Au bord du Styx

Le Chevalier à la Rose

Avertissements : Il n’y en a pas. Les personnages sont à moi et ne ressemblent à personne de connu ou de moins connu (même si les mélomanes averti(e)s pourront sourire de temps en temps à certains emprunts que j’aurai osés).

Il n’y a ni violence ni scène torride.

Par contre, je vais parler « musique classique » et plus particulièrement Opéra. Alors, avant que vous ne partiez en courant, je vous ai préparé un petit glossaire des termes utilisés. Sympa, non ?

Remerciements (par ordre alphabétique) à Fanfan et Rainbow pour leur soutien et la relecture du brouillon.

Si vous voulez commenter, je vous en prie… 😉

Ouverture

« Non, c’est non ! Je sais que c’est une occasion magnifique, qui ne se représentera peut-être jamais. Mais je ne veux pas couler ma carrière avant même de la débuter. »

Athena Nissopoulos n’y tint plus et se leva de son siège. Elle se mit à aller et venir dans le bureau sous le regard indulgent de son agent et du génie actuel de la mise en scène Alessandro Pietri.

Tout en faisant les cent pas, la jeune mezzo-soprano reprit sa diatribe. « Arrêtez-moi si je me trompe. Nous sommes dimanche matin… à New York… et vous voulez que je chante pour la générale vendredi à Paris. Vous avez déjà réservé mon billet dans le Concorde de ce soir et j’ai quatre jours pour me mettre au point alors que tout le monde répète depuis deux semaines. D’accord, je connais le rôle par cœur et je dois sûrement le chanter en dormant, mais il y a des limites ! Etes-vous sûrs que McLean ne sera pas rétablie d’ici là ? »

Pietri secoua la tête. « C’est certain. Même si sa gorge va mieux et lui permet de chanter, elle sera encore trop fatiguée pour tenir plus d’un acte… »

Tout en parcourant à nouveau le même circuit porte-fenêtre et retour, Athena leva les bras au ciel. « Et la doublure, n’est-elle pas là pour ça ? »

Le metteur en scène prit un air gêné. « Nous avons un problème de couleur de voix. Dans les deux premiers actes, prises séparément, ça va. Mais dans le troisième acte, toutes ensembles, ça ne va pas. Et nous avons eu beau travailler, ça ne passe pas. Elles le reconnaissent toutes. Et de plus, une doublure, c’est bien pour remplacer un soir, pas pour assurer toutes les représentations. »

« Mais pourquoi moi ? Il y a des tas de mezzo-soprano qui pourraient prendre le rôle d’Octavian au pied levé en Europe ? »

Mike Mallone, l’agent d’Athena, prit enfin la parole. « Pas tant que ça Athena. Et tu sais que tu es l’une des meilleures dans le rôle. »

« La meilleure, c’est Ellen McLean. Je ne lui arrive pas à la cheville. »

Mike sourit. « Je ne te connaissais pas si modeste, ‘Thena. Pourquoi te fais-tu tant prier ? C’est une chance inespérée. D’autres tueraient père et mère pour être à ta place. Nous sommes d’accord que tu n’as que très peu de temps, mais ta connaissance du rôle est irremplaçable. Alessandro fera tout ce qu’il faut pour que tu sois à l’aise avec sa mise en scène et tu auras une répétition avec orchestre avant vendredi. Alors dis-moi quel est ton problème ! »

Athena parcourut trois fois son circuit avant de s’arrêter devant le metteur en scène. « La Maréchale est bien interprétée par Erika Grosskopf ? On parle bien de son grand retour sur scène après plus de cinq ans d’absence ? »

Alessandro la regarda, engageant. « Oui, exactement. Ce sera sans aucun doute l’événement lyrique de l’année. Et Erika souhaite l’immortaliser par un enregistrement si tout se passe bien. Et j’ai déjà l’accord de Deutsche Grammophon pour un album et un DVD de la représentation en live. »

Athena le regarda, désespérée. « Vous n’avez pas entendu parler de ce qui s’est passé l’année dernière quand elle a accepté de donner une Master Class ? »

Mike sembla alors se désintéresser de la conversation et tourna son regard vers la grande baie vitrée de son bureau.

La cantatrice poursuivait. « Elle m’a massacrée, laminée, humiliée. Mon Dieu, j’aurais gagné ma vie en chantant dans les rues, à l’écouter, ça n’aurait pas été pire. Et vous voulez que j’aille à Paris dans ces conditions ? Dès qu’elle me verra, elle me rira au nez et retournera dans sa loge. Et qui sera bien ennuyé ? Vous. Car vous devrez annuler les représentations. Et je ne parle même pas de ce que vous fera la grande Erika pour avoir saboté son retour. »

Alesandro Pietri sourit alors, certain de sortir son atout. « Et si je vous dis que je suis ici parce qu’Erika vous a demandée ? »

Athena s’arrêta pour la première fois. « Quoi ? Que voulez-vous dire ? »

« Exactement ce que j’ai dit. J’ai demandé à Erika quelques noms avec qui elle voudrait chanter et elle ne m’en a donné qu’un seul, le vôtre. Et face à ses exigences, nous étions prêts à payer votre dédit si vous aviez déjà été occupée ailleurs. »

La jeune femme retourna dans son fauteuil, abasourdie. « Elle se souvient de moi ? Vous êtes sûr qu’elle ne me confond pas avec quelqu’un d’autre. Je ne sais pas moi, Angelopoulos peut-être. Ah non ! C’est une soprano… »

Mike se leva et alla poser une main rassurante sur l’épaule de la jeune femme. « J’en ai parlé à Alessandro dès qu’il m’a appelé, mais c’est bien toi qu’elle veut.

Le metteur en scène se leva. « Oui, c’est bien vous. Elle m’a dit avant de partir que j’avais intérêt à vous ramener, qu’elle avait une leçon à finir. Vous comprenez ? »

« Mon Dieu, ça va être ma fête. Devant ses commentaires, je suis partie en claquant la porte. Elle n’a jamais fini sa leçon. »

Allesandro Pietri se leva. « Je comprends que la situation soit délicate pour vous. Je ne peux que vous dire qu’Erika tient vraiment à ce spectacle. Son avenir est en jeu également. Nous avons pu réunir un plateau exceptionnel sur son nom seul. Un échec serait dramatique pour tout le monde, mais surtout pour elle. Quoi qu’il se soit passé il y a un an entre vous, je suis certain qu’Erika se comportera comme la grande artiste qu’elle est, en véritable professionnelle. C’est à vous de voir si vous pouvez faire abstraction de cet incident entre vous l’année dernière. Je vais retourner à mon hôtel. Donnez-moi votre réponse dans deux heures au plus tard ! »

Athena se leva en même temps que lui. « Attendez ! Ce ne sera pas la peine… »

Mike l’interrompit. « Athena, réfléchis ! »

La jeune femme se dirigea vers la porte. « C’est tout réfléchi. J’accepte. Maestro, je vous verrai ce soir à l’aéroport. J’ai des bagages à faire et des dispositions à prendre. Mike, à plus tard ! »

Les deux hommes se regardèrent. Mike se rassit. « Al, tu as quelques minutes ? »

« Oui, bien sûr. Ce fut plus rapide que tu ne le pensais ? »

« Oui, beaucoup plus rapide. ‘Thena a vraiment été traumatisée par cette Master Class. Elle se faisait une joie d’y assister. Elle avait une très grande admiration pour Erika. »

« Avait ? »

« Aujourd’hui, je ne sais plus. Elle n’était pas une simple débutante. Elle avait déjà chanté pendant deux ans avec la troupe du Staatsoper de Vienne. J’ai visionné l’enregistrement de son passage devant Erika. Je ne sais pas ce qu’il s’est passé. Elles semblaient toutes les deux sur la défensive. C’est vrai que ‘Thena était tellement tendue que ça n’a pas arrangé sa performance, mais Erika a été particulièrement cruelle et insultante. Je ne sais pas si c’est une bonne idée… Je ne peux que te demander, dans la mesure du possible, de faire attention à elle. »

Alessandro prit un air pensif. « Tu m’as prévenu et je vois bien que les risques sont grands, mais Erika l’a demandée et la petite a dit oui. Et Erika n’a pas les moyens, tu le sais, de manquer son retour. Ce sont des professionnelles. Tout se passera bien. »

« Je l’espère. »

~*~

Premier Acte

Athena n’avait pas beaucoup dormi. La nuit avait été écourtée par l’arrivée tardive à Paris et l’appréhension qu’elle ne pouvait s’empêcher de ressentir. Alessandro lui avait expliqué que ce matin, elle ferait les essais de costumes et qu’il passerait ensuite quelques heures à lui expliquer ce qu’il attendait d’elle. En milieu d’après-midi, elle travaillerait avec les autres artistes sur ses placements et certains enchaînements puis elle chanterait deux heures environ.

