conviens. Et si ce n’est pas vraiment une bonne affaire, cela reste quand même une affaire intéressante. Je vous avoue que je lui ai conseillé de la vendre entre 30 et 35.000. »

« Pourquoi ce rabais alors ? »

« Il me semble qu’elle a des difficultés financières et elle est peut-être un peu pressée. »

« Puis-je revoir les statuettes ? »

« Bien sûr. Suivez-moi ! »

Il la conduisit vers l’arrière du magasin devant un placard fermé. Il repoussa les deux portes et s’écarta. Eleni prit son temps, observant chacun des objets, relevant les défauts ou imperfections, les marques d’usage et les méfaits du temps. Elle reposa la dernière statuette, le mannequin chinois à l’origine de tout, prit une profonde inspiration puis se décida.

« C’est une folie, mais il serait presque criminel de disperser cette collection. Je les prends tous. Je règle comment ? »

« Par carte bancaire si possible. Sinon, un chèque de banque dans la semaine. »

« Je vais payer par carte. » Eleni sortit une carte Visa Premier de son portefeuille. « Pourriez-vous vous charger de faire livrer les statuettes à mon cabinet ? »

« Ce ne sera pas un problème, vous êtes vraiment à côté. Je m’occuperai des les emballer dans la semaine et je vous les apporterai moi-même. »

« Ce serait très gentil à vous. Prévenez-moi juste avant de venir ! »

« Bien sûr. Tenez, composez votre code ! »

Le marchand découpa le ticket. « Si vous voulez bien signer le reçu… compte tenu du montant… et j’aurais également besoin d’une pièce d’identité. »

La transaction achevée, Eleni alla jeter un dernier coup d’œil à ce qui était maintenant sa collection, puis partit d’un pas léger, l’ordre de choses enfin rétabli dans son monde.

*=*=*=*

Deux ans plus tard.

Sans être vraiment maniaque, la routine matinale d’Eleni était relativement précise. Elle arrivait vers 9 heures 15 à son cabinet, passait saluer la concierge et récupérait le courrier du jour. Elle allait ensuite se préparer une tasse de thé et lisait ses correspondances : quelques factures, parfois des résultats d’analyses qui lui étaient adressés directement, des publicités en provenance de laboratoires pharmaceutiques.

Ce matin là, il y avait une grande enveloppe blanche dont elle ne pouvait deviner l’origine. L’adresse avait été écrite à la main et aucun cachet ne permettait de déterminer l’expéditeur. Après avoir dépouillé le reste de son courrier et tout en finissant son thé maintenant tiède, elle prit l’enveloppe et l’ouvrit délicatement avec son coupe-papier. Elle en sortit une invitation VIP à un vernissage pour la semaine suivante, une plaquette de quatre pages présentant l’exposition et une simple carte de visite au nom de S. MARTIN avec quelques mots manuscrits :

S’il vous plaît, venez !

Le nom sonnait quelque peu familièrement dans ses souvenirs, sans toutefois qu’elle puisse le placer clairement. L’exposition avait pour titre « Vs. » En regardant machinalement la dernière page, elle remarqua un passage surligné en jaune dans le paragraphe des remerciements : « Au Docteur E.C., mécène malgré elle »

Eleni s’arrêta de lire, franchement interloquée. « Docteur E.C. », ça ne pouvait être qu’elle. Mais elle savait qu’elle n’avait aucun lien avec le milieu artistique. Elle reprit le programme de présentation.

Vs.

(Versus)

Vieille Europe vs. Nouveau Monde
Les Anciens vs. Les Modernes
La peinture vs. La sculpture
Figuratif vs. Abstrait

Sandy Martin est incapable de se poser, de choisir et assume d’avoir constamment le c.. entre deux chaises. Et pourtant, au travers de son œuvre, aussi variée et diverse que sa vie, il y a une marque commune, l’immense générosité avec laquelle elle prodigue son art et qui fait que ses œuvres forment, à elles seules, leur propre catégorie.

