Au bord du Styx

Cinq Minutes

Cinq Minutes

par Harriet

Fandom : Le Diable s’habille en Prada

Couple : Miranda / Andy

L’histoire en anglaisIci

Avertissement : Le Diable s’habille en Prada et ses personnages appartiennent à Lauren Weisberger (auteure du livre) et 20th Century Fox (Producteur du film). Aucun profit n’est tiré de cette fanfic.

Genre : Alt + selon la classification Guerrière & Amazone

Note (de l’auteure) : Merci à mon bêta Xander, qui me garde sur les rails alors que cette histoire a changé plusieurs fois de direction pendant son écriture. J’espère que vous l’apprécierez.

Mail de l’auteure (qui a étudié le français à une époque) : harrietvane47 at yahoo.com

Note (de la traductrice) : Merci à Fanfan, toujours présente pour me soutenir (et me corriger) quelque soit le projet.

1ère partie

Andrea

Brad est si gentil pensa Andrea. Elle devait sûrement être la fille la plus chanceuse au monde. Vraiment. « Tu as l’air drôlement chic » dit-elle en passant deux doigts le long du revers de sa veste du soir. « En pleine forme ».

« Toi, tu as vraiment la classe. Cette robe est… elle est éblouissante. Tu l’as achetée hier avec Jasmine quand vous êtes allées faire les boutiques ? »

« Mmm. Tu ne pensais pas que j’allais me rendre à un dîner pour rencontrer ton père sans avoir une nouvelle robe ? »

« J’espère que tu as mis ça sur mon compte. »Répondit Brad en fronçant les sourcils.

Andy répondit juste d’un signe de tête. Elle n’avait pas mis cet achat sur son compte, mais il n’avait pas besoin de le savoir. De toutes façons, il ne payait pas ses propres factures donc cela n’avait pas d’importance. La robe aurait été bien au-delà de son budget si Brad n’avait pas pour habitude de tout payer à chaque fois qu’ils sortaient ensemble, ce qui était le cas presque tous les soirs ces derniers temps. Au début, elle avait protesté et avait proposé de partager la note. Mais quand elle avait réalisé combien il avait  vraiment à son compte, elle avait laissé tomber. Non pas qu’elle pense qu’elle méritait d’aller dans de bons restaurants, mais cela semblait franchement embarrassant de proposer de partager. Après tout, elle s’en sortait tout juste en vivant sur le salaire d’une journaliste débutante et c’était agréable que quelqu’un s’occupe de vous pour changer. Quelques mois à dîner dans des restaurants chics lui avaient permis d’économiser des centaines de dollars, qu’elle venait de dépenser jusqu’au dernier dans l’achat de cette nouvelle robe.

« Tu crois que je lui plairai ? »

Brad se moqua. « Bien sûr que tu lui plairas. Tu es parfaite. Pourquoi ne lui plairais-tu pas ? »

Andy sourit. « Tu sais aussi bien que moi que je ne suis pas parfaite. »

« Ce n’est pas mon avis; » Répondit-il en caressant la joue d’Andrea. « Tu es merveilleuse. Et il tombera sous ton charme, tout comme moi. Mais tu ne peux pas me laisser tomber pour lui, d’accord ? Cela me tuerait de perdre une fille splendide comme toi pour quelqu’un de vieux comme mon père. »

Andy éclata de rire. « Il n’est pas vieux. Il a à peine la soixantaine. »

« Pour moi, c’est vieux » répliqua Brad. « Mais j’oublie que je fréquente une femme plus vieille que moi. » Dit-il d’un ton taquin.

« Plus vieille de quatorze bons mois. Tu sais comme j’aime prendre mes soupirants au berceau. » Répondit-elle sur le même ton. « Laisse-moi prendre mon sac. »

Quelques minutes plus tard, ils étaient dans la limousine conduite par le chauffeur habituel de Brad. Parfois, il  rappelait Roy à Andy, mais elle ne connaissait pas le nom de celui-la. Il ne disait jamais un mot et Brad ne discutait pas avec lui. C’est comme si l’homme était invisible. Cela… dérangeait un peu Andy, mais elle ne pensait pas que ce soit sa place d’en faire la remarque. Elle n’était que de passage dans ce monde, du moins pour l’instant.

Le père de Brad, Alexander Huntington, dirigeait Atlas, un énorme conglomérat dans le secteur des médias qui semblait s’agrandir à chaque minute écoulée. Andy avait fait des recherches approfondies quand elle avait rencontré Brad quelques mois plus tôt. Elle avait failli avoir une attaque quand elle avait réalisé que Brad n’était pas un garçon comme les autres. Il était obscènement riche.  Elle s’interrogea sur sa décision d’accepter un deuxième rendez-vous, mais décida ensuite de ne pas faire de discrimination par l’argent. Depuis lors, Andy avait plongé la tête la première dans un monde de privilèges et de pouvoir. A son grand étonnement, elle aimait ça. Tout le monde était gentil, et beau, et jamais pressé.

Cela n’avait rien à voir avec sa vraie vie. Sa journée laborieuse n’avait rien à voir avec ses sorties nocturnes, et pour l’instant, elle était contente de garder les deux univers séparés.

Pendant plusieurs mois après… son précédent job dont elle ne prononçait jamais le nom, même en pensée, elle travailla des journées encore plus longues. En partie parce qu’elle était seule et en partie parce qu’elle s’investissait dans son travail. Habituellement, elle ne sortait pas sauf pour se prendre à manger et elle mangeait souvent seule. Elle travaillait tant que cela portait préjudice à certaines des ses plus vieilles amitiés, bien qu’elle aperçoive de loin en loin  Lily ou Doug quand elle recevait une invitation à certaines manifestations. Le travail était devenu la vie d’Andy et pour un temps, ce fut suffisant.