Dès le lendemain, la répétition générale se tiendrait en début d’après-midi et ne pouvait être déplacée. La diva exigeait au moins soixante-douze heures entre deux interprétations intégrales de l’œuvre. Les deux jours suivants seraient consacrés principalement au chant avec ses deux co-interprètes et aux détails de la mise en scène. Et vendredi, le moment de vérité. La représentation qui, plus que n’importe quelle autre, pourrait marquer à jamais sa carrière et lui ouvrir le chemin de la gloire ou au contraire la cantonner pour toujours aux programmations de seconde catégorie.

Et tout dépendait d’Erika Grosskopf, son idole pendant longtemps, mais aujourd’hui, une entité inconnue après leur unique et orageuse rencontre.

La sonnerie du téléphone brisa le silence de la chambre d’hôtel que l’opéra lui avait réservée. Une voiture l’attendait pour l’emmener. Le trajet fut rallongé par des embouteillages, fréquents à Paris. Arrivée à l’entrée de l’Opéra-Bastille, un assistant d’Alessandro Pietri se chargea de l’accompagner aux ateliers pour s’occuper de ses costumes. Elle ne pouvait hélas pas se glisser dans ceux d’Ellen McLean, plus petite qu’Athena d’au moins quinze centimètres. Elle eut la bonne surprise de voir que l’atelier avait contacté l’opéra de Vienne et, sur la base des mensurations données, avait déjà dessiné ses patrons. Ils ne nécessitaient que quelques ajustements et Athena put se diriger rapidement vers la salle où se tenait la répétition. Les nœuds de son estomac qui ne l’avaient pas lâchée depuis qu’elle avait accepté de venir, se manifestèrent avec encore plus de violence. Elle dut pâlir car l’assistant l’arrêta et lui demanda si elle se sentait bien. Elle mit son malaise sur le compte de la fatigue et du décalage horaire. Elle suivit l’assistant, Karl, dans la salle de spectacle. Pietri était assis au cinquième rang et donnait des indications scéniques. Il s’agissait de la fin de la première partie du troisième acte, quand l’avenir du Baron Ochs s’écroulait, son incartade dévoilée. Allait ensuite commencer la dernière partie de l’opéra, celle où les trois cantatrices chanteraient ensemble, Octavian et Sophie réalisant qu’il n’y avait plus d’obstacle à leur amour. La Maréchale voyant Octavian quitter sa vie sans un mot, sans se retourner, pour un duo final avec Sophie, quitte la scène en compagnie du père de la jeune fiancée pour lui expliquer tous les avantages à laisser les jeunes gens ensemble.

Il s’agissait également des morceaux qui avaient causé sa venue. Elle était à peu près sûre que Pietri allait lui demander de chanter. Il ne la déçut pas. Dès qu’il aperçut la jeune chanteuse, il lui fit un grand signe du bras pour l’inviter à se joindre à lui. Il la salua avec une effusion tout italienne. Il la remercia à nouveau de sa présence et lui expliqua où il en était de la répétition, lui demandant si elle se sentait assez en voix pour chanter.

Athéna n’était pas sûre de pouvoir chanter. Elle avait fait quelques vocalises avant de quitter son hôtel, mais elle ne se sentait pas vraiment en voix. Cependant, un rapide coup d’œil vers la scène lui révéla Erika, le regard braqué sur elle.

Elle prit une profonde inspiration et, sans dire un mot, se dirigea vers la volée de marches qui avait été installée pour permettre de passer de la salle à la scène.

~*~

Athena était enfermée avec un pianiste depuis près d’une demi-heure et elle passait en revue tous ses exercices de chant, survolant les difficultés avec une aisance déconcertante. Et cela ne faisait qu’augmenter la colère qu’elle ressentait contre Pietri qui l’avait fait chanter cet après-midi, contre Erika qui ne l’avait pas quittée des yeux, un petit sourire ironique aux lèvres et surtout contre elle-même qui laissait passer la chance de sa vie en ne pouvant pas se maîtriser quand il le fallait.

Sentant que sa voix étant enfin là, elle fit signe à l’accompagnateur d’attaquer le premier air qu’elle avait sélectionné pour cette répétition. Tout allait bien jusqu’à ce qu’elle sente un léger courant d’air dans son dos. Elle se retourna et vit sa Némésis, Erika Grosskopf, dans l’entrebâillement de la porte. Elle cessa de chanter.

Erika entra dans la pièce et fit signe au pianiste de les laisser. Celui-ci rassembla ses partitions et partit sans dire un mot.

Athéna n’avait rien dit, mais il n’était pas besoin d’être fin psychologue pour voir la colère affleurer à son visage. Alors qu’elle s’apprêtait à parler, Erika l’interrompit.

« Il faut que nous mettions deux ou trois choses au point. » Le ton était ferme, mais pas agressif, plus déterminé qu’autoritaire.

Par contre Athéna se tenait franchement sur la défensive. « Je ne vois pas ce qu’il y a à ajouter après ce fiasco. Vous allez attendre que McLean se rétablisse et vous me remettrez dans le prochain avion pour New York. »

Pour la première fois, la jeune femme crut voir une légère incertitude dans la contenance de la cantatrice, mais très vite, elle n’eut plus face à elle que la grande artiste de renommée mondiale, à l’assurance sans faille.

« Pourquoi as-tu accepté de venir ? »

« Pardon ? »

Elle regarda Erika prendre place sur le tabouret laissé libre par l’accompagnateur. Si elle y avait pensé plus tôt, elle aurait bien voulu s’asseoir également. L’épuisement accumulé à la suite de son vol transatlantique, puis de cette séance de répétition se faisait enfin sentir et sapait la dernière énergie qui avait nourri son accès de colère. Elle ne réagit même pas au tutoiement inattendu.

Erika ne marqua aucun énervement. « La question me semble simple. Pourquoi avoir accepté la proposition d’Alessandro ? »

Athéna jeta un coup d’œil circulaire dans la pièce, mais ne vit aucun autre siège. Elle fit quelques pas vers le mur le plus proche du piano, s’adossa, puis se laissa glisser à terre. Elle croisa les jambes à l’Indienne et posa ses coudes sur ses genoux. Un grand soupir, puis quelques mots à peine articulés. « Si je le savais… »

« Essaie ! »

« Parce que participer à ce qui doit être l’événement lyrique de la saison, comme dit le Maestro Pietri, n’est pas suffisant ? »

« C’est tout ? Je ne te crois pas. »

La jeune femme releva à peine la tête. « Pourquoi ? »

« Si tu es venue pour ce que j’appellerais de bonnes raisons, alors j’essayerai de te convaincre de ne pas abandonner. »

« Je ne sais pas quoi dire… »

Erika, qui n’avait que légèrement tourné la tête quand Athéna était allée s’asseoir, se tourna complètement et lui fit face.

« Si je te dis que je te voulais vraiment ici, est-ce que cela t’aide ? »

Un léger haussement d’épaules. « Alessandro l’a dit. »

Erika amorça un geste vers la jeune femme, puis reposa ses mains sur les genoux, le dos bien droit, la tête dans l’axe. « C’est la vérité. McLean, c’était pour faire une affiche. Je n’ai rien à dire contre elle. Elle aurait tenu le rôle. Que dire ? Elle a tellement joué ce rôle qu’elle est Octavian. Mais toi, tu es mon choix. »

« Pourquoi ? »

« Sais-tu pourquoi j’ai arrêté de chanter ? »

Athéna ne s’étonna même pas du changement de direction que prenait la conversation. « J’ai entendu dire que vous aviez eu des problèmes personnels, la famille…. Je ne sais pas trop. Vous avez été toujours très discrète sur votre vie privée. En fait, je crois que certains se demandent si, en dehors du chant, vous avez vraiment une vie privée. »

« J’avais une ‘vie’ si on peut appeler une vie ce qui restait après le chant, les représentations, les répétitions, les déplacements. Mais la personne qui la partageait avec moi a pensé qu’on ne partageait plus que de bons moments… quand j’étais disponible. Et quelqu’un d’autre lui a offert une vraie vie. Je n’avais pas les armes pour lutter. »

« Désolée… »