La Galerie Kraft est heureuse de présenter une rétrospective des œuvres de Sandy Martin, réalisées principalement au cours des trois dernières années. Certaines auront déjà pu être vues au cours d’expositions collectives. Mais c’est la première fois qu’un tel ensemble est exposé ainsi.

Peintures, collages, sculptures, poteries, photos, dessins, Sandy Martin explore et renouvelle à chaque fois son mode d’expression, refusant de rester attachée à un style, un genre.

« Faire toujours la même chose ? Oui, si j’avais toujours la même chose à dire. Mais ce n’est pas le cas et cela se traduit de manière différente. »

Le fait qu’elle soit nommée avec son titre l’incitant à penser qu’il pouvait s’agir d’une patiente, elle consulta son ordinateur et constata qu’elle avait effectivement traité quelqu’un du nom de Sandy Martin deux ans auparavant lors de deux séances. Mais était-ce suffisant pour être qualifiée de mécène ?

Elle ne pouvait s’empêcher d’être intriguée et sachant qu’elle n’avait rien de prévu pour cette soirée, elle décida s’y aller. Mais que porte-t-on à un vernissage quand on reçoit une invitation VIP ?

*=*=*=*=

L’invitation précisait que le vernissage débutait à 19 heures, mais Eleni savait que pour ce genre de manifestation, ce n’était pas nécessaire de se présenter en avance. Et de toute façon, elle avait eu des rendez-vous qui ne lui permirent pas d’arriver à la galerie avant 19 heures 30. Elle la trouva facilement, dans une petite rue juste avant la Place des Vosges. De l’extérieur, elle admira l’espace d’exposition plutôt large et supposa, en devinant le départ d’un petit escalier intérieur, qu’il devait y avoir une surface identique en sous-sol. Il y avait déjà un peu de monde et des serveurs en veste blanche circulaient avec des plateaux supportant flûtes de champagne et verres de jus d’orange.

Il y avait un petit vestiaire à l’entrée où elle laissa son manteau, puis présenta son invitation. L’hôtesse d’accueil, après avoir coché son nom sur une liste, fit un signe à quelqu’un qu’Eleni ne put identifier. Alors qu’elle attendait, comme on l’en avait priée, elle observa que son tailleur pantalon gris à fine rayure tennis ne déparait pas et remercia une fois de plus l’enseignement de sa mère qui lui avait répété au moins mille fois qu’en cas de doute, une tenue classique lui permettrait d’aller partout.

Un homme d’une cinquantaine d’années s’approcha d’elle en souriant.

« Bonsoir. Je suis Bernard Kraft, l’heureux propriétaire de cette galerie. Sandy sera contente de savoir que vous avez pu venir. Elle est occupée pour l’instant avec un client potentiel, mais je lui fais part de votre présence dès qu’elle se libère. Vous connaissez les œuvres de Sandy ? »

« Pas vraiment, non. » Répondit Eleni, un peu étourdie par le flot de paroles.

« Alors vous êtes au bon endroit pour vous familiariser avec. Je vous laisse regarder. Si vous voulez boire quelque chose, le bar est au sous-sol, avec le reste de l’exposition, mais il y a toujours des serveurs qui passent. Bonne soirée ! »

Sur ces mots, il se détourna pour accueillir de nouveaux arrivants.

Eleni avança dans la galerie, attrapa au vol une flûte de champagne et commença à déambuler. Des petits groupes se trouvaient devant certaines œuvres, commentant d’un air profond. Eleni grappillait un mot ou deux au passage, mais rien ne l’arrêtait vraiment. Elle admettait trouver l’art moderne un peu trop hermétique à son goût. Elle descendit au sous-sol par un petit escalier en colimaçon. Elle se surprit à fredonner et nota, étonnée, qu’un récital de la Callas servait de musique d’ambiance. Le sous-sol était beaucoup plus impressionnant. Une grande salle voûtée aux murs de pierres de taille apparentes accueillait sur sa droite le bar où se trouvait agglutinée une partie des invités. Des œuvres de plus grande taille étaient exposées, principalement des sculptures mais surtout, sur le mur du fond, une immense toile vers laquelle elle se sentit attirée.