Mais c’est alors qu’elle rencontra Brad et, tout en sachant que c’était une erreur, elle diminua son nombre d’heures de travail. Sa mère était aux anges. « Oh chérie, tu es si jeune. » Avait-elle dit. « Tu ne devrais pas passer tant de temps au bureau. Sors avec lui et amuse-toi pour changer. Je m’inquiète pour toi, mon cœur. Je veux que tu sois heureuse. » Et c’est ainsi qu’Andy se mit à passer de plus en plus de temps avec Brad. Elle se rendit compte que c’était… amusant de sortir avec lui et parfois ses amis. Ceux-ci l’avaient acceptée sans hésiter juste parce que Brad l’aimait bien. Et elle s’entendait bien avec Jasmine, sa sœur. Quand Brad n’était pas disponible pour dîner, Jasmine servait de solution de rechange. Finalement, elle se sentit à nouveau humaine.

Mais il était difficile de réconcilier cette expérience avec la vie quotidienne au journal. Elle se demanda si Brad serait prêt à investir un peu de ses capitaux dans le Mirror puisqu’il était toujours à la recherche de nouveaux investissements à faire. Le journal aurait vraiment besoin d’un apport de liquidités et ce, très rapidement. Elle pensait qu’elle garderait son job encore six ou huit mois, mais sûrement pas plus longtemps. Ils avaient de gros problèmes et elle pouvait le voir sur le visage de John. Souvent.

Mais elle n’allait pas s’inquiéter pour son travail ce soir. Elle jeta un coup d’œil à Brad en soupirant. Il était si charmant.

Ils se garèrent près du trottoir et Brad l’aida à descendre de la voiture. « Prête à faire face au peloton d’exécution ? »

Andy éclata de rire. « Oh, tu n’as pas de raison de t’inquiéter : ce n’est pas toi qui dois rencontrer quelqu’un pour la première fois. Et les vieux types m’aiment, particulièrement les riches. J’ai un beau châssis, tu sais » plaisanta-t-elle.

Il jeta un coup d’oeil à sa poitrine et leva un sourcil. « Absolument, mais ne va pas trop parader. Je ne veux pas devenir jaloux. J’ai déjà assez de mal à garder mes amis loin de toi.  »

Elle sourit et glissa son bras sous le sien avant de pénétrer à l’intérieur.

En vérité, son cœur battait un peu plus fort que d’habitude. Huntington était l’un des hommes les plus riches et les plus puissants du pays. Elle serait idiote de ne pas être inquiète et Andy n’était pas idiote. Mais elle arbora une expression sereine et essaya de se montrer confiante. Elle avait appris auprès des meilleurs que de montrer bonne figure, même quand tout se désagrégeait autour de soi, permettait de se sortir des situations les plus difficiles.

A l’intérieur, la décoration était agréablement sobre. Andy fut soulagée de voir que ce n’était pas un palais, mais il était apparent que toute une équipe de décorateurs aux honoraires monstrueux avait tout installé comme il le fallait. Andy entendit des voix venant de l’autre pièce et elle déglutit convulsivement. Inspirant profondément, elle entra dans la salle à manger, illuminée par un énorme chandelier étincelant. Trois personnes se tournèrent vers elle et Andy reconnut le père de Brad immédiatement.  Il avait un beau et franc sourire, semblable à celui qu’arborait Brad au même moment. Il s’avança et tendit sa main à Andy.

« Bradley, bienvenue. Tu dois être… Annie ? »

« Andy, Monsieur, Andy Sachs. »

« Ah, mes excuses. Très heureux de te rencontrer, Andy. »Alexander serra la main de son fils avec fermeté. « Très jolie fille, mon garçon. Si elle est aussi intelligente qu’elle est attirante, tu es chanceux. »

« Oh, elle l’est, Papa. Attends de voir et tu tomberas sous son charme. »

« Je serai heureux de voir ça. Laisse-moi te présenter à ma sœur. » Alexander la mena de l’autre côté de la pièce et Andy serra légèrement la main d’une femme plutôt grande. « Millicent et son mari Phillip sont en route pour aller au spectacle. Où cela se joue-t-il ? Au Minskoff ? »

Phillip haussa les épaules avant de serrer la main d’Andy. « Je ne peux jamais m’en rappeler. C’est un plaisir de vous rencontrer, Andy. »

Alexander asséna une claque sur l’épaule de Phillip. « Phillip est au conseil d’administration de la Danner Corporation. Ils ont des bons résultats en ce moment. »

« Comme c’est intéressant ! » dit Andy tout en essayant de ne pas montrer sa réprobation. Elle n’était pas fan des compagnies pétrolières et elle avait écrit une histoire, quelques mois plus tôt, sur les pratiques discriminatoires de Danner et d’autres sociétés du même type.

Brad prit la parole. « Jazz est en route, j’imagine. N’est-ce pas, Papa ? »

« Oui ou du moins, elle a intérêt car je voudrais lui présenter quelqu’un. »

Andy se tourna vers Brad qui semblait confus. « Qui ça ? On connaît tout le monde ici. »

« Pas tout le monde. J’ai commencé à…fréquenter quelqu’un. J’ai pensé que vous aimeriez lui être présentés. »

Un immense sourire s’afficha sur le visage de Brad et il secoua la tête. « Vieux coquin. Et moi qui croyais que tu travaillais tard ces temps derniers. Où est l’heureuse élue ? »

« Au téléphone. Elle ne va… ah, la voici ! » Il fit un signe de tête vers la porte et Andy se retourna pour voir de qui il s’agissait.

Elle cligna des yeux une fois, très délibérément, alors que le temps semblait se ralentir comme elle pensait que cela n’arrivait qu’au cinéma. Son champ de vision se rétrécit et elle se sentit incapable de respirer.

Miranda.

Elle regarda fixement, les yeux grands ouverts et par chance, son coeur choisit ce moment précis pour recommencer à battre. A toute allure. Elle souhaita que Brad soit un peu plus prêt pour pouvoir s’appuyer sur lui.