« Quand je me suis retrouvée seule… Je ne sais pas ce que j’ai pensé… que c’était mieux ainsi… que je me devais d’abord à mon art, à mon public. J’ai multiplié les représentations, allant d’une ville à l’autre, alternant entre l’Europe et les Etats-Unis. Tout en faisant ce que je pensais être nécessaire pour ma voix, protéger ma gorge, tu sais ? Et soudain, une peur que nous avons toutes, mais qui m’avait peut-être un peu échappé, est revenue en force : la peur de perdre ma voix. Toutes les conditions semblaient être réunies. La multiplication des rôles, la fatigue, le stress. Au moindre fléchissement, ma peur s’accroissait. Et un jour, je n’ai pas pu chanter. Mais après bien des examens, il est apparu que c’était uniquement psychologique. Mes cordes vocales étaient dans l’état que l’on pouvait imaginer après ce que je leur avais fait subir… mais rien que quelques mois de repos n’auraient permis de rétablir. »

« Dépression ? »

« Oui. Ce fut le diagnostic unanime. Et comme traitement, suivre une thérapie et attendre que l’envie de chanter revienne. »

« Apparemment, l’envie est revenue. »

« Oui, grâce à toi. »

« A moi ! Mais… Que voulez-vous dire ? »

« Pendant quatre ans, j’ai erré… j’ai cherché si je pouvais vivre autrement qu’à travers le chant. L’argent n’était pas un problème. Mais rien, ni personne, ne m’a fait arrêter, réfléchir, changer d’avis… Jusqu’à notre rencontre officielle. »

« Officielle ? »

« Oui, je t’avais entendue chanter deux fois à Vienne et une fois dans un petit festival de musique baroque où des professionnels et des semi-amateurs avait monté une œuvre de jeunesse de Haendel ou Monteverdi, je ne sais plus.

Quand on m’a proposé cette Master Class, je me suis dit que ce serait amusant. Malgré mon « handicap », je ne m’étais jamais vraiment écartée de l’opéra. Je n’avais pas de ressentiments. Je vivais la chose avec fatalité. Ma vie était quasiment détruite, en grande partie par ma faute. Je n’avais personne auprès de moi. Une fois la scène arrêtée, je n’étais plus aussi intéressante. Et je n’étais malgré tout pas assez désespérée pour admettre les pique-assiettes.

Quand j’ai vu que tu faisais partie des inscrits, j’étais… je ne sais pas… contente de pouvoir te voir dans un autre contexte. Nous allions être toutes les deux sur la même scène même si ce n’était pas pour chanter ensemble…

Ensuite, je ne sais pas ce qu’il s’est passé. Je t’ai sentie nerveuse. Tu as choisi cet air de Chérubin que je trouvais trop facile pour toi et tout a dégénéré à partir de là. »

« Pourtant, d’autres étaient passés avant moi qui n’avaient pas pris de morceaux particulièrement techniques… »

« Je sais. Mais je crois que dans un sens, c’est moi que j’ai vue en toi et, d’un seul coup, j’ai relâché contre « moi » tout ce que quatre ans de « thérapie » n’avaient pu me faire exprimer. Et plus je ressentais l’injustice de mes propos à ton égard, moins je pouvais me contrôler… J’en suis profondément désolée.

Et quand je t’ai vue arrêter, descendre de la scène et quitter la salle, j’ai réalisé ce que j’avais fait, mais il était trop tard pour te retenir. »

« Pour ce que ça peut valoir à vos yeux, je suis désolée également. Je pense que je comprends mieux ce qu’il s’est passé… Cette journée qui devait être le plus beau jour de ma vie, s’est achevée en un tel cauchemar…  »

« Non ! »

« Si. Vous savez que le chant n’a pas toujours été ma principale activité ? »

« C’est pour cela que ta carrière a débuté si tard ? »

« Oui. J’ai longtemps chanté uniquement pour mon plaisir. J’ai participé à quelques festivals ouverts aux amateurs. Et c’est là que j’ai été réellement découverte. A cette époque, je n’avais pas de travail et je me suis dit : pourquoi pas ? Peu après, je me retrouvais à Vienne. Quelques festivals baroques et un ou deux rôles secondaires à Aix et me voici. »

« Plus une Master Class à New York il y a un an. C’était la première fois ?

« Oui, uniquement à cause de vous. Je vous admirais terriblement. »

« Admirais… ? »

Athena baissa la tête. « Parfois, il ne faudrait pas rencontrer les artistes que l’on aime. On se les imagine, on se fait une idée d’eux à travers leur art, mais leur personnalité est si différente… c’est un risque de déception. »

« Tu es déçue ? »

« Il y a un an, j’étais détruite. J’ai failli arrêter de chanter. Ce qui fait que je vous admirais n’avait pas disparu, mais vous entendre restait trop associé à New York. »

« Tu n’as pas arrêté finalement. »

« Non, mon orgueil a été plus fort. Je voulais vous montrer que vous aviez tort. »

« Et je voulais aussi te montrer que tu avais tort. Tu n’es pas la seule que cette Master Class ait fait réfléchir. Les derniers mots que tu m’as lancés avant de partir m’ont hantée plusieurs semaines. Et un matin, le désir de chanter était là. D’abord pour te montrer que tu avais tort. Et puis, parce que j’ai soudain réalisé que je pouvais tout recommencer en faisant les choses correctement. Tu avais raison. Tu souris ? Oui, je sais que je me contredis, mais que veux-tu ? J’avoue que tu avais raison. Comment peut-on exprimer un sentiment si on ne l’a pas ressenti ? Et comment éprouver des sentiments si on ne vit pas ? L’opéra, c’est la représentation exacerbée de la vie. La technique seule ne suffit pas. Enfin… la technique satisfera le commun des mortels. Mais il faut tout donner de soi à chaque fois que l’on entre en scène, son cœur, son âme, ses tripes. Et savoir que si l’on donne tout, le public te le rendra à la fin.

Pourquoi dit-on que La Maréchale est un rôle de maturité ? Techniquement, ce n’est pas un rôle exigeant. Il ne demande pas autant que… je ne sais pas, Elektra. Mais si tu n’as pas vécu avant de l’interpréter, c’est vide, sans aucun sens. Il y a cinq ans, je n’aurais pas pu le chanter. Aujourd’hui, je peux. Ou plutôt je pourrai… avec ton aide. »

« Je le voudrais bien. Mais vous avez vu comment s’est passée la répétition ? McLean, malade, s’en sortirait mieux que moi… Je ne veux pas vous décevoir… Une fois suffit. »

« Tu ne m’as pas déçue. Ou peut-être que si, un peu. Mais on n’est déçu que par les gens auxquels on croit. Si tu m’étais indifférente, ça n’aurait pas d’importance. Nous ne serions même pas là pour en discuter. »

« Vous croyez en moi ? »

« Du jour où je t’ai entendue chanter Chérubin à Vienne il y a trois ans. »

« Chérubin, encore… »

« Ne pense plus à cette class ! Nous sommes au-delà de ça, non ? »

« Je ne sais pas… »

« Cet après-midi, tu n’étais pas en voix. Tu es à Paris depuis moins de 24 heures. Tu es encore sous le coup du décalage horaire. Tu as des excuses. »

« Je ne suis pas sûre qu’il n’y ait que ça. »

« Que veux-tu dire ? »

« Je veux parler de New York. Je veux comprendre ce qu’il s’est passé. »

« Ne vient-on pas de le faire ? »

« Oui, mais… Je peux perdre mes moyens à tout moment face à vous si j’ai le moindre doute. Ça m’est déjà arrivé une fois. »

« Je pense que tu n’as plus à t’inquiéter et je vais te le prouver. »

Erika s’approcha du piano, posa ses mains sur le clavier et joua de mémoire quelques mesures qu’Athéna reconnut immédiatement.

« Tu connais ? »

« Ce n’est pas mon répertoire, mais je connais. »

« Ce n’est pas non plus un rôle pour moi, mais je peux au moins chanter cet air sans me ridiculiser. Faisons un essai ! »

Erika joua à nouveau les premières notes et commença à chanter

Viens, Mallika, les lianes en fleurs
Jettent déjà leur ombre
sur le ruisseau sacré
qui coule, calme et sombre,
Eveillé par le chant
des oiseaux tapageurs !