C’était encore une œuvre moderne, mais celle-ci semblait lui parler. Il y avait globalement trois grandes masses de couleurs, l’une sombre formant la moitié inférieure du tableau, la deuxième, plus lumineuse complétait le tableau et enfin une sorte de silhouette aux bras ouverts ou un phénix peut-être, se dégageant avec difficulté des miasmes de la partie basse pour retrouver sa liberté. En se reculant un peu, elle eut le sentiment qu’il y avait une espèce de halo lumineux qui attirait le phénix vers le haut. Il lui semblait que douleur et désespoir exsudaient de la partie sombre. C’était bien sûr une interprétation un peu simpliste, mais elle lui convenait.

Elle se recula encore un peu et faillit perdre l’équilibre quand une voix se fit entendre derrière elle.

« Sans vous, il n’y aurait rien de tout ceci ! »

*=*=*=*=*

Sans même se retourner, Eleni reconnut immédiatement la voix, le léger accent américain. Pourtant, quand elle fit face à l’artiste, elle se dit qu’elle aurait eu du mal à reconnaître son ancienne patiente, même si elle ne savait pas dire exactement pourquoi. Elle était vêtue d’une tunique couleur cinabre agrémentée de broderies de style ethnique par-dessus un pantalon sombre. Physiquement, il n’y avait pas vraiment de différences. Les cheveux semblaient un peu plus courts et le teint légèrement plus hâlé. Mais il dégageait d’elle une énergie, une lumière qui la transformait du tout au tout.

Eleni tendit la main en souriant. « Mademoiselle Martin, ou peut-être faut-il le prononcer à l’anglaise, je vous remercie de m’avoir conviée à cette soirée. »

Sandy répondit à la poignée de main ferme. « Bonsoir Docteur ! Oui, ça se dit Martin (NDA : Prononcé comme le prénom Martine), mais appelez-moi Sandy, s’il vous plaît ! »

« Uniquement si vous m’appelez Eleni. »

Les deux femmes se sourirent et avant qu’un silence ne s’installe de façon permanente, Eleni reprit. « J’ai peur de ne pas comprendre mon rôle dans votre exposition, sans parler de mon rôle de mécène involontaire. Non que je ne me sente pas flattée, mais je ne voudrais pas usurper… »

« Vous avez parfaitement droit à ce titre. Pour vous donner un début d’explication, je vous poserai une seule question : Comment vont mes bébés ? »

« Vos bébés ? » Et soudain, tout se mit en place pour Eleni. Elle vit sa collection de curiosités qui tenait une place de choix dans son cabinet, l’endroit où elle passait le plus de temps et où elle pouvait le mieux en profiter et les conditions dans lesquelles elle en était devenue propriétaire.

« C’était vous ? Mais comment… ? »

« Oui, c’était moi. Mais l’histoire est un peu longue. »

Pour le coup, Eleni se sentit vraiment curieuse. « Je serais heureuse de l’entendre… »

Sandy sembla hésiter un instant, puis jetant un regard circulaire sur la salle. « Non. Pas ici, pas ce soir. Mais une autre fois, je promets. »

« Si vous me promettez, je veux bien patienter. Mais puis-je au moins avoir une version abrégée pendant que vous me guiderez au milieu de vos œuvres ? »

« Un digest ? Mmmm. Oui, je peux et nous allons commencer avec cette toile qui semblait tant vous fasciner… »

*=*=*=*=*

Eleni était allongée dans son lit et se retourna une fois de plus, incapable de trouver le sommeil malgré l’heure tardive à laquelle elle était rentrée. Elle n’aurait pas cru qu’elle allait passer autant de temps à la galerie et y prendre plaisir. Hormis quelques interruptions, l’artiste se devant à tout son public, Sandy l’avait guidée parmi un certain nombre des pièces exposées, lui expliquant les circonstances de leur création, ce qu’elle avait cherché à faire, si elle en était contente.