Quand Miranda croisa son regard, sans avoir eu le temps d’élever ses protections habituelles, Andy fut témoin de l’une des réactions les plus honnêtes qu’elle ait pu observer chez son ancienne patronne. C’était de l’étonnement à l’état pur, pas vraiment du mécontentement, mais plutôt de la confusion. Peut-être comme si elle pensait être entrée dans la mauvaise pièce, après avoir trébuché à travers un portail magique pour se retrouver dans un univers parallèle. Mais le regard disparu rapidement et elle fixa d’abord Andy, puis Alexander. Repoussant ses cheveux de son visage, Miranda dit : « Crise écartée. Franchement, l’incompétence de mon personnel ne manque invariablement pas de m’étonner. Bien qu’il se soit radicalement amélioré cette dernière année. » Ajouta-t-elle en jetant un coup d’œil à Andy.

Andy ne put s’empêcher de sourire. Le timbre de sa voix, si moqueur, était presque réconfortant.

A cet instant, elle réalisa, même si elle ne pouvait pas le croire, que Miranda lui avait manqué, que sa totale et absolue certitude d’être toujours dans le vrai lui avait manqué, que sa confiance, son arrogance, son dédain pour l’imperfection lui avaient manqué. Sa brillance. Son aura, tel un diamant qui brille même dans la pièce la plus sombre.

Il y avait des jours où Andy avait tant haï Miranda Priestly qu’elle avait eu l’impression que son sang bouillait littéralement. Elle avait maudi le nom de sa patronne et les noms de ses deux diaboliques enfants plus de fois qu’elle ne pouvait se rappeler. Une fois, elle avait souhaité que Miranda disparaisse de la surface de la terre et qu’elle ne revienne jamais.

Mais là  elle était contente. C’était…. bon de voir Miranda. Plus que ça. Son sourire s’élargit et elle dut détourner son regard avant qu’elle n’éclate de rire.

« Fils, voici Miranda Priestly. Elle est la rédactrice en chef du magasine Runway, que tu n’as sans doute jamais lu. » Brad tendit sa main et Miranda répondit avec son sourire sirupeux, celui qu’Andy se souvenait l’avoir vu utiliser avec Jacqueline Follet.

« Enchanté, Madame Priestly. » Dit Brad en baisant sa main.

Alexander fit advancer Andy. « Et voici… »

« Andrea. » Ronronna Miranda, prononçant son prénom de cette drôle de façon, un peu snob qu’elle avait tant apprécié. Certaines choses ne changent pas, pensa Andy.

« Bonsoir Miranda. » Elle ne savait pas si elle devait lui serrer la main ou lui donner un de ces baisers où les joues ne s’effleurent même pas ou quoi. Aussi elle attendit.

Miranda ne bougea pas non plus. Quand leurs regards se croisèrent à nouveau, Andy fut surprise de se sentir prise au piège. Son estomac se noua. Miranda avait toujours ce pouvoir sur elle de l’affecter physiquement au point de la rendre malade. Elle avait toujours rendu Andy nerveuse, jusqu’au dernier moment. Mais la physiologie de Andy n’avait plus l’habitude de rencontrer autant de tension ces temps-ci et elle trembla tout en se sentant pâlir.

Andy n’avait aucune idée du temps qui avait pu passer avant que Brad ne demande. « Vous vous connaissez ? »

Le lien qui avait relié son regard à celui de Miranda se brisa alors et Andy soupira de soulagement.

« Oui ». Commença Miranda. « Andrea… a travaillé pour moi. A Runway. »

« Andy Sachs, défenseur des droits des pauvres et des opprimés, travailler pour le premier magasine de mode au monde ? » demanda Brad. « Comment se fait-il qu’en trois mois, tu ne m’en aies jamais parlé ? Jamais la moindre allusion ! Bon sang, je sais tout de  ce que c’était de travailler pour ta feuille de chou à l’université de Northwestern, mais je trouve formidable que tu puisses laisser de côté ce renseignement de rien du tout. » Brad secoua la tête d’un air affectueux tout en passant un bras autour d’elle. « Tu es vraiment  spéciale, tu sais ça ? »

Andy haussa des épaules. Elle regarda à nouveau vers Miranda un instant, mais celle-ci s’était détournée.

Le dîner fut… déconcertant.

Miranda regarda à peine dans sa direction et ne lui adressa pas une fois la parole.

Ce ne fut pas le cas d’Alexander qui interrogea Andy pour savoir si elle aimait son métier de journaliste, comment son journal s’en sortait alors que la situation économique était ce qu’elle était. Andy écarta ses inquiétudes tout en sachant pertinemment que le journal devrait bientôt fermer. Il était si difficile de se maintenir face à un lion comme le New York Times et une hyène comme le New York Post. Alors qu’ils discutaient, Miranda la regarda brièvement et Andy se dit tout en bavardant qu’elle s’était imaginé le regard d’incrédulité et peut-être de sympathie.

La soirée ne s’arrangea pas quand il devint clair que Jasmine, sur qui Andy comptait pour faire diversion, décida de ne pas se montrer. Elle appela juste après que les entrées soient servies pour invoquer un rendez-vous de dernière minute avec un type avec qui elle devait « absolument » sortir. Pour autant qu’Andy soit concernée, Jasmine avait intérêt à ce que ce type soit George Clooney, sinon elle n’avait aucune excuse.

Brad ne remarqua pas qu’Andy se sentait mal à l’aise mais elle ne chercha pas à  lui en faire part. Il était comme d’habitude, détendu  et jovial et attentif bien sûr. Il prit soin de garder son verre plein et qu’elle ait toujours à manger ce qu’elle voulait. Non qu’Andy puisse manger grand chose. Pas en face de Miranda.

Particulièrement quand Alexander était tout aussi attentif aux besoins de Miranda que Brad l’était aux siens.

Ce sentiment de malaise au creux de l’estomac revint encore plus fort. Elle ne s’était jamais sentie dégoûtée par quelqu’un d’aussi gentil, mais Alexander semblait… complètement enamouré. Il choyait Miranda. Il répondait au moindre de ses caprices. Il l’embrassa même dans le cou une fois et Andy fut horrifiée. Elle n’avait aucune idée d’où ces sensations pouvaient venir, mais son front et le bas de son dos étaient moites de transpiration.