Athena poursuivit :

Oh ! maîtresse,
c’est l’heure où je te vois sourire,
l’heure bénie où je puis lire
dans le cœur toujours fermé
de Lakmé !

et enfin ensemble :

(Erika)

Dôme épais le jasmin
à la rose s’assemble,
rive en fleur, frais matin,
nous appellent ensemble.
Ah ! glissons en suivantle courant fuyant
dans l’onde frémissante.
D’une main nonchalante,
gagnons le bord,où l’oiseau chante ;
Dôme épais, blanc jasmin
nous appellent ensemble.

(Athéna)

Sous le dôme épais
où le blanc jasmin
à la rose s’assemble,
sur la rive en fleur,
riant au matin
viens, descendons ensemble.
Doucement glissons :
de son flot charmant
suivons le courant fuyant
dans l’onde frémissante.
D’une main nonchalante,
viens, gagnons le bord,
où la source dort
et l’oiseau chante.
Sous le dôme épais,
sous le blanc jasminah !
descendons ensemble ! »

Elle se regardèrent pour la première fois depuis le début du morceau et échangèrent une espèce de demi-sourire : Erika avait eu raison cette fois-ci. Elles pouvaient chanter ensemble et le résultat était plus que satisfaisant.

Elles finirent le morceau, sereinement.

(Il faut suivre :  Anna Netrebko  est la brune  soprano et interprète donc le rôle d’Erika alors qu’Elina Garança est la blonde mezzo-soprano en lieu et place d’Athena.)

Fin du Premier Acte

~*~

Deuxième Acte

Une bonne nuit de sommeil avait enfin permis à Athéna de se reposer. Et après la séance de chant de la veille au soir, elle n’appréhendait plus autant son arrivée à l’Opéra. Tout, bien sûr, n’était pas résolu, mais leur discussion intense devait lui permettre de repartir avec la diva sur des bases saines.

Une petite session de conditionnement dans la salle de bain, après la douche, avait achevé sa préparation. Tu connais le rôle par cœur. Tu pourrais le chanter en dormant. Et elle a dit qu’elle voulait chanter avec toi. Alors, tu finis de t’habiller et tu y vas !

Un taxi l’attendait au pied de l’hôtel et bien qu’embouteillé, le trajet ne pris pas autant de temps que le jour précédent. Le même jeune assistant l’attendait et la conduisit à un autre petit salon de répétition où se trouvait un simple piano droit. Elle demanda une petite heure pour préparer sa voix et, dès que la porte se referma, elle commença ses exercices.

Une heure plus tard, Karl était de retour et la mena vers la scène. Elle y retrouva la jeune soprano américaine d’origine chinoise Mary Wang et Alessandro Pietri commença à travailler avec elles pour les placements du deuxième acte. Mary, qui assistait aux répétitions depuis le début, n’en avait pas vraiment besoin, mais Athéna lui fut reconnaissante de sa présence et assimila rapidement les mouvements.

La mise en scène de Pietri était un mélange de classique et de moderne : tradition respectée en ce sens que les costumes et décors, comme dans le livret, seraient « 18e siècle ». Par contre, le maestro voulait que l’expression des sentiments soit franchement contemporaine. Il devait y avoir contact physique entre les interprètes et on ne parlait pas d’une main vaguement posée sur un bras pour simuler une fougueuse étreinte.

La présence d’A. Pietri à cette séance de travail avait agréablement surpris Athéna qui s’était attendue à voir un de ses assistants. D’autant qu’avec la répétition générale en costumes dans quelques heures, il devait y avoir un millier de détails à régler.

Herbert van Cuipert, qui jouait le rôle du Baron Ochs les avait rejoints et au milieu des éclats de rire, ils avaient travaillé le jeu de scène du début du 3e acte, quand Octavian, déguisé en servante un peu innocente, joue l’ivresse pour mieux piéger le baron et l’écarter du chemin qui mène à Sophie.

Tout se déroulait au mieux quand Erika arriva à son tour. La répétition s’arrêta et Alessandro se précipita pour saluer sa vedette. Ils échangèrent quelques mots, puis Erika les rejoignit sur scène.

Le Maestro annonça alors qu’ils allaient finir le placement du 3e acte avant de libérer tout le monde sauf Erika et Athéna qui travailleraient la première partie du premier acte.

A cette nouvelle, Athéna ne put s’empêcher de jeter un coup d’œil étonné à la diva. Elle avait été sûre qu’un assistant serait venu à ce moment pour servir de doublure à la Maréchale pendant qu’elle étudiait ses propres placements. Erika lui répondit par un petit signe de tête et un léger sourire.

La mise en scène de la fin de l’opéra était relativement simple. Les artistes fredonnaient leur partition à un rythme rapide tout en travaillant leurs déplacements. Quand tout sembla au point, Pietri allait laisser partir le reste de la troupe quand Erika demanda qu’elles reprennent juste une fois le trio du dernier acte quand Octavian déclare sa flamme à Sophie sans voir le retrait de sa maîtresse, la maréchale. Tous ceux qui avaient été présents la veille, savaient que le premier essai n’avait pas été une réussite et beaucoup s’étonnaient du calme avec lequel la diva avait pris la situation alors que tant était en jeu.

Même si Athéna se sentait rassurée après sa conversation de la veille avec Erika, elle n’avait pu chanter aucun passage de l’opéra, que ce soit avec elle ou Mary Wang. La difficulté de prendre le train en marche, et particulièrement ce train, faisait qu’elle aurait sa répétition générale avant ses répétitions particulières avec ses partenaires et le chef d’orchestre.

Devant la demande d’Erika, Mary haussa les épaules, Athéna hocha légèrement la tête et Pietri fit un signe à l’accompagnateur. Tous les autres artistes étaient redescendus dans la salle, mais personne ne s’était éloigné. Il y avait soudain dans l’air une énergie qui bruissait, de celle annonciatrice des grandes catastrophes… ou des miracles.

Le maestro annonça la mesure, l’accompagnateur joua les premières notes, puis les trois cantatrices rejoignirent leur marque. Sur un signe de Pietri, le pianiste reprit. Et au bout de quelques minutes, tous dans la salle comprirent que la volonté d’Erika de faire venir Athéna n’avait pas été un simple caprice. Les voix des trois chanteuses se mariaient divinement, se mêlaient, se chassaient et se croisaient. A la fin du morceau, alors que la Maréchale s’éloigne au bras de Monsieur Faninal, le silence se prolongea plusieurs secondes avant d’être anéanti par les applaudissements de toutes les personnes présentes, artistes comme techniciens.

(Le Trio du dernier acte : Nina Stemme est la Maréchale, Vesselina Kasarova est Octavian, Malin Hartelius est Sophie. Vidéo de Foly90)

Athéna et Mary se regardaient comme le voulait la mise en scène. Erika revint et se dirigea vers elles. La jeune mezzo sembla sortir de la transe dans laquelle elle se trouvait et esquissa, restant dans son personnage, un salut en direction de Mary, puis se tournant vers Erika, s’inclina sur sa main et la lui baisa. Le geste déchaîna les cris et les rires des spectateurs, conscients d’avoir assisté à un moment d’exception. Athéna s’était redressée sans se dessaisir de la main d’Erika et les deux femmes se regardaient, un léger sourire complice aux lèvres. Leur bulle fut brisée quand Alessandro Pietri les rejoignit sur scène. Embrassant ses trois interprètes, il s’écria. « Cara, Cara, avec vous, je me demande pourquoi j’essaie de mettre en scène. Ils tomberaient tous sous votre charme même si vous deviez chanter dans le noir. »

Tout le monde éclata de rire, sachant combien le maestro était attaché à ses indications scéniques.

Enfin, ceux qui n’avaient rien à faire au premier acte s’éloignèrent pour profiter d’un instant de repos avant la répétition générale de l’après-midi.

Pendant ce temps, le régisseur et ses aides installaient le décor des premières scènes, la chambre de la Maréchale avec un grand lit et une coiffeuse. Quand tout fut prêt, ils se retirèrent et Erika s’approcha du lit. Athéna n’y fit pas spécialement attention jusqu’à ce qu’elle la voie entrer dans le lit. La mise en scène classique mettait parfois Octavian dans le lit, mais jamais la Maréchale, le plus souvent déjà assise à sa coiffeuse.

Erika ajusta le drap au-dessus de ses jambes, puis en écarta un pan en invitant Athéna à la rejoindre. Elle regarda Alessandro d’un air interrogateur, mais celui-ci ne lui fit qu’un rapide signe de main lui demandant de s’installer. Athéna adopta une position similaire à celle d’Erika, mi-inclinée sur de larges oreillers tout en conservant une distance raisonnable avec sa partenaire. Alessandro les regardait toujours avec le même air soucieux. Il éclata soudain.