Cette plongée sans filet dans le processus créatif d’une artiste contemporaine avait été une véritable révélation. Eleni avait de bonnes notions sur l’histoire de l’art, les grands mouvements, parfois les implications sociales et politiques. Elle aimait l’art, mais y réagissait de façon instinctive : elle aimait ou elle n’aimait pas, sans se poser de question sur le pourquoi.

Cette soirée apportait soudain une nouvelle profondeur à la façon dont elle pouvait appréhender une œuvre, même si elle reconnaissait que sans quelqu’un comme Sandy pour l’accompagner, elle passerait encore à côté de beaucoup de choses.

Sandy… une autre découverte ! L’artiste lui avait brièvement expliqué que lorsqu’elles s’étaient rencontrées deux ans auparavant, elle était au plus bas. Des douleurs quasi continues l’empêchaient de travailler et elle n’avait plus un centime de côté. En quelques jours, Eleni l’avait soulagée de tous ses maux. Elle était alors entrée dans une période de création quasi-frénétique, comme pour se rattraper de ces longs mois d’inactivité.

Eleni avait supposé la même chose une fois qu’elle avait réalisé qui exactement était Sandy et elle attendait avec impatience leur prochaine rencontre pour en savoir plus sur la jeune femme. Elle était restée la dernière, jusqu’à la fermeture de la galerie et au moment de se séparer, elles se tutoyaient, avaient échangé leurs coordonnées et s’étaient donné rendez-vous le samedi suivant à l’atelier de Sandy.

Une fois de plus, elle changea de position dans son lit, puis ferma les yeux. Elle revit le tableau qui l’avait tant impressionnée et s’endormit doucement, un phénix aux ailes déployées l’accueillant au pays des songes, un phénix qui avait prit le visage de Sandy.

*=*=*=*=*=*=*

Le temps était plutôt doux en ce début d’après-midi et le soleil jouait à cache-cache avec quelques nuages éparpillés dans le ciel. Le pont de l’Alma se reflétait dans la Seine. La journée sembla parfaite à Eleni alors qu’elle longeait le fleuve en direction de Chaillot.

L’immeuble donnait directement sur le bord de Seine. Eleni se dit que la vue devait être superbe depuis l’atelier dont elle ne pouvait même pas apercevoir les grandes baies vitrées en retrait au dernier étage.

Elle entra le code à la porte cochère, puis emprunta l’ascenseur. Arrivée au sixième étage, il n’y avait qu’une seule porte à laquelle elle frappa trois petits coups sonores.

De derrière la porte, elle pouvait entendre quelques notes de musique et le bruit étouffé de pas s’approchant.

Eleni retint son souffle quand Sandy ouvrit la porte. Celle-ci portait un T-shirt maculé de tâches de peinture sur un jean usé dans le même état. Elle se recula légèrement pour laisser entrer son amie et se retrouva soudain les bras chargés d’un magnifique bouquet de fleurs. Elle plongea son visage au milieu et en respira le parfum enivrant. Puis elle se ressaisit et remercia Eleni. Celle-ci, un peu confuse, bafouilla.

