Au bord du Styx

La Chambre 713

Avertissements :

Cette histoire relève du genre Uber. Les personnages m’appartiennent (si l’on veut), mais je ne nie pas une certaine ressemblance avec deux héroïnes bien connues qui appartiennent, elles, à Universal et Renaisance Pictures.

Violence : non

Subtext : mais n’avais-je pas dit qu’il n’y aurait plus d’avertissement ?

Remerciements : A Fanfan 😉

Des commentaires ? oui… bien sûr… 😀

La Chambre 713

La saison approche à sa fin, mais dans le grand hôtel où je suis femme de chambre, il y a toujours autant de monde. Le responsable en est le temps superbe dont la région bénéficie à longueur d’année. L’hôtel est surtout fréquenté par des russes et dans une moindre proportion, des allemands. La plupart laisse leur chambre dans un état déplorable. Si ma maison était dans le même état, j’aurais honte. Mais ici, ils savent juste qu’il y a quelqu’un pour nettoyer derrière eux.

Il y a une semaine, on m’a demandé de préparer la 713. Cette chambre fait partie de ce qu’on appelle les bungalows. Ce sont des chambres, à l’écart de l’hôtel, regroupées par bloc de six dans des petits bâtiments sur deux niveaux, qui forment un arc de cercle autour d’un joli petit jardin et d’une piscine. Ils bénéficient de tous les avantages de l’hôtel sans y être directement, ce qui parfois, à mon avis, n’est pas un mal.

Je n’étais pas très heureuse d’avoir à préparer cette chambre. J’en avais une seule au premier niveau de ce bloc et aucune au rez-de-chaussée. Enfin, je n’avais pas le choix.

Le lendemain, en allant faire la chambre 713, j’étais agréablement surprise par l’ordre qui y régnait : les vêtements suspendus, la valise à sa place et les chaussures également rangées. Quelques objets dispersés sur la petite table et la banquette près de la fenêtre, mais rien d’anormal. Le lit, défait, semblait avoir été un peu tiré. La salle de bain était dans le même état. Je n’avais pas spécialement fait attention dans la chambre, mais ici, les produits de toilette sortis m’apprirent que l’occupant de la 713 était une femme.

J’ai fait le lit, changé les serviettes, donné un coup de balai. Et avant de partir, prise d’une curieuse inspiration, j’ai pris le pyjama qui était bien plié sur une des tables de chevet et je l’ai arrangé sur le dessus du lit, donnant une position amusante aux manches. Dans l’après-midi, j’ai vu une grande femme brune se diriger vers ce bâtiment puis j’ai entendu une porte s’ouvrir et se refermer très rapidement. Elle n’avait pas eu le temps de monter à l’étage : c’était donc l’occupante de la 713.

Le lendemain, j’étais en retard. Yussuf, l’un des jardiniers, n’avait pas cessé de m’importuner et j’ai eu le plus grand mal à m’en débarrasser. Est-ce ma faute si j’ai des cheveux clairs et le teint pâle dans ce pays de soleil ? J’avais ensuite eu une réflexion de la part d’un surveillant. Enfin, alors que je me dirigeais vers mes dernières chambres, dont la 713, je vis son occupante se diriger vers le bâtiment et entrer dans sa chambre. Elle en ressortit dix minutes plus tard. Nos chemins se sont alors croisés et elle m’a fait un magnifique sourire. Elle ne portait pas ses lunettes de soleil et j’ai vu qu’elle avait de superbes yeux bleus.

Je ne sais pas ce qui m’a pris quand j’ai fait sa chambre. Je sais juste que depuis la veille, je ne faisais que penser à elle et au sourire qu’elle m’avait offert. Normalement, les clients ne nous sourient jamais car ils ne nous voient pas : le personnel de l’hôtel fait partie du décor au même titre que la piscine ou le distributeur de boissons.

Vu le standing de l’hôtel, il est normal de faire un petit effort de présentation mais il n’y a pas trente six mille façons d’arranger des serviettes de toilette sur un lit, non ? Pourquoi alors ai-je formé deux boudins avec les serviettes de bain et les ai placées en forme de cœur sur le lit, pourquoi ai-je coupé une poignée d’œillets sauvages dans une jardinière au dehors et les ai disposées sur le cœur ? Je ne sais pas. J’espérais juste qu’elle verrait ça uniquement comme une simple décoration. J’aurais pu faire un pliage savant avec les serviettes comme j’avais fait dans les autres chambres…

Le lendemain, quand je suis entrée dans la 713, j’ai tout de suite vu que les fleurs avaient été mises dans l’eau : l’un des deux verres à dents servait de vase. Des deux serviettes de bain, l’une était dans la salle de bains, encore humide, l’autre était bien pliée sur le tabouret.

En refaisant le lit, j’ai vu que le « vase » était placé juste à côté de la télévision, de telle sorte qu’on pouvait très bien le voir, allongé sur le lit.

Cette fois, j’ai formé un point d’interrogation sur le lit. Qu’espérais-je ? Je ne sais pas. Si j’avais vraiment réfléchi, j’aurais réalisé la folie de tout cela. C’était le meilleur moyen d’être convoquée par le directeur et de me faire renvoyer.