« Ladies, ladies… Non, ça n’ira pas ! D’abord, rapprochez-vous l’une de l’autre ! Vous venez de passer une nuit d’amour. Erika, tu te réveilles dans les bras de ton jeune amante. Tu dois… Oui, je sais, je te disais de tenir Octavian, mais notre jeune amie est plus grande que McLean. C’est donc à toi de te blottir contre elle.

Les paroles filaient. Les deux artistes trouvèrent naturellement les gestes qui collaient à l’action, avec de temps en temps, une indication d’Alessandro. « Erika, tu te lèves… Oui, bien… Octavian, tu te prélasses dans le lit…

Erika cara, tu vas vers la coiffeuse… SiMolto bene… Octavian, tu te lèves maintenant et tu vas vers elle… Si… Et vous vous embrassez, I want a real kiss… Pas maintenant bien sûr… Vous continuez…Octavian, tu t’habilles… Vous entendez du bruit dans l’antichambre… Et les femmes de chambre arrivent… Bene… C’est un vrai plaisir de travailler avec de grandes artistes, vous chantez divinement bien, mais en plus, vous comprenez ce que vous chantez. Es tut mir leid… Mais c’est vrai, certaines de vos collègues, une voix de rossignol et pas beaucoup plus de cervelle. »

Erika éclata de rire. « Maestro, vous êtes horrible. »

« Cara mia, j’exagère peut-être un’ poco, ma… Si peu. Enfin ! Vous comprenez ce que je veux. Je veux que le public, il oublie qu’il voit deux femmes. Il ne doit voir que la Maréchale qui n’est pas si vieille que ça et son jeune amant. Ils sont heureux, insouciants. Mais la Maréchale sait que sa jeunesse la fuira et qu’elle ne pourra pas garder Octavian. Et Octavian, même jeune et malgré toutes ses protestations d’amour, n’est qu’un homme. Et pour elle, chaque fois est un peu la dernière fois. Sauf que ce matin-là, ce sera vraiment la dernière fois et toi, Erika, tu en as le pressentiment alors que toi, Octavian, tu es inconscient de ce qui se prépare. »

Athéna semblait saoulée par le flot de paroles. « Je crois que ça ira. Entre la répétition de cet après-midi et celles de demain et jeudi pour la musique et le chant, tout aura le temps de se mettre en place. »

Erika intervint. « Je suis désolée de l’ordre des choses, mais il me serait impossible d’avoir la répétition générale plus tard. »

Athéna la rassura. « Ne vous inquiétez pas ! Je comprends. Ce n’est pas comme si je n’avais jamais joué le rôle. Et maestro, je suis sûre que vous et vos assistants prendrez plein de notes tout à l’heure et que vous ferez un plaisir de me corriger d’ici vendredi. »

Erika se rapprocha d’elle et posa sa main sur son bras. « Athéna, je suis certaine que tout se passera bien. J’ai peut-être de tas de raisons de m’angoisser, mais tu n’en fais pas partie. Moi par contre… »

Athéna n’eut pas le temps de répondre, Alessandro l’avait devancée. « Cara, souviens-toi de notre pacte ! Si ça ne devait pas être proche de la perfection, je te l’aurais dit. Tout ira bien et maintenant, repos. On reprend à 15 heures. » Puis le maestro partit suivi de sa multitude d’assistants.

Les deux cantatrices se regardèrent et éclatèrent de rire. Erika fut cependant la première à retrouver son sérieux. « Je t’avais bien dit que tout irait bien. »

Athéna alla s’asseoir sur le lit où Erika vint la joindre. « Je ne le dirai qu’après vendredi… »

Erika répondit avec une gentille bourrade dans l’épaule. « Où étais-tu ce matin ? Tu n’as pas entendu ? Ne me dis pas que tu veux retourner à New York ! »

« Non, vous avez raison. »

« Et la mise en scène ne te semble pas trop avant-gardiste ? »

« Tant qu’on ne doit pas chanter nues… Non, ça va aussi. Ce n’est pas plus mal de vouloir dépoussiérer l’original, sans pour autant transformer tout le contexte. Vous avez vu cette création à Salzbourg l’année dernière ? L’action était transposée juste avant la première guerre mondiale. C’était très bon, mais en même temps, un peu curieux. »

« J’en ai entendu parler, mais je ne l’ai pas vue… Dis-moi… Veux-tu déjeuner avec moi, dans ma loge ? J’ai prévu quelque chose de reconstituant, mais pas trop lourd… à moins que tu n’aies d’autres projets… »

« Mmm… non, je n’avais rien de prévu. J’allais chercher Karl pour qu’il m’indique la cantine… »

« Alors, c’est décidé, tu viens avec moi. »

~*~

Les deux femmes se dirigèrent vers leurs loges qui étaient l’une à côté de l’autre.

« Je n’avais pas réalisé que tu étais ma voisine. La loge d’Ellen se trouvait en face, un peu plus à gauche. »

« Oui, je sais. Karl m’a expliqué qu’elle n’avait pas eu le temps de retirer encore ses affaires et comme celle-ci était libre… »

« Tu sais que j’ai repéré une porte qui doit communiquer entre nos deux loges ? »

« Je l’ai vue. Cela m’a étonnée… »

« Pas tant que ça. Il y a quand même quelques couples qui chantent ensemble. Et le reste du temps, la porte de communication est fermée. »

« Bien sûr, je n’avais pas pensé à ça… »

Erika gloussa soudain d’une façon fort éloignée de son attitude habituelle, un peu comme une petite fille qui pense à une farce qu’elle pourrait faire.

« Nous pourrions ouvrir la porte entre nos loges… »

Athéna la regarda, la surprise sur son visage et répondit, hésitante. « On… pourrait…, mais je pensais que vous aimiez préserver votre intimité… »

« Je ne veux pas t’obliger… »

« Non ! Je suis juste étonnée. Je ne veux pas que vous vous forciez à faire… »

Erika l’arrêta d’une main sur son bras. « Attends ! Je sens que l’on nage en plein malentendu et je ne veux pas en parler dans un couloir. Passe par ta loge et va débloquer ton verrou ! Je t’attends de l’autre côté. »

Effectivement, un simple loquet bloquait l’ouverture de la porte. Peu après, la poignée s’abaissait et Erika ouvrit la porte, souriante. Elle attira alors Athéna dans sa propre loge où elle constata avec plaisir que le repas avait été servi. Elle voyait bien que quelque chose avait soudain changé chez sa jeune partenaire, mais elle ne pouvait pas comprendre quoi. La matinée s’était bien passée, le retour vers les loges également, jusqu’à ce qu’elle fasse cette remarque sur la porte de communication. Il lui fallait rapidement clarifier la situation.

Elle invita Athéna à s’asseoir à la table.

« Athéna ! Avant tout, je voudrais préciser quelque chose… parce que si tu as l’impression que je me force… je ne sais même pas pour quoi… »

Athéna baissa les yeux, gênée. « Mmm…. Vous êtes si différente de ce que je peux savoir de vous… je me demande pourquoi soudain vous vous montrez si ouverte à mon égard… et je ne voudrais pas que vous vous sentiez obligée… à cause de ce qui a pu se passer entre nous… »

Erika la regarda longuement avant de se décider à répondre. « J’imagine que ce que tu sais de moi provient de la lecture de la presse, spécialisée ou non… »

« Ou d’anciens partenaires… »

Erika sourit. « Je me demande toujours comment je fais pour générer une telle loyauté… Je ne leur ai jamais dit quoi répondre s’ils étaient interrogés à mon sujet… Tout ceci pour dire que je ne suis pas si réservée qu’on veut bien le dire… Et je ne me sens absolument pas obligée à ton égard… Ce qui est fait, est fait ! Je pense qu’hier soir, nous avons dit ce que nous avions à dire … Je me suis trompée ? »

Athéna releva enfin la tête en souriant. « Non, vous ne vous êtes pas trompée. J’aurais dû réaliser… »

« Que je n’avais rien de plus à gagner en m’ouvrant à toi ? »

« Oui…  »

« Et que fais-tu du plaisir de gagner ton amitié ? A ce propos, j’aimerais beaucoup que tu me tutoies… Le vouvoiement met une certaine distance… » (NDA : quand Erika et Athéna sont seules, elles parlent généralement en allemand.)