« Dis-nous ce que ça fait de travailler pour Miranda, Andy ! » demanda Alexander au moment où le dessert était servi. Il plaisanta. »Elle a une sacrée réputation, tu sais. Très difficile. »

Andy repoussa l’assiette qu’on allait lui servir par dessus son épaule. Elle ne pouvait même pas envisager de manger la mousse au chocolat qui, en temps normal, serait restée moins de deux minutes dans son assiette. « Oh » Andy répondit en retenant son souffle « c’était… drôle. Une expérience exceptionnelle. » Bon, c’était vrai, pensa-t-elle. Sauf pour le côté drôle.

Le sourcil de Miranda se leva brusquement. « Drôle ? » Dit-elle d’une vois traînante. « Vous pouvez être honnête, Andrea. Nous sommes entre amis. » Miranda se tourna vers Alexander. « Andrea trouve que je manque d’éthique et qu’il est impossible de travailler pour moi. Savais-tu qu’elle avait abandonné son poste en plein milieu de la Semaine de la Mode à Paris ? » Son regard revint sur Andy, le mouvement de sa tête, mécanique. « Au milieu de l’une des manifestations les plus importantes de l’année, elle est partie. Je me suis toujours demandé, Andrea, Pourquoi avez-vous fait ça ? »

Andy déglutit et Brad plaça une main sur le dossier de sa chaise.

« Je vous ai posé une question, Andrea. Pourquoi êtes-vous partie ? J’aurais pu causer votre perte, vous savez. » Sa voix était claire et légère. Douce. Si douce qu’elle aurait pu l’étouffer à mort, elle n’aurait pas fait attention.

De l’autre côté de la table, Alexander était sans voix, la bouche légèrement entrouverte tant il était choqué.

« Et quand vous êtes partie, vous vouliez croire qu’il restait en moi une once de décence, n’est-ce pas ? » Miranda pencha la tête. « Ce n’est pas vrai bien sûr. Je ne trouvais pas vos compétences irremplaçables au point de vouloir les préserver pour Runway. Si vous vouliez vous réfugier dans ce journal au bord de la déconfiture qui va sûrement subir plan social après plan social jusqu’à ce qu’il disparaisse, c’est votre choix bien sûr. » Miranda but délicatement une gorgée de son champagne tout en se tournant vers Brad. « Je suis allée contre mon premier réflexe en donnant une recommandation à Andrea pour son nouveau travail. Avant ce soir, je pensais avoir fait une erreur, qu’il aurait été mieux pour elle de quitter New York pour qu’elle n’ait pas à faire l’expérience de l’échec. Une telle… déception. Elle est vraiment très sensible à la déception. N’est-ce pas, Andrea ? »

Andy ne pouvait croire ce qu’elle était en train d’entendre, mais une seule chose retint son attention. « Vous voulez dire que vous avez pensé à moi une fois ou deux après mon départ ? » Le rire d’Andy était plein d’amertume. Elle était au bord des larmes, étonnée de la douleur que lui causaient les paroles de Miranda. « Vous avez vraiment gaspillé un seul instant à penser à quelqu’un d’autre que vous ? » Andy jeta sa serviette sur la table. Elle voulait s’enfuir. Loin, vite. Mais elle ne donnerait pas ce plaisir à Miranda. « Oh, au fait ! Comment va Nigel ? » Elle saisit la coupe de mousse de Brad, ignora le bruit désagréable du cristal sur la porcelaine. Cuillère en argent dans la main, elle prit une bouchée aussi large qu’elle put et l’engouffra dans sa bouche.

Miranda ne répondit pas, mais elle pinça ses lèvres. Bingo. Il était toujours à Runway, sous sa coupe. Andy en était sûre.

Andy avala le chocolat sans le goûter. « Ainsi, il n’a pas trouvé de nouveau poste si je comprends bien. Toujours en train de passer derrière vous à corriger la pagaille que vous causez. Pauvre gars. Vous savez, Miranda ? Tout le monde vous aime, mais je ne comprends vraiment pas pourquoi. Vous en particulier ne devriez pas forcer les gens à travailler pour vous juste pour garder des amis. Parce que quand quelqu’un a peur de vous, il n’est pas vraiment votre ami. »

Miranda gronda. « Espèce de petite ingrate… »

« Oh la ferme, femme dragon ! » Andy hurla.

« Mesdames ! » Alexander s’interposa.

La pièce redevint silencieuse. Andy ne pouvait détacher ses yeux de ceux de Miranda, pétrifiée par ces deux flaques bleues brûlant d’un feu de glace. Son cœur battait la chamade à l’intérieur de sa poitrine.

Puis Andy se souvint où elle était et avec qui elle était. L’embarras l’envahit et son visage s’empourpra.

Si sa carrière était déjà menacée avant, il était certain qu’elle n’en aurait plus du tout après ce soir. Elle se retourna vers Brad qui avait sur son visage un air qu’elle n’avait jamais vu avant. Et elle n’avait pas la moindre idée de ce que cela pouvait signifier. Pendant ce temps, Miranda était appuyée contre le dossier de sa chaise et semblait aussi surprise que les autres. Elle cligna rapidement des yeux comme si elle sortait d’un rêve éveillé.

Alexander reprit, plus doucement cette fois. « Mesdames, Je pense que peut-être, vous avez plus de choses à… clarifier que vous ne pouviez penser. Bradley, joins-toi à moi et nous prendrons un Xères dans le bureau, d’accord ? »

« Papa, je… »

« Viens, fils ! » Dis Alexander et Brad le suivit hors de la pièce après avoir lancé à Andy un haussement d’épaules résigné.