Le soir, au lieu de rentrer chez moi, je suis restée à l’hôtel, à proximité de la chambre 713. Je l’ai vue partir dîner vers 20 h 30, puis revenir une petite heure plus tard. J’étais sur son chemin et je lui ai souri. Elle a souri à son tour et, mais j’ai peut-être rêvé, elle a légèrement cligné de l’œil.

J’ai attendu encore une heure. En passant derrière le bâtiment, je pouvais voir un peu de lumière filtrer à travers le rideau mal tiré.

Une fois de plus, je n’ai pas réfléchi. Je risquais ma place, un scandale, mais je ne pouvais faire autrement. J’étais devant la porte de la 713. J’ai pris mon passe et ai ouvert la porte. La lumière était toujours allumée, la TV également, sur une chaîne musicale. J’ai avancé de quatre pas, la longueur de la petite entrée. Elle était allongée sur le lit, en train de lire et ne m’avait pas entendue. Elle a soudain levé les yeux et m’a vue. Elle a ouvert la bouche mais aucun son n’en est sorti. J’ai regretté de ne pas pouvoir parler anglais en dehors de housekeeper, good morning, please et thank you. Mais si cela avait été le cas, je ne serais pas femme de chambre.

J’ai montré les fleurs et j’ai fait un geste vers moi pour lui expliquer d’où elles venaient. Elle a fermé son livre et s’est redressée en souriant, plutôt un bon signe : Elle n’a pas encore appelé la réception.

Elle a commencé à parler doucement, une question apparemment. J’ai haussé les épaules et ouvert les mains en signe d’incompréhension. Elle a essayé dans au moins deux autres langues, mais je ne comprenais toujours pas. Je le lui dis et ce fut son tour de me marquer son incompréhension.

Il valait mieux commencer doucement : j’ai mis ma main sur ma poitrine et j’ai dit Nalan. Ca veut dire pleureuse. Ce n’est pas très répandu comme prénom. Je ne sais pas à quoi pensaient mes parents le jour de ma naissance. Je dessine deux larmes qui coulent sur mes joues avec mes index. Elle semble comprendre et pointant vers elle, elle répond quelque chose qui ressemble à Odil.

Je vois ensuite sur son visage la question que je me pose moi-même : que fais-je dans sa chambre ?

Elle a encore le temps de partir en hurlant. Je commence à déboutonner la blouse composant mon uniforme que j’ai gardé sur moi. Mon geste ne supporte aucune ambiguïté. Elle me regarde défaire encore deux boutons, puis s’asseyant au bord du lit, elle retire le haut de son pyjama. Elle me tend la main et je la prends sans hésitation.

*=*=*

J’ai passé les quatre dernières nuits dans la chambre 713. J’ai le souvenir de conversations légèrement irréelles, chacune de nous prononçant des mots dénués de sens pour l’autre, puis de baisers et de caresses dans une langue comprise cette fois sans difficulté.

Hier soir, elle m’a offert une écharpe en soie qui venait d’une des boutiques de l’hôtel. Je ne sais pas quand j’aurai l’occasion de la porter, mais je n’ai jamais rien reçu d’aussi beau.

Ce matin, alors qu’elle quittait sa chambre pour la dernière fois avec sa valise, je l’ai entraînée rapidement à l’intérieur et je l’ai embrassée encore une fois. Je lui ai dit que je l’aimais, mais je ne sais pas si elle a compris. Elle m’a répondu quelque chose, puis elle a dit maladroitement merci et adieu dans ma langue. J’ai répondu merci et à bientôt.

Plus tard, quand je suis allée faire la chambre, j’ai trouvé sur la table, coincé sous le cendrier, plusieurs billets. Le pourboire était généreux pour une simple femme de chambre, mais pas assez pour croire qu’elle rémunérait une autre forme de services. Sous les billets, il y avait un feuillet arraché au petit bloc-notes fourni par l’hôtel avec ce qui parait être un nom et une adresse écrite en lettres majuscules. Je reconnais la ville et le pays : « PARIS – FRANCE ».

Je mets le tout dans la poche de ma blouse et je commence à nettoyer. Je ne comprends toujours pas ce qu’il m’a pris. Je prends le verre avec les fleurs encore fraîches. J’hésite à les jeter : ce sont elles qui ont tout déclenché. Fidèle à mon prénom, je sens les larmes glisser le long de mes joues. Je pense que je ne lui ai rien donné de moi. Je prends les fleurs et vais les jeter dans la poubelle quand je réalise soudain qu’en plus des œillets, j’avais placé au centre du cœur une branche d’une plante grasse qui fleurit en ce moment. Et cette branche, je ne l’ai pas revue depuis l’autre jour : je suis sûre qu’elle ne l’a pas jetée.

Elle va la replanter chez elle !

Je ne peux m’empêcher de rire au milieu de mes larmes.

Avec ce pourboire, je vais acheter un livre pour apprendre le français et je vais lui écrire… Cela semble naïf, mais sinon, pourquoi me laisser son adresse ?

FIN
Kemer – 26 septembre 2002

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© Styx63 – 2002

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