« C’est pour moi une façon de marquer mon respect. »

« Et tu sais que je ne te respecte pas moins même si je te tutoie depuis notre rencontre ? »

Devant le regard un peu hésitant d’Athéna, Erika soupira. « Comment peux-tu être si peu sûre de ta propre valeur… Non, ne réponds pas ! C’est de ma faute. Mais il faut que tu sois bien convaincue quand je te dis que tu n’as pas à t’inquiéter. Tu es là parce que je l’ai voulu et je pense que tu es la meilleure pour le rôle, même si la production n’a pas souhaité faire appel à toi en premier… Et il faut vraiment que d’ici à vendredi, tu apprennes à te détendre en ma présence. C’est nécessaire pour le rôle… »

« Je vais essayer… »

« Il faut réussir… Tu as vu la mise en scène… Tu vas devoir m’embrasser et Pietri ne demande pas qu’un chaste baiser sur le front. De toute façon, d’ici la première, je ne te quitte plus. On travaillera ensemble. »

Athéna acquiesça, se demandant toutefois si elle survivrait aux évènements des prochains jours.

« Pietri semble très attaché à sa mise en scène… »

Erika souleva le couvre-plat qui avait conservé le déjeuner au chaud : des filets de poisson et des pâtes avec des petits légumes.

« Un vrai menu de sportifs ! Oui, Pietri est très pointilleux en ce qui concerne sa mise en scène. Il sait exactement ce qu’il veut… Cela peut sembler agaçant, mais j’avoue que j’apprécie de me laisser guider et d’interpréter la vision de quelqu’un d’autre. J’ai participé à tant de représentations où le metteur en scène me disait de faire ‘comme d’habitude’ ou ‘comme je le sentais’. Parfois, l’un d’eux me demandait comment je voyais la scène et ce que j’avais envie de faire. Et ils acceptaient ce que je proposais. C’est peut-être un signe de confiance, mais on peut se demander à quoi ils servent vraiment. C’est bien sûr dommage que tu arrives à ce stade des répétitions. Je sais qu’Ellen avait fait un énorme travail aussi bien avec moi qu’avec Mary à la demande du Maestro… »

« Avec vous… toi, je comprends. Il faut que nous soyons parfaitement à l’aise ensemble. Avec Mary… je crois que je vais garder la nouveauté de la rencontre pour la scène. Si je comprends bien son idée et son désir de réalisme psychologique, je dois garder en tête que je ne connais pas Sophie et que je la rencontre pour la première fois au deuxième acte… »

« Où tu tombes amoureux. »

Athéna ne put s’empêcher de rougir légèrement. « Oui. Enfin, ce n’est qu’un spectacle. »

Erika saisit les couverts et commença à servir. « C’est ma fidèle Susan qui a préparé tout ça. »

Athéna leva un sourcil interrogateur. « Susan ? »

« Oui. Ma gouvernante mâtinée de cuisinière et de femme de chambre habilleuse. Je ne sais pas comment je ferais sans elle. Elle me suit dans tous mes déplacements et s’arrange pour que je sois nourrie convenablement, habillée correctement, couchée et levée aux bonnes heures. Suivant les jours, je dis que c’est une mère pour moi, ou mon ange gardien, ou une sainte. »

Toutes les deux servies, Athéna goûta au plat. « Ça doit être bien. En tous cas, c’est une bonne cuisinière. »

« Oui, une vraie perle… »

Le téléphone intérieur interrompit Erika. « Excuse-moi ! » Elle alla décrocher et ce qu’elle entendit au bout de la ligne la fit froncer des sourcils. « Pouvez-vous l’accompagner jusqu’à ma loge ?… Merci »

Elle retourna s’asseoir, soucieuse.

Athéna ne put s’empêcher de demander. « Un problème ? »

« Mmm… Non… Je ne sais pas. C’est mon ex. »

Athéna se leva alors, tendit la main vers son assiette à peine touchée, puis renonça, incertaine. « Je vais retourner dans ma loge alors… »

« Non ! » s’exclama Erika, peut-être un peu plus fort qu’elle ne l’aurait voulu. « Non, reste ! Ça ne va pas durer longtemps. Assieds-toi et continue de manger ! Nous avons toujours une répétition générale cet après-midi. »

Athéna reprit sa place et recommença à manger. Quelques minutes plus tard, on frappa à la porte et Erika alla ouvrir. Tout en laissant entrer une femme brune, elle dit quelques mots à quelqu’un resté dans le couloir, puis elle se tourna.

« Lise, à quoi dois-je cette bonne surprise ! »

La nouvelle arrivante laissa traîner son regard dans toute la pièce, s’arrêtant un peu plus longuement sur Athéna avant de revenir sur Erika.

« Je suis en vacances à Paris. J’ai vu l’annonce de ton retour dans un magazine et j’ai pensé te voir. Et venir à l’opéra, si je me souviens bien, était le choix le plus judicieux pour te trouver… Mais je ne voudrais pas te déranger… »

Erika avança de quelques pas dans la pièce sans refermer la porte de la loge. « En fait, comme tu t’en doutes, tu me déranges. Nous sommes à trois jours de la première… tu te souviens comment je suis à ce moment ? »

Athéna essayait de se rendre invisible, sans trop de réussite. Les yeux fixés sur son assiette, elle sentait quand même le regard de cette femme sur elle. Elle décida de bouger. Erika ne lui avait rien demandé, rien défendu.

Elle se leva, la main en avant. « Bonjour, je suis… »

Erika l’interrompit. « Ma partenaire ! » Elle laissa le silence se réinstaller. Vu l’air pincé qu’avait soudain prit le visage de l’intruse, elle avait visiblement prit l’interruption d’Erika pour ce qu’elle n’était pas. Cette femme ignorait visiblement le monde lyrique : Athéna, sans être une vedette, avait déjà une certaine réputation.

Un léger sourire envahit le visage d’Erika quand elle reprit. « Oui, elle va être mon Octavian pour les trois semaines à venir. N’est-elle pas merveilleuse ? Tu as dû entendre parler d’Athéna Nissopoulos ? »

« L’article parlait de McLean. Et tu sais bien que l’opéra n’est pas ma tasse de thé. »

Erika sembla soudain abattue. « Je ne m’en souviens que trop bien. C’est pour ça que je me demande ce que tu fais ici. »

Avec un regard appuyé vers Athena, la femme répondit. « On aurait pu en parler entre nous ailleurs. »

Erika la prit alors par le bras et la dirigea délicatement vers la porte. « Je ne cache rien à ‘Thena. Donc si tu ne peux rien dire en quelques mots, je ne vois pas pourquoi tu restes là. En fait, je ne vois même pas ce que tu pourrais dire. Maintenant, j’ai une répétition générale dans à peine deux heures alors je te demanderai de nous laisser. Mes amitiés à je ne sais plus qui… Bonnes vacances à Paris…Sympa de t’avoir revue, mais on peut s’en tenir là… Si tu veux des billets pour une représentation, va voir la caisse de ma part ! » A la fin de sa tirade, elle poussait presque sa visiteuse hors de la pièce.

« Erika… je t’en prie ! »

Erika se rendit peut-être compte du ridicule de la situation. Elle s’arrêta et ferma les yeux. « Lise, je ne peux vraiment pas te parler maintenant. Je ne sais même pas si j’en ai envie…  »

La femme, qui semblait donc s’appeler Lise, réussit à faire un pas en avant. « Il le faut. C’est important. »

Erika sembla soudain renoncer. « Je ne vois pas ce qui peut être important. Tu es partie. Tout était de ma faute : j’ai compris. Et cette fois, c’est moi qui te demande de partir. J’ai une répétition très importante cet après-midi et j’ai besoin de me préparer. »

Elle se dirigea alors vers sa coiffeuse où traînait un bloc de papier. Elle écrivit rapidement quelques lignes, arracha la feuille et la tendit à Lise. « L’hôtel où je suis actuellement. Viens après 21 heures ce soir ! »

Lise plia le papier en quatre sans même le regarder et le plaça dans la poche de sa veste. « Merci de me donner cette chance. A ce soir. » Elle sortit et ferma doucement la porte derrière elle.

Erika n’avait pas bougé. Ses deux mains étaient posées bien à plat sur le plateau de sa coiffeuse et son corps s’appuyait lourdement sur ses bras, la tête baissée. Athena ne savait pas quoi faire. Disparaître ? Faire comme si de rien était ? Ou répondre à l’offre d’amitié qui avait été faite avant qu’elles soient interrompues ?

Elle se leva sans bruit et se rapprocha d’Erika, toujours immobile. Elle hésita un peu, puis posa une main sur une épaule, exerçant une légère pression qui se voulait réconfortante. Erika se redressa, mais maintint la main d’Athena où elle se trouvait.