« Je ne savais pas quelles étaient tes fleurs préférées. Alors, j’ai pris un peu de tout… »

Sandy jeta un coup d’oeil au bouquet et remarqua, qu’effectivement, toutes les fleurs de saison étaient présentes dans cet arrangement. « Je ne suis pas sûre d’avoir assez de vases pour les mettre en valeur. Viens ! Tu vas m’aider. »

Elle pénétra dans le vaste studio envahi de lumière. Il y avait deux portes à l’une de ses extrémités et une seule porte à l’autre, outre celle par laquelle elles étaient entrées. Elle suivit Sandy vers la porte solitaire qui menait à une cuisine. Sandy se retourna et la toisa rapidement. « Tu n’es pas vraiment plus grand que moi. Il va falloir monter sur une chaise pour attraper ce qui me sert habituellement de vases. Tu y vas ou j’y vais ? »

« Je ne souffre pas de vertige. Je peux monter si tu préfères. »

« Effectivement, ça m’arrangerait si tu es sûre que ça ne te pose pas de problème. »

« Montre-moi juste le placard où ils se trouvent. »

Contrairement à ce que pensait Sandy, les quelques vases qu’elle possédait suffirent à recueillir toutes les fleurs et elle disposa les bouquets ainsi formés à plusieurs emplacements de choix dans son studio. Elle invita ensuite Eleni à s’asseoir dans l’un des fauteuils se trouvant dans le coin opposé du studio, prenant pour elle le petit canapé qui se trouvait à angle droit.

« Je ne te fais pas vraiment visiter. Tu as déjà vu la cuisine. Derrière ces deux autres portes se trouvent ma chambre et la salle de bains. J’avoue que je ne suis pas vraiment équipée pour recevoir. En fait, tu es la première personne qui ait pénétré dans mon antre depuis fort longtemps. »

« Alors, je me sens particulièrement honorée d’être ici cet après-midi. Au fait, je ne te dérange pas ? Si tu travaillais… »

« Non. Tu ne me déranges pas. S’il ne tenait qu’à moi, je serais toujours en train de travailler. C’est vrai qu’en ce moment, j’ai plein d’idées. Alors je suis toujours en train de crayonner ou de jouer avec de la glaise. »

« Tu vas peut-être me trouver indiscrète et si tu ne veux pas, dis-le moi ! Est-il possible de voir sur quoi tu travailles en ce moment ? »

« Normalement, je ne montre que mes oeuvres terminées. Mais comme je te le disais, il y a tellement longtemps que je n’ai pas reçu de visite dans mon atelier… Je te laisse jeter un coup d’oeil pendant que je vais mettre des vêtements propres. »

Alors que Sandy se dirigeait vers la porte de sa chambre, elle jeta par-dessus son épaule.

« Fais comme chez toi, je n’en ai pas pour longtemps. »

Eleni ne se fit pas prier et se dirigea d’abord vers un chevalet qui supportait une toile de taille moyenne. Il s’agissait visiblement d’une composition abstraite, Eleni ne pouvant vraiment distinguer qu’une explosion de couleurs. Un peu plus loin, sur une selle de sculpteur faite d’un bois clair vernis, se trouvait un buste. Juste à côté, un autre chevalet supportait plusieurs grands blocs à dessins. Eleni ne put s’empêcher de soulever la couverture du premier et retint brusquement sa respiration quand le dessin se révéla à elle. Elle souleva rapidement les pages suivantes, puis revint au premier dessin qui semblait servir de modèle au buste : il s’agissait sans la moindre erreur possible d’un portrait la représentant.

Elle n’entendit pas Sandy revenir et ne se retourna qu’en sentant une main sur son épaule. Les questions se bousculaient dans son esprit sans qu’elle puisse en formuler aucune. Elle reprit le bloc et remarqua que certains dessins, les plus aboutis, étaient datés. Le plus ancien remontait à leur première rencontre. Tout y était dans les moindres détails : les boucles souples, les yeux sombres légèrement enfoncés, les sourcils un peu plus marqués que ne le voudrait la mode.

Sandy opta finalement pour l’humour. « On ne rencontre pas tous les jours un pâtre grec. L’occasion était trop belle. »

Eleni la regarda, blessé. « C’est tout ce que je suis ? Un modèle ? »

« Pardonne-moi ! Ce n’est pas ce que j’ai voulu dire… »

Sandy se recula d’un pas, cherchant soudain que faire de ses mains.