Elles étaient seules. Andy regarda le ramequin de mousse à moitié vide. Elle souhaitait qu’elle n’aurait pas envie de vomir. Mais elle ne pouvait rien dire. Elle ne pouvait présenter ses excuses. Vous avez commencé, pensa-t-elle, Vous d’abord. Mais Miranda n’ouvrit pas la bouche. Elle resta simplement à fixer le mur, les yeux dans le vague.

Andy s’avoua vaincue, mais elle le savait d’avance. « Comment savez-vous à propos du New York Mirror ? » demanda-t’elle doucement. « John garde vraiment ces renseignements pour lui. »

Miranda grogna. « Je travaille dans le même secteur d’activité. Je le sais depuis un certain temps. »

« Combien de temps reste-t-il à votre avis ? »

« Si les choses continuent comme elles sont, un an au plus.  »

Andy se détourna. Elle trouverait un autre travail. Elle avait pas mal de relations, particulièrement maintenant. Mais il y avait les rédacteurs, les auteurs, les secrétaires qui avaient le même travail depuis quinze ans. Où iraient-ils ? Comment pourraient-ils s’en sortir ?

« Ne pleurnichez pas ! » dit Miranda. « Vous vous en sortirez. »

Andy rit doucement. « Je sais. Mais John à 54 ans avec trois filles en  âge d’aller à l’université. Que va-t-il faire ? »

Miranda la regarda, surprise à nouveau. « Oh ! Eh bien, il survivra. C’est ce que font les gens. »

Andy répliqua, amère. « Facile à dire pour vous. »

« Ne croyez pas un instant que je ne sais pas ce que se débattre avec les problèmes veut dire, Andrea. Je le sais. » Miranda semblait vouloir en dire plus, mais elle retint ses paroles. Après une pause, elle reprit. « Je vais vous donner un conseil. Si vous voulez sauver « le pauvre et l’opprimé » de je ne sais quoi dont ils ont besoin d’être sauvés, sauvez-vous vous-même en premier. Utilisez les compétences et l’intelligence dont vous avez été visiblement pourvue pour aider ceux autour de vous à sauver leur emploi. Pour l’amour de Dieu, faites quelque chose ! Ensuite vous pourrez… vous soucier de tous les autres. »

Andy fixa Miranda. Tout ce qu’elle avait dit était sensé. Elle ne pouvait pas croire qu’elle n’y avait pas pensé elle-même. Elle avait été si occupée à être déprimée et incertaine à propos de sa carrière qu’elle avait oublié qu’un jour elle avait su réfléchir de façon innovante pour résoudre toutes sortes de difficultés de façon quotidienne. Bien sûr, dans le grand ordre des choses, c’étaient de petits problèmes, mais au bout du compte, ça marchait de la même façon. Non ? « Wow ! » répondit Andy.

Miranda plaça sa serviette sur la table. « Je pense que cela suffit alors. »

Andy avait beaucoup à penser, mais il y avait une chose qu’elle voulait clarifier. « Je ne souhaite pas vraiment présenter d’excuses. »

Le visage de Miranda ne changea pas. « Je n’en attends pas. Et je n’en présenterai pas non plus. »

« Oh ! D’accord, bien. » Ses lèvres se tordirent et les mots se déversèrent soudain. « Au fait, vous savez parfaitement pourquoi j’ai quitté Runway. »

Tout en soupirant, Miranda plaça ses deux mains sur la table et inspecta ses ongles. « Peut-être. Je pensais qu’il y avait une autre raison, mais je peux m’être trompée. » Puis ses yeux s’étrécissant, Miranda demanda sans le moindre rapport. « Vous envisagez d’épouser Bradley ? »

Andy inspira. « Non ! Je.. Mmm… Cela ne fait que quelques mois. Je ne le connais pas encore vraiment bien. » Elle resta pensive un instant. « Allez vous épouser Alexander ? »

Miranda humecta ses lèvres. « Je n’ai pas encore décidé. Il est d’un caractère étonnement agréable pour quelqu’un d’aussi riche. »

Andy insista. « Il semble vous apprécier. »

« C’est possible. »

Andy fronça des sourcils. « C’est bizarre. »

« Indéniablement. »

« Je suppose que  nous devrions… essayer de nous entendre ? »

« En effet. » Miranda se leva et Andy l’imita. Alors qu’elles marchaient dans le couloir, Miranda regarda par-dessus son épaule. « Vous ne voulez pas prendre votre dessert avec vous ? Vous sembliez particulièrement l’apprécier à l’instant. Bien que cela ne me surprenne pas… » continua-t-elle, ses yeux suivant la silhouette d’Andy.

Andy eut un petit sourire. « Contente de voir que certaines choses ne changent pas. Vous avez toujours l’air fantastique. »

Miranda jeta un coup d’oeil dans un miroir alors qu’elles le dépassaient. « Bien sûr. »

Etouffant un éclat de rire, elle suivit Miranda dans le bureau. Alexander était installé confortablement, faisant tourner son cognac dans un verre. Juste pour que le cliché soit complet, Brad fumait un cigare, assis dans un fauteuil club en face de son père. Alexander demanda. « Avez-vous trouvé un terrain d’entente ? »

Miranda répondit avec un petit rire, sa voix basse et soyeuse. « Pour l’instant. »

Les poils se redressèrent sur les bras d’Andy. Elle s’assit sur l’un des accoudoirs du fauteuil de Brad, soudain faible. Elle réussit à répondre. « Tout va bien. »

Brad lui prit la main et la serra. « Pourquoi ne prendrais-tu pas un Xerxès, ma douce ? Cela vous tente-t-il, Miranda ? »

Miranda répondit d’un mouvement de tête et Andy se retrouva glissant vers le buffet pour servir les deux verres. Elle en apporta un à Miranda et le lui tendit. Une offre de paix.

Apparemment, Miranda pensait la même chose car elle choqua son verre de cristal contre celui d’Andy en un toast muet.

2ème partie

Lundi matin, Andy prit rendez-vous avec John. Ce rendez-vous entraîna une réunion avec le service marketing en sous-effectif, qui lui-même mena à une autre réunion avec une agence de marketing externe qui était prête à travailler pour des clopinettes.