« Désolé pour le mini drame… Je ne m’attendais absolument pas à ça. »

Athena sourit légèrement. « Je m’en doute. Enfin… si tu veux parler… Ta partenaire est là. »

Il y avait un peu d’amertume dans le bref éclat de rire d’Erika. « Ah oui ! Merci d’avoir joué le jeu. C’était un peu pitoyable de ma part, mais je ne voulais pas qu’elle pense… Au fait, j’imagine que tu ne savais pas que j’étais homosexuelle… »

Athena ne relâcha pas sa pression sur l’épaule d’Erika. « C’est vrai, je l’ignorais, mais ça ne me pose pas de problème si c’est ce que tu crains. »

« Un peu. Je ne me cache pas, mais je ne le crie pas non plus sur tous les toits… Ah ! Je n’avais pas besoin de ça !  »

Erika se dégagea délicatement et se mit à faire les cent pas dans sa loge. « Que peut-elle avoir à me dire qui est soudain si urgent ? Cela fait cinq ans, bon sang !! »

Athéna l’intercepta et la saisit par les bras. « Erika ! Du calme ! Ça ne sert à rien de s’en faire. Assieds-toi et mange ! J’ai remis le couvre-plat et j’espère que c’est encore un peu chaud. »

Erika alla s’asseoir et regarda son assiette. « Je ne sais pas si je vais pouvoir manger. »

La jeune femme se plaça derrière elle et commença à masser ses épaules et sa nuque. « Veux-tu autre chose ? Donne-moi le numéro de Susan et je l’appelle… Ou je vais demander à quelqu’un de trouver ce que tu veux… »

Erika prit une profonde inspiration. « Non, je te remercie. Ça va aller. » Elle souleva le couvre-plat, passa la main au-dessus de l’assiette et dut trouver la température à son goût puisqu’elle prit ses couverts et commença à manger. Au bout de quelques minutes, alors qu’Athena n’avait pas cessé ses massages, Erika commença à se détendre. Elle tourna alors légèrement la tête. « Ça va mieux. Tu peux arrêter… c’est toi maintenant qui vas manger froid. ! »

Athena retourna à sa place et répondit en haussant légèrement les épaules. « Ce n’est pas grave. J’avais presque fini. »

Les deux femmes achevèrent leur repas en silence, chacune perdue dans ses pensées.

Athéna se leva enfin. « Je crois que je vais aller m’allonger une petite demi-heure, puis je ferai quelques vocalises. Les loges sont bien insonorisées ? Je ne voudrais pas déranger tout le monde, mais je n’ai pas envie non plus de chercher un salon de répétition. »

« Non, ça ira. Je pense que je vais faire comme toi. Je te rejoindrai peut-être pour travailler. »

Athena se dirigea vers la porte de séparation entre leurs deux loges. « Sans problème. Je te remercie pour le déjeuner. »

Une fois la porte repoussée, Erika se mit à rassembler les assiettes et couverts, de façon plus machinale que volontaire, puis réalisant ce qu’elle faisait, elle s’arrêta et décrocha le téléphone. Elle tomba sur la messagerie vocale de sa correspondante.

« Susan ? Nous avons fini ici. Tu pourras venir débarrasser après 15 heures quand je serai en répétition. Sinon… Lise est passée à l’opéra… Je lui ai demandé de venir ce soir… Peux-tu voir avec le restaurant de l’hôtel pour un dîner pour deux dans ma suite vers 19 heures… quelque chose de simple… Euh… Pour Athéna. Je vais lui proposer de dîner avec moi… Elise passera après 21 heures…Elle ne vient que pour parler… Je te rappellerai si je pense à autre chose. A plus tard ! »

Elle raccrocha et jeta un coup d’œil dans sa loge, comme si elle la voyait pour la première fois, puis alla s’allonger sur le lit de jour qui se trouvait contre le mur. Malgré ses craintes, elle s’endormit très vite.

~ *~

Athena, de son côté, n’arrêtait pas de se retourner sur le canapé de sa loge. Elle ne pouvait s’empêcher de repenser à la scène à laquelle elle avait assisté. Et Erika… lesbienne ! Son gaydar n’avait jamais bipé en direction d’Erika, preuve que… que le sien ne marchait pas ? Que tout ça, c’était du bidon ? Qu’elle avait tout fait pour ne pas voir Erika comme quelqu’un d’approchable y compris et surtout de façon romantique (combien de cœurs brisés pour s’être attachée à la mauvaise personne ?)

Elle se retourna à nouveau, se redressa, flanqua deux coups de poing au coussin qui lui servait d’oreiller et se rallongea. Sans vraiment arriver à trouver une position idéale.

Il ne faudrait jamais rencontrer ses idoles : ça se finissait toujours mal.

Pourtant, à l’origine, dès qu’elle avait entendu parler de la tenue de cette Master Class, Athena n’avait pu retenir son excitation. Cela ressemblait à un rêve devenu réalité. Elle s’était inscrite immédiatement. Bien que gagnant déjà sa vie grâce au chant, elle ne se considérait pas encore vraiment au même rang que d’autres artistes ayant pourtant la même expérience. Peut-être à cause de sa venue tardive au chant au contraire de ceux et celles qui en avaient toujours rêvé et avaient passé de longues heures au conservatoire.

Au moment de son inscription, son agenda huit mois plus tard paraissait relativement disponible. Seulement, après ses deux années passées au Staatsoper de Vienne, son nom commençait à se faire connaître chez les directeurs de théâtre et metteurs en scène en Europe. Et bientôt, elle put tout juste garder les deux jours pour se rendre à Zürich et assister à la Master Class. De ce fait, elle ne put préparer un ou deux morceaux comme elle l’avait souhaité et se résolut à chanter le Voi, che sapete de Cherubin des Noces de Figaro.

Mais au lieu d’être ce jeune homme, à peine sorti de l’adolescence, qui va partir à l’armée et qui se demande s’il est amoureux alors que tout ce qui porte jupon le fait frémir, Athéna avait chanté d’une façon scolaire. Toutes les notes y étaient. Mais c’était à peu près tout.

(La façon dont Athéna aurait voulu chanter : Frederica von Stade en 1980 – Vidéo de MUEZZAB)

Athena s’était dit, bien après que le souvenir se soit fait moins douloureux, qu’elle aurait pu passer longtemps avec un psy rien qu’à cause de ces quelques heures. Elle aurait dû renoncer à participer. Ou demander à passer plus tard, le temps que ses nerfs se calment. Cette audition avait eu tout d’un sabordage. La chronique d’une autodestruction annoncée.

A l’époque, après avoir quitté le Staatsoper, mais étant invitée un peu partout, essentiellement en Europe, elle trouvait encore le moyen de douter de son talent, de son droit à se retrouver sur une scène. Sans avoir participé à des productions prestigieuses, elle n’était quand même plus reléguée aux petits opéras de province. Cette crise de doute avait atteint son comble lors de son face-à-face avec Erika Grosskopf, son idole.

Athéna essaya de ne plus y penser. Des paroles violentes avaient été échangées. Des paroles que l’on n’entendait jamais lors de ce type de manifestation. Il était même curieux qu’il n’y ait pas eu plus d’échos à l’incident. De fait, toutes les personnes présentes avaient conservé le silence.

Elle se retourna une nouvelle fois, poussa un long soupire et ferma les yeux. Cette fois-ci, elle s’endormit.

~*~

Une demi-heure plus tard, Erika vint la réveiller. Elles préparèrent leur voix ensemble. Puis les costumiers apportèrent les tenues d’Octavian. Chacune alla enfiler son costume du début du premier acte et elles se maquillèrent. Des coiffeurs vinrent ensuite les aider à mettre leur perruque. Elles se dirigèrent ensemble vers la scène où le reste de la troupe se rassemblait. On pouvait déjà entendre les musiciens en train d’accorder leur instrument depuis la fosse de l’orchestre.

Alessandro appela depuis la salle et demanda que la répétition commence. Les régisseurs rassemblèrent tout le monde, les techniciens étaient déjà à leur poste respectif.

Erika et Athena s’allongèrent sur le lit et firent signe vers les coulisses qu’elles étaient prêtes. Quelques secondes après, les premières mesures de l’ouverture se firent entendre, puis le rideau se leva.