« Je crois que c’est ce que tu voulais dire. Ce bloc en est la preuve, non ? »

« Non. Ce n’est pas ce que j’ai voulu dire. Tu ne m’as pas servi de modèle. Tu as été mon inspiration ! Ma muse… muse et mécène en une rencontre. Je voulais t’en parler… J’allais le faire… I swear… je jure ! Please, let’s sit down… Asseyons-nous ! On va parler, please… »

Sandy était au bord des larmes et Eleni se demanda soudain d’où venait son mouvement d’humeur. Elle devrait se sentir honorée d’avoir ainsi retenu l’attention d’une artiste qu’elle admirait. Elle accepta la main que Sandy lui tendait et alla s’asseoir à côté d’elle.

« Désolé… Je ne sais pas ce qui m’a pris. »

« Tu n’aimes pas les surprises. » Ce n’était pas une question.

Eleni ne put s’empêcher de sourire. « Je crains que non. »

« Je voulais vraiment en parler cet après-midi. Tu vois, il y a deux ans, tu m’as vraiment sauvé la vie. Tu m’as guérie de mes douleurs, tu m’as donné les moyens matériels de me remettre à mon art, mais surtout, tu m’as rendu l’inspiration. Il y a ces dessins et ce buste et si tu vas voir dans ce coin, tu trouveras aussi une dizaine de toiles. Je pourrais monter une exposition dont tu serais unique objet. »

« Je ne sais pas quoi dire… » Eleni se sentit gênée de soudain tant d’attention.

« Dis-moi d’abord que tu ne m’en veux pas ! »

« Non, bien sûr ! »

Sandy, rassurée, décida de pousser sa chance. « Je voudrais aussi que tu poses pour moi… »

« Que je pose ? Tu n’es pas lassée de me représenter ? »

« Non. En fait, j’ai un certain nombre d’idées que je ne peux réaliser comme ça… » L’artiste savait maintenant qu’elle abusait de la situation, mais le soudain rosissement qui avait envahit le visage d’Eleni était too cute pour laisser tomber.

« Quelles idées ? »

« J’aimerais aussi que l’on apprenne à mieux se connaître… »

« Sandy, quelles idées ? »

« …L’autre soir, au vernissage, j’ai vraiment aimé notre conversation et la façon dont tu étais, en fait, très proche de l’idée que je m’étais faite de toi… »

« Sandy ! »

« Yeeees ? »

« Quelles idées as-tu que tu ne peux réaliser avec cette multitude de croquis ? »

« Mmm… Il est peut-être un peu tôt pour en parler… »

« Quoi ! Tu ne veux pas parler de nu ? »

« Mmmm… Pourquoi pas ? »

« Il…il n’en est pas question ! »

« Ça resterait dans la collection privée… »

« Ce n’est même pas la peine d’y penser ! »

« Mais je ne te demande pas de poser nue dès demain… »

« Encore heureux ! »

« …Mais plus tard, quand tu seras plus à l’aise… »

« … »

« Tu vois, tu es d’accord ! Je vois là le début d’une merveilleuse association. »

« Sandy !!! »

« Et maintenant que je t’ai dévoilé mon terrible secret numéro deux, je vais passer au numéro un. »

« Mais de quoi parles-tu ? »

« De ceci… »

Et prenant le visage d’Eleni entre ses mains, Sandy l’embrassa, d’abord avec délicatesse, puis, l’effet de surprise passé, avec plus de fougue quand elle sentit qu’il était répondu à son baiser.

Elle s’écarta doucement et se blottit contre Eleni.

« J’y pense depuis deux ans… »

Eleni enlaça la jeune artiste. « J’y pense depuis l’autre soir… j’ai du retard à rattraper… »

« Tu t’y feras. Don’t worry !  »

« Don’t worry, be happy ?  »

« Exactement, don’t worry, be happy !  »

Fin (Mars-Septembre 2006)

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