La semaine suivante, Andy décida qu’il était temps que le site du  Mirror ait sa propre page « people ». Lors de la réunion hebdomadaire de la rédaction, John leva juste les yeux au ciel et acquiesça. Ladite page contiendrait des photos exclusives, naturelles et non posées, prises par quelqu’un qui participe à tous ces évènements nocturnes dans la ville, mais comme un membre des célébrités et non comme quelqu’un rêvant de faire partie de ce monde. Quand le site fut lancé, le crédit photo se fit sous un pseudonyme, mais tout le monde dans certains cercles savait qu’Andy Sachs avait maintenant deux jobs.

Un soir au restaurant Le Cirque (NDT : Célèbre restaurant new-yorkais spécialisé dans les grandes cuisines française et italienne)  avec Bradley, elle aperçu Miranda à une table en compagnie de Donna Karan et Caroline Herrera (NDT – nom de deux créatrices de mode américaines). Bien qu’elle soit nerveuse, elle saisit son appareil photo Sony Finepix qu’elle transportait toujours dans son sac et prit son courage à deux mains. « Tu es sûre ? » Lui demanda Brad qui se souvenait de l’échange au vitriol auquel il avait assisté peu de temps auparavant.

« Autant essayer, » répondit Andy tout en se levant.

Alors qu’elle s’approchait de leur table, un responsable s’approcha d’elle et lui murmura.  » Pas de photos, s’il vous plaît. »

Andy soupira, mais sourit gaiement. « On ne peut pas me reprocher d’essayer. »

« Pierre, » une voix appela et le responsable se retourna vers elle. « C’est bon. » Dit Miranda, agitant une main comme si elle chassait une mouche.

Pierre leva les sourcils. « Hmmm ». Il regarda Andy. « J’imagine que vous êtes l’exception. »

Le cœur d’Andy battait bruyamment dans sa poitrine alors qu’elle saluait d’un signe de main les trois femmes les plus influentes du monde de la mode. « Prenez votre temps, » lui dit Miranda. « C’est sûrement le point culminant de ma soirée. Sinon de ma semaine. »

Le ton sec força Andy à bouger et elle leva son appareil photo. Elle prit une série de clichés rapides des trois femmes qui discutaient. Elles étaient de grandes habituées à être photographiées de façon naturelle dans les environnements les moins naturels qui  soient. Et Andy la première savait combien cette occasion était rare. Miranda n’aimait pas qu’on la prenne en photo.

Ce qui était criminel selon Andy.

Ce soir-là, Miranda avait l’air superbe, quelques rangs de perles attirant l’attention sur son décolleté à peine souligné par un chemisier vert foncé. Andy fut particulièrement chanceuse de prendre une photo de Miranda regardant directement l’objectif. Elle ne souriait pas vraiment, mais à voir son expression, Andy sentit une agréable chaleur l’envahir.

Le lendemain, alors qu’elle passait ses clichés en revue avec le concepteur du site, elle exclut cette photo de la galerie malgré de violentes protestations. « Allons, Andy ! Ces jours-ci, il n’y a aucune photo de Miranda sinon celles de paparazzi. Elle est presque tombée sous le radar. S’il te plaît ? »

« Il n’y a pas de problème avec toutes les autres. Mais pas celle-ci. »

« Mais les autres sont surtout des clichés de profil… »

« Je fais les choix éditoriaux, Jimmy. C’est non. »

Andy conserva la photo à un endroit réservé sur son disque dur, enterré sous deux niveaux de dossiers de brouillons qu’elle n’ouvrait que rarement. Elle ne se demanda pas pourquoi elle faisait ça. Elle ne le mentionna pas non plus à Brad avec qui tout allait très bien. En dehors du fait qu’elle passait plus de temps avec lui au dehors qu’à la maison, en privé.

Non pas qu’il y ait eu beaucoup de sexe au début de leur relation. Andy travaillait toujours un nombre d’heures plutôt dément et Bradley était très compréhensif. Maintenant, Andy devenue une éminente photographe en ville, elle était plus épuisée que jamais. La plupart du temps, quand ils arrivaient à l’appartement de Brad sur la 71ème rue Ouest, elle s’était écroulée de fatigue alors qu’il finissait de se brosser les dents. Et presque tous les matins, elle était partie avant même qu’il soit réveillé.

Mais elle était plus heureuse que ‘elle ne l’avait été depuis longtemps. L’atmosphère dans la salle de rédaction s’était améliorée depuis que le plan d’Andy avait été mis en place. Même John était plus enjoué et elle découvrit pourquoi deux mois plus tard après ce premier dîner chez les Huntington.

Dans son bureau, John avait les mains croisées et le visage habituellement joyeux de Pete ne réfléchissait rien. « Andy, j’ai eu un appel du service des ventes ce matin. »

Elle se sentit soudain nerveuse. « Oh ? »

« Tu sais que la fréquentation du site a augmenté. Mais la semaine dernière, ta galerie photos a battu des records. Pete a eu des contacts avec Bluefly et ils veulent sponsoriser la section people du site. »

Andy  ne put empêcher sa bouche de s’ouvrir. « Tu plaisantes. »

Il secoua la tête.

« Combien ? »

« 150.000 pour une campagne de 60 jours. »

Les chiffres ne signifiaient rien pour elle, mais ça semblait plutôt bon. « C’est bien ? »

Pete la regarda fixement. « C’est plus que ce que le site a rapporté l’année dernière. »

Elle agita la tête. « Cool. »

John eut un petit rire et frappa son front de la paume de la main. « Ecoute, je ne vais pas dire que tu as soudain sauvé le journal, mais ça… c’est énorme. Je m’y suis opposé pendant longtemps et tu sais pourquoi. Les infos people, c’est de la merde et ça détourne des véritables histoires que l’on essaye de raconter. Mais si une photo de Lindsay Lohan et de sa petite amie en train de prendre leur brunch chez Balthazar permet de garder le journal à flot un peu plus longtemps, je n’en ai plus rien à foutre.