Erika se blottit contre Athena, puis commença à chanter. Athena répondit. Et enfin, Erika se pencha vers elle et posa ses lèvres sur les siennes. Elle se retira un peu, puis revient à nouveau. Athena ne put retenir un léger cri de surprise. Erika marqua également un temps d’arrêt, imperceptible toutefois de l’extérieur… un baiser était prévu et l’orchestre tenait un peu plus longtemps la note.

La scène se poursuivit comme prévu, mais Erika ajouta tout au long de la scène des caresses et des petites étreinte qui n’avaient pas été prévues. Athéna, sous le charme, joua le jeu et répondit comme il fallait, ne pouvant s’empêcher toutefois d’observer sa partenaire bien plus longuement que la mise en scène ne le prévoyait.

Il y eut bien sûr des petits ratés. La rose de vermeil n’apparut pas immédiatement et fut d’abord remplacée par un crayon. Athéna manqua un déplacement ou deux et son costume de jeune servante naïve ne supporta pas un mouvement un peu brusque dans le troisième acte. Mais tout cela était normal à partir du moment où ça ne reproduisait plus devant le public.

Les dernières mesures résonnèrent enfin et le rideau tomba.

Un applaudissement isolé se fit entendre depuis la salle. Tous les artistes revinrent alors sur scène et le rideau fut relevé. Alessandro était debout et frappait des mains. Il s’écria enfin. « Mes enfants, tout ce que je vous demande, c’est de me faire la même chose dans deux jours. J’ai noté quelques petits problèmes, mais nous avons le temps de corriger tout cela…. Erika c’était sublime ! Athéna, c’était parfait également. Mais attention à tes vêtements. Je comprends qu’un jeune homme fasse craquer la tenue féminine qu’il enfile, mais je ne veux pas que cela tourne à la farce. » Il eut encore quelques mots pour ses autres interprètes principaux avant de se retourner vers ses assistants.

L’assistant metteur en scène déclara ensuite à tous que le programme des deux prochaines journées allait leur être remis dans leur loge avant qu’ils ne partent.

Athéna se retourna pour parler à Erika, mais celle-ci semblait déjà être retournée dans sa loge. Alors qu’elle allait la suivre, Mary Wang l’intercepta et la félicita pour son interprétation. Elle échangea encore quelques mots avec ses autres partenaires avant de pouvoir enfin aller se changer.

La disparition soudaine d’Erika l’avait surprise, mais peut-être qu’après une représentation, ou une répétition générale, Erika ne souhaitait pas s’attarder.

Arrivée dans sa loge, elle vit que le porte de communication était restée grande ouverte et elle entendit du bruit venant de l’autre loge.

Elle retira la perruque avec précaution et la plaça sur son support, puis ôta sa veste de velours brodée qu’elle suspendit sur un cintre.

Elle se dirigea ensuite vers la porte et frappa trois petits coups légers. « Erika ? C’est moi. Puis-je entrer ? »

« Bien sûr, viens ! »

Erika était déjà en peignoir et finissait de se démaquiller. Athéna s’approcha et la regarda faire en silence. Quand elle eut enfin fini, Athena se plaça juste derrière elle et posa ses mains sur ses deux épaules. Erika la regarda dans le reflet du miroir et posa une main sur celle d’Athena.

Athéna inspira profondément. Plusieurs questions voulaient sortir, mais elle réussit à prononcer la plus innocente. « Alors, pas trop déçue de m’avoir fait chercher ? »

Erika, sans retirer sa main, sourit. « Absolument pas, au contraire. Et on pourra mettre au point les derniers détails de la mise en scène demain. »

Athéna sourit à son tour. « J’espère qu’ils se souviendront où ils rangent la rose. Depuis les coulisses, la tête d’Herbert quand il a trouvé ce crayon à la place de la rose… la tienne également. Tu as eu du mal à retenir un fou-rire, j’ai l’impression. »

« Oui. C’était tellement inattendu… J’espère que mes modifications au premier acte ne t’ont pas gênée. Puisque Alessandro voulait de la passion… »

Ah ! Juste une modification de mise en scène… Athéna pouvait la jouer comme cela même si elle n’était pas totalement convaincue. « Bien sûr ! Un peu de surprise au début, mais je pense avoir bien réagi ensuite. »

Erika esquissa un geste à mi-chemin entre un tapotement et une caresse. « Tu t’en es bien sortie. Et vendredi, ça ira encore mieux… Hmmm… veux-tu dîner avec moi ce soir ? »

Athena chercha Erika du regard, mais celle-ci jouait nonchalamment avec une brosse à cheveux et ne leva pas les yeux sur sa jeune partenaire. « Je croyais que tu voyais Lise ? »

« Oui, mais plus tard. Nous pourrions dîner ensemble en rentrant à l’hôtel. Et nous devrions avoir fini quand Lise viendra. Je… Je voudrais que tu restes avec moi quand elle viendra… Si ça ne t’ennuie pas ? »

Athena rapprocha une chaise de la coiffeuse et s’assit. « Je pensais que tu aurais voulu la voir seule… »

Erika la regarda enfin droit dans les yeux. « Je le pensais aussi, mais finalement, je ne préfère pas. Elle a insisté. Je ne voulais pas lui parler. »

Athena se pencha légèrement en avant. « Elle ne te fait pas peur ? »

« Non. Je veux juste que tu sois là. Tu ne diras rien de particulier. Mais à toi, je peux le dire honnêtement… Je ne veux pas qu’elle se fasse de fausses idées parce que je la reçois après 21 heures dans ma chambre d’hôtel. »

« Tu aurais pu lui proposer de la retrouver au bar. »

« Je n’aime pas les bars. Je suis fatiguée et je ne veux pas faire l’effort de ressortir. »

« Très bien. Au fait, à quel hôtel résides-tu ? Je n’ai pas pensé à te le demander avant. »

« Le même que le tien. J’ai insisté pour que tu sois bien installée alors que tu nous retirais déjà une épine du pied en reprenant le rôle aussi vite. »

« Ah ? Alors merci ! J’étais effectivement impressionnée par la qualité de l’hébergement… Je vais finir de me changer et nous pourrions rentrer ensemble. Je n’ai pas besoin du planning des répétitions puisqu’il faut que je sois là toute la journée demain. »

« Très bien. On se retrouve dans un petit quart d’heure. »

~*~

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© Styx63 2002-09

10 commentaires »

  1. S’il n’y a pas du subtext ici, je mange mes croquettes avec des baguettes et non, ce n’est pas une certaine scène de « L word » qui me fait dire cela ;o)

    Commentaire par Chaton Fripon — 13 août 2009 @ 14:12 | Réponse

    • Tout cela fait partie de mon plan machiavélique 😉 : d’abord en choisissant cet air pour mon récit, puis en sélectionnant cette vidéo pour son degré certain de « queeritude ».

      J’en avait trouvé quatre ou cinq autres dont certaines auraient pu avoir ma préférence en terme d’interprétation, mais dont la vidéo était faible.

      Commentaire par Styx — 13 août 2009 @ 14:41 | Réponse

  2. Ah… D’accord… Ça le fait, dis donc :O) Il y a des regards qui ne trompent pas !

    Commentaire par Kaktus — 14 août 2009 @ 07:59 | Réponse

    • Le poids des mots, le choc des vidéos !

      Commentaire par Styx — 14 août 2009 @ 08:30 | Réponse

  3. MERCI,délicieux

    Commentaire par gamerdinger — 19 août 2009 @ 19:29 | Réponse

    • Merci d’avoir laissé un mot et reviens de temps en temps, la suite va venir. 😉

      Commentaire par Styx — 20 août 2009 @ 11:26 | Réponse

  4. J’attends avec impatience la suite, super fic.

    Bon rétablissement, et tout ce que vous souhaitez pour la nouvelle année (santé, amour, ect…).

    A bientôt, pour lire de nouvelles fics.

    Tounpa

    Commentaire par Tounpa — 31 décembre 2009 @ 16:17 | Réponse

    • Merci pour vos bon vœux. Quant à la suite de l’histoire, je suis dessus. 😉

      Commentaire par Styx — 31 décembre 2009 @ 19:14 | Réponse

  5. Je viens dévorer ce récit !
    Une vrai petite merveille, je ne connaissais pas ce genre de musique et je me suis laissée transporter autant par elle que par la musique !!

    Commentaire par Sarah — 12 octobre 2010 @ 20:29 | Réponse

    • Contente que l’histoire te plaise et que tu aies découvert un nouveau style musical, qui n’est pas obligatoirement facile d’accès mais qui procure d’immenses plaisirs. 🙂

      Commentaire par Styx — 13 octobre 2010 @ 08:07 | Réponse


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