Au bord du Styx

L’Appel des Castagnettes

Avertissements :

L’histoire qui suit, relève du genre Uber. Les personnages m’appartiennent (si l’on veut), mais je ne nie pas une certaine ressemblance avec deux héroïnes bien connues qui appartiennent, elles, à Universal et Renaissance Pictures.

Violence : non

Subtext : euh… Non

Orthographe : S’il y a des fautes, c’est normal. Je vous renvoie au conte précédent pour l’explication.

Vie réelle : une danseuse du circuit professionnel de danse sportive s’appelle Carmen. Cela n’a aucun rapport avec cette histoire.

Si vous souhaitez laisser un commentaire… vous pouvez 🙂

Le chaton décida que le jeu semblait trop facile pour le Barde et décida de corser un peu les choses.

« J’ai envie d’une histoire qui s’appellera… l’appel des castagnettes ! »

Le Barde leva les yeux de son livre. « Tu te sens bien, mon chaton ? Ta pâtée n’était pas fraiche ? »

« Je vais bien et ma pâtée était bonne… bien que si tu voulais me donner un peu de poisson… »

« Non, pas ce soir. Tu as eu assez. Et pour l’histoire, on verra. »

Un mois plus tard

« Viens mon chaton, je vais te raconter ton histoire. »

« Une histoire ! Hourra ! Alors son titre sera… »

« Doucement, l’histoire a déjà un titre. »

« Ah ? »

« Oui. Tu ne te souviens pas ? Les castagnettes ? »

« Moi ? J’aurais parlé de castagnettes… tu es sûre ? »

« Oui, je suis sûre. Et maintenant, écoute le quatrième des


Contes du Chaton Fripon

L’Appel des Castagnettes

Comme tous les mercredi soirs, il y avait cours de danse chez Carmen. Dans cette petite ville de province où le temps ne semblait pas avoir de prise, tous les jeunes gens et les jeunes filles se devaient de prendre des cours de danse dites de salon. La valse, le paso doble, le tango ne devaient pas avoir de secret pour eux. Pour les plus doués et les plus aventureux, Carmen donnait aussi des cours de danse sportive. Attention, pas de danse acrobatique, de danse sportive ! Soit deux séries de cinq danses réparties entre danses standard et danses latines. Carmen avait eu un certain succès quelques années auparavant sur le circuit des compétitions amateurs mais pas assez pour passer professionnel. Et puis, il fallait pouvoir payer les factures à la fin du mois ! D’aucuns disaient qu’avec un autre partenaire, elle aurait pu aller plus loin, mais elle était restée fidèle à son premier cavalier, Marco, maintenant son associé au sein du cours. Alors qu’elle se chargeait d’enseigner les danses latines (samba, bossa nova, Cha-Cha etc.), Marco enseignait les danses standard comme la valse ou le tango. Et ce soir, c’était justement leçon de tango.

Elle connaissait plus ou moins tous les jeunes couples qui se trouvaient sur la piste. Ils étaient tous filles et fils de notables et se connaissaient depuis l’enfance, la plupart déjà plus ou moins fiancés comme c’était le cas du jeune couple qui prenait toute l’attention de Marco. Carmen ne les avait jamais eus directement dans un de ses cours, mais elle les avait observés comme tous ceux qui venaient. Ceux-là, Pierre et Gabrielle, dansaient correctement. Leur technique était irréprochable, mais il y manquait quelque chose et si ce quelque chose ne semblait pas capital pour la valse, il était indispensable pour le tango : c’était la passion. Et cela faisait plusieurs cours que tout se passait mal. La jeune Gabrielle connaissait les pas, les figures, le rythme. Mais dès qu’elle se trouvait dans les bras de son cavalier, elle se crispait, manquait un pas et souvent chutait quand son partenaire n’avait pas interrompu la danse avant, d’énervement. Si Marco tentait de montrer une figure, tout se passait bien tant que Gabrielle dansait avec lui, mais à nouveau, dès que Pierre conduisait, tout se détraquait.

Carmen avait sa petite idée sur ce qui clochait et ce n’était, à son avis, sûrement pas Gabrielle le problème. Mais ce n’était pas sa place de le mettre en avant car il n’était pas possible d’apprendre la passion. Et selon elle, Pierre, ne semblait pas avoir une once de passion en lui.

Mais le cours s’achevait. Les élèves allèrent se changer, puis revinrent saluer leurs professeurs. Pierre avait placé un bras possessif autour des épaules de Gabrielle. Celle-ci avait sur le visage un sourire de convenance qui ne touchait pas ses yeux. Après quelques mots d’encouragement de la part de Marco et un petit signe de tête de Carmen, le jeune couple partit.

Deux jours plus tard, Gabrielle rentrait chez elle après avoir passé une partie de la soirée avec une amie, étudiante comme elle, à travailler sur un exposé pour un prochain TD. Il était près de onze heures du soir. Son trajet l’amena devant le cours de danse. La grille métallique était baissée mais on pouvait voir que la porte d’entrée, dans un renfoncement de la vitrine, était restée entrouverte pour créer un léger courant d’air. En s’approchant de la devanture, Gabrielle devina un léger halo lumineux qui ne pouvait venir que de la salle de danse, séparée de la salle d’accueil par d’épaisses tentures. Ces mêmes tentures étouffaient pour la plus grande partie le bruit caractéristique de castagnettes maniées avec la plus grande dextérité. Gabrielle distinguait maintenant l’écho d’une mélodie et savait exactement ce qu’il se passait. Carmen, fidèle à ses origines hispaniques que trahissait son nom, avait tenté de donner également un cours de flamenco. Mais devant le peu de succès, elle avait très vite arrêté. Gabrielle avait eu cependant la chance d’assister une fois à une démonstration et le souvenir en était resté gravé dans sa mémoire.

Elle ressentit soudain le besoin de voir une nouvelle fois la danseuse dans une expression de son art qui lui semblait tellement plus naturelle que les figures académiques de la valse.

Elle alla jusqu’à la porte cochère voisine, tapa rapidement le code et se glissa dans la pénombre du hall d’entrée du vieil immeuble pour atteindre la petite porte du fond qui menait à une cour intérieure. Elle sourit avec soulagement quand elle vit que la porte de la sortie de secours du cours de danse qui donnait sur cette cour était entrebâillée.

Ce passage était connu de tous les retardataires du cours de danse qui voulaient éviter l’ire de Carmen. Bien sûr, aucun des deux professeurs n’était dupe, mais leur règle était respectée : on ne relevait jamais la grille une fois que le cours était commencé.

Gabrielle repoussa un peu la porte coupe-feu et se retrouva dans l’espace qui servait de vestiaires. Elle avança de quelques pas et se retrouva à l’entrée de la salle de danse. La plupart des lampes avaient été éteintes. La musique flamenca, caractéristique, tombait des haut-parleurs disposés à chaque coin de la salle. Au milieu se tenait Carmen, les yeux fermés, le corps tendu, vibrant d’énergie, un bras dressé vers le ciel, l’autre replié devant elle en un arc harmonieux. La musique s’était arrêtée quelques secondes et Carmen attendait le début du morceau suivant.

Elle portait une robe noire très ajustée jusqu’aux hanches qui s’évasait ensuite jusqu’au sol en une multitude de volants rouge sang. La robe portait un décolleté prononcé et dégageait les épaules, mettant en valeur la chair pâle des bras et de la gorge de la danseuse. Elle avait enfin ramené ses longs cheveux noirs en un chignon lâche sur sa nuque.

La musique reprit et Gabrielle retint son souffle. La démonstration qu’elle avait pu admirer quelques mois plus tôt n’avait rien à voir avec ce qu’elle pouvait observer. Carmen était la musique, elle vivait la danse, elle était toute passion et puissance.

Gabrielle aurait été incapable de dire combien de temps elle resta, silencieuse jusqu’aux dernières mesures de la musique. Elle réalisa, juste à cet instant, qu’elle s’était assise par terre quand Carmen ouvrit les yeux, sortant de sa quasi-transe, et laissa tomber son regard sur la jeune fille. Aucun mot ne fut échangé. Carmen ne montra aucun étonnement à la présence de Gabrielle et accepta naturellement l’admiration qu’elle pouvait lire dans les yeux de la jeune fille. Puis le charme se rompit quand Carmen tendit un bras pour aider Gabrielle à se lever. Elle se dirigea ensuite vers un petit réfrigérateur dans un coin de la salle et en tira deux petites bouteilles d’eau. Deux sourires furent échangés.

Après avoir bu presque toute la bouteille, Carmen se tourna vers Gabrielle et demanda en souriant : « Ai-je oublié de noter une leçon particulière ce soir ? »

La jeune fille rougit. « Non, j’ai entendu la musique en passant et je n’ai pu résister à la tentation de jeter un coup d’œil. Je suis désolée de vous avoir dérangée. Je vais partir… »

« Non, tu ne m’as pas dérangée. J’ai à peine réalisé que tu étais là. » Elle s’interrompit pour finir sa bouteille d’eau. « Tout se passe bien au cours ? »

Gabrielle prit un air gêné. « Justement, à ce sujet… Je crois que je vais arrêter… je ne suis pas assez douée. »

« Tu m’étonnes. J’avais l’impression que tu te débrouillais bien. »

« Vous êtes trop indulgente. Les cours, ces dernières semaines, ont été épouvantables. Je ne suis pas faite pour la danse. Pierre me le répète assez souvent… Il a raison. »

« De ce que j’ai vu, tu as pourtant bien le sens du rythme. Et tu connais les pas de base. Avec Marco, ça semble aller. »

« Oui, mais il est le professeur. Il doit avoir l’habitude de rattraper les mauvaises danseuses. »

« Et si je te montrais que tu es une bonne danseuse. Changerais-tu d’avis ? »

« Je ne suis pas sûre. Il y a d’autres facteurs… Et comment feriez-vous ? »

« Danse avec moi ! »

« Avec vous ? Mais… »

« Vois ça comme une leçon particulière ! Si tu peux danser avec moi, je ne vois pas ce qui peut t’arrêter. En tous les cas, je te donnerai un avis objectif. »

Face à l’absence de nouvelles objections de la part de la jeune femme, Carmen alla vers la minichaîne hi-fi et fouilla parmi les CD. Elle en trouva un à sa convenance et, après avoir vérifié la jaquette du disque, sélectionna un morceau.

Gabrielle regarda la danseuse d’un air sceptique quand celle-ci se plaça devant elle pour l’enlacer alors que les premières mesures de la mélodie se faisaient entendre. Carmen interrompit son mouvement devant le sourcil dressé de la jeune femme. Suivant son regard, elle jeta un coup d’œil à sa tenue et éclata de rire quand elle réalisa qu’elle portait toujours la robe à volants.

« Ce n’est pas la meilleure tenue pour danser un tango… Je vais te demander quelques minutes. »

Carmen disparut dans les vestiaires et Gabrielle eut le temps de se demander ce qu’elle faisait là et comment alors que sa curiosité l’avait attirée dans le cours de danse pour espionner Carmen, elle se retrouvait à attendre le professeur pour danser un tango, alors que ce professeur n’avait jamais fait jusqu’à présent spécialement attention à elle, n’étant pas dans son cours.

Carmen revint habillée d’une paire de jeans et d’un simple tee-shirt blanc, aux pieds des boots avec un petit talon.

Elle s’excusa rapidement en montrant sa tenue. « Ce n’est pas plus académique, mais ça sera quand même mieux. »

Elle alla ensuite remettre le CD au début du morceau qu’elle avait choisi. Gabrielle suivit chacun de ses mouvements et ne marqua aucune hésitation quand Carmen l’invita à poser sa main gauche sur l’épaule de son inhabituel cavalier et sa main droite dans la paume ouverte devant elle.

Ensuite, elle se laissa guider par la musique, le rythme et les indications à peine esquissées de Carmen. Une pression de la main, un léger mouvement des hanches suffirent à la mener à travers toutes les figures de base puis à travers des pas plus élaborés. Gabrielle n’entendit pas le morceau se finir et le suivant enchaîner. Carmen marqua à peine un temps d’arrêt avant de poursuivre. Et les mélodies s’écoulèrent les unes après les autres. Mais pour les deux femmes, cela ne faisait aucune différence. Elles suivaient une seule et même musique, les yeux à moitié fermés, se cherchant, se suivant, se fuyant et se retrouvant. Quand la musique se tut enfin, elles restèrent un long moment comme en suspens. Puis le temps reprit son cours. Carmen dégagea doucement ses bras, gardant cependant ses mains en contact avec celles de la jeune femme. Leur respiration était maintenant haletante après l’effort soutenu de la danse.

Carmen sourit doucement. « Tu peux danser le tango. »

Gabrielle la regarda comme si elle n’avait pas compris. « Mais avec… »

La danseuse l’interrompit. « Le tango est passion. Tu ne peux pas exprimer ce que tu ne ressens pas. »

La jeune femme la regarda pensivement. « Alors, si ça ne marche pas, c’est un problème de cavalier ? »

Carmen eut un petit sourire. « Ce n’est pas toujours le cas, mais je pense que pour toi, c’est l’explication. »

« Je vais y penser… »

« Et si tu as besoin d’un conseil…

« Ou d’un autre cours particulier ? » Interrompit Gabrielle

« Ou d’un autre cours particulier, je vais te donner un numéro où tu peux toujours me joindre. »

« Merci. Je pense que je… » Gabrielle hésita un instant avant de reprendre. « Je t’appellerai sûrement. »

La jeune femme quitta la salle de danse par où elle était entrée avec, serré dans la main, le bout de papier que la danseuse avait rapidement rempli.

Carmen regarda un long moment le passage par où était partie Gabrielle, puis secoua la tête. Elle alla ranger les CD, éteignit la stéréo. Elle fit le tour des pièces pour vérifier que tout était bien fermé ou éteint, puis elle quitta le cours de danse par la porte de devant en sifflotant un petit air de tango.

Fin (24 septembre 2002)

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