Merde, Andy pensa, ça marche. « C’est formidable, John. Je ne sais pas quoi dire. »

« Dis-moi que tu sors ce soir avec ton appareil photo.

Elle gloussa. « Et mon petit ami. »

« Bien. Va faire rentrer l’argent et quand je pourrai te payer pour deux postes, je le ferai. Promis. Ah oui, et j’ai besoin de ton papier sur les modifications du POS pour 14 heures. »

« Ça marche, patron. » Andy quitta son bureau et voulait retourner à sa place en se pavanant, mais finalement, elle marcha la tête baissée. Elle se sentait incroyable. Comme si elle était la femme la plus puissante au monde. Elle décrocha son téléphone, mais réalisa que la personne qu’elle voulait appeler ne voulait sûrement pas entendre parler d’elle.

Miranda.

Aussi, à la place, elle appela sa mère qui s’exclama à la nouvelle et promit que son père l’appellerait pour la féliciter. Cette nuit là, Brad sourit fièrement et l’embrassa. Et alors que ses lèvres étaient contre les siennes, si le contact fut un peu moins électrique que d’habitude, elle ne s’en soucia pas vraiment.

Quelques semaines plus tard, Brad l’invita à nouveau chez son père pour dîner un samedi soir. Andy était excitée et s’assura d’acheter une nouvelle robe. Quand Brad lui dit que ce serait une réception, Andy ne demanda pas si Miranda serait là. Elle l’espérait juste.

Elle ne fut pas déçue.

Lorsqu’Andy pénétra dans le vaste espace de discussion (qu’elle appelait dans sa tête la « salle de bal »), Miranda tenait déjà sa cour. Les invités étaient d’un peu tous les âges et c’était agréable de ne pas être la plus jeune pour changer. Andy jeta un coup d’œil aux alentours, cherchant les diaboliques jumelles de Miranda, mais elles ne semblaient pas être là. Elle soupira de soulagement.

« Eh, » dit Brad derrière elle. Sa main glissa le long de son dos de manière possessive et il embrassa son oreille.

« Eh, charmeur ! Comment était le conseil d’administration ? »

« Bien. Ennuyeux. »

Andy éclata de rire. « Il n’y a qu’un administrateur pour dire ça d’un conseil d’administration. J’espère que tu étais gentil. » Brad avait investi une somme relativement importante dans une start-up qui avait ses activités sur Internet et il assistait avec régularité à ces réunions mensuelles.

« Je serais plus gentil s’ils étaient plus près de rentrer dans leurs frais, mais tout va bien. »

« Je suis contente. » Elle regarda de l’autre côté de la pièce. « Je vois que ton père fréquente toujours la Reine Blanche ».

« Ouais. Il en pince vraiment pour elle. Pourtant, elle me semble un peu froide. »

« Tu n’es pas le seul. » Mais Andy ne sentait pas le froid quand elle regardait Miranda. Elle ne pouvait attendre de lui annoncer toutes ses bonnes nouvelles.

Alors que les invités arrivaient progressivement, Andy essaya de se rapprocher de Miranda, mais Brad était toujours pendu à ses basques. A un moment, Andy remarqua que Miranda regardait dans sa direction, mais elle se détourna et rit à ce que quelqu’un dit à côté d’elle. Andy se sentit à la fois ignorée et frissonnante. Ignorée car elle voulait se tenir dans le cercle de lumière dont Miranda était le centre et frissonnante parce que… eh bien, parce que Miranda donnait des frissons à tout le monde. Non ?

A ce moment, Andy décida de plus faire l’effort d’une autre tentative. Ce n’était pas important. Elle était sûre que Miranda ne se rappelait pas leur précédente conversation en dehors du fait qu’Andy s’était humiliée en perdant son calme. Elle s’était résignée à exprimer silencieusement sa gratitude et à passer la soirée à bavarder avec Brad et Jasmine.

« As-tu apporté ton appareil, Andy ? » demanda Jasmine. « Je veux figurer dans ta galerie demain. »

« Oui, mais je ne voulais pas risquer ma chance, » répondit-elle.

« Oh, voyons ! Tout le monde ici n’attend que ça. Je sais de source sûre que Janie Boudreaux a choisi ces chaussures spécifiquement pour que tu la prennes en photo. Je pense qu’elle s’attend à ce que Jimmy Choo lui-même lui distribue des échantillons si elle est vue en ville avec ce modèle. »

Andy leva les yeux au ciel. « Tu sais, j’espérais pouvoir profiter du dîner ce soir. Je ne te dis pas le nombre de repas que j’ai manqué parce que je travaillais. »

« Oh ! La vie est dure pour notre petite photographe, n’est-ce pas ? » dit Jasmine. Andy essaya d’ignorer le soupçon d’irritation qu’elle ressentit aux manières snobs de Jasmine.

Jasmine était née dans une famille riche. Elle n’avait jamais connu la peur abrutissante de ne pas pouvoir payer le loyer  ou la honte d’avoir à demander à son père d’assurer le remboursement d’un mois ou deux de son prêt-étudiant. Brad l’avait soulagée en partie de ces soucis, mais ces souvenirs n’étaient jamais loin de la surface. Parfois, elle ressentait de la colère face à son incapacité à oublier combien c’était difficile d’être fauchée, mais au milieu d’une telle opulence, c’était difficile.

Ce n’est pas la faute de Jasmine, se dit Andy. « Peut-être que je vais en prendre quelques-unes avant que l’on passe à table. Moins de travail plus tard, n’est-ce pas ? » Et ce serait bien d’avoir un peu de temps pour se reprendre  à l’écart de Brad et sa sœur. Elle récupéra l’un de ses deux nouveaux appareils achetés pour le travail. Le petit Canon était pour les petites réunions de ce style et le SLR plus sophistiqué était pour les nuits où tenir un appareil photo n’était pas importun. Depuis qu’elle l’avait acheté, elle avait dû renoncer au seul Balenciaga qui lui appartenait pour son sac Marc Jacobs, plus grand et acheté au rabais sur Canal Street.

Alors qu’elle faisait le tour de la pièce, elle réalisa qu’elle aurait pu prendre le bel appareil. Tout le monde semblait être attiré vers elle pour poser, certains même lui faisant signe pour prendre divers portraits de groupe. D’une certaine façon, Andy avait atteint cet échelon où les filles et fils et femmes et maris de ceux qui tenaient les rênes du pouvoir (et même parfois ceux qui tenaient les rênes) trouvaient naturel d’être le centre de son attention.

Alexander proposa même de poser avec Brad et Andy ne manqua pas de profiter de l’occasion. Alors qu’elle mitraillait avec son appareil, Alexander remarqua. « Tu es un peu notre Leibowitz locale, Andy. Je n’avais aucune idée de ton talent. » (NDT : Annie Leibowitz – photographe américaine)

Elle éclata de rire. « Du talent ? Je ne fais que cadrer l’image et appuyer sur le déclencheur ». Elle pencha la tête sur le côté et se déplaça légèrement vers la gauche.

Alexander fronça les sourcils. « Ce n’est pas vrai. J’ai vu tes œuvres et elles bénéficient d’un très bon bouche à oreille. Pourquoi crois-tu que tout le monde est après toi ? Si tu ne faisais que prendre des photos, tu aurais nettement plus de problème. Mais toutes ces dames déclarent que tu trouves leur meilleur profil et j’espère que tu feras de même pour moi. » Il se tint un peu plus droit. « Comme ça, ça va ? »

Tout en essayant d’assimiler ce qu’il venait de lui dire, elle répondit. « Un peu raide. Discutez juste avec Brad quelques instants et nous en  aurons fini. »

« Je m’incline devant le maître, » dit en plaisantant Alexander tout en suivant sa recommandation.

Quelques minutes plus tard, le dîner était servi et Andy rangea son appareil. Prenant le bras de Brad, elle entra dans la salle à manger et alla s’asseoir vers le bout d’une longue et magnifique  table. Elle fut consternée de voir que Miranda était assise à l’autre bout avec Alexander. Mais Brad et Jasmine lui tinrent compagnie et le vin coula à flots. Après un dîner de cinq plats, elle se sentit un peu éméchée et donc un peu plus heureuse que d’habitude.

A la fin du dîner, tout le monde se retira au salon pour les cafés et digestifs. « Un déca, » demanda-t-elle à un serveur qui remplit généreusement sa tasse. Mais aussitôt qu’elle finit sa tasse, elle décida de visiter les toilettes. « Je reviens, » dit-elle à Brad et chercha son chemin dans un dédale de couloirs vers l’immense salle de bain. Elle y fit ce qu’elle avait à faire, puis se regarda dans le miroir tout en se lavant les mains. « Pas mal, » se dit-elle, malgré des marques sombres sous les yeux qui auraient pu nécessiter l’usage d’un anti-cernes. Des soirées prolongées et des réveils matinaux ne lui faisaient aucun cadeau.

Alors qu’elle sortait de la salle de bain, Miranda se dirigea vers elle. Le cœur d’Andy tressauta et elle dit dans un souffle. « Miranda, je suis si contente de vous voir. »

Miranda répondit platement. « Vraiment ? J’aurais dit que vous m’évitez comme la peste. »

« Quoi ? »

Miranda inspira. « Vous avez passé une demi-heure à photographier tout le monde à cette soirée sauf moi. Comment dois-je le prendre ? »

« Je… je ne voulais pas vous importuner. C’est juste que… je sais que vous haïssez que l’on vous prenne en photo. Vous avez déjà posé pour moi il y a quelques semaines et… Oh, Miranda, j’adorerais tirer… euh tirer votre portrait. »

Ceci apporta un semblant de sourire sur le visage de Miranda. « Tirer… Je suis sûre que ce n’est pas la première fois que quelqu’un voudrait tirer sur moi. »

Andy gloussa et mit sa main devant sa bouche. Elle s’éclaircit la gorge. Dieu, elle n’aurait pas dû boire ce dernier verre de vin. « Hmm de toutes manières, je ne voulais pas vous déranger. Mais j’aimerais beaucoup le faire. Parce que finalement, c’est grâce à vous que je fais ça. »

« Oh ? »

« Ouais… J’ai proposé à John d’apporter plus de sujets people au site web puisque c’est très porteur d’après une étude que j’ai lue et j’ai commencé à prendre des photos. Et imaginez-vous que l’on a obtenu un sponsor après seulement deux mois ! John a dit qu’on a déjà fait plus de chiffre maintenant qu’au cours de l’année dernière. Sur le site, je veux dire. Et puis… j’ai suivi votre avis. Je ne sais pas si ça nous mènera loin, mais j’ai fait quelque chose. Grâce à vous. » Elle bafouillait maintenant et il fallait qu’elle s’arrête. « Alors, voilà, je vous remercie. Vous n’étiez pas obligée, mais vous m’avez vraiment aidée. » Et parce que le vin avait amoindri le bon sens d’Andy, elle se jeta en avant, passa ses bras autour de Miranda et l’étreignit.

Il ne fallut qu’une milliseconde à Andy pour réaliser qu’elle avait fait une énorme erreur d’appréciation, mais c’était trop tard maintenant. Miranda était dans ses bras et elle sentait bon, vraiment bon. Si bon qu’Andy se rapprocha encore plus près pour respirer cette unique combinaison de parfum, de shampoing et de peau qu’elle avait gardée en mémoire même après tout ce temps.

Les mains de Miranda, bizarrement, vinrent se poser sur le dos d’Andy et la tinrent. Puis Andy soupira avant de s’écarter. Incapable de se retenir, elle effleura de ses lèvres la joue de Miranda. Il y eut un net petit hoquet de surprise. La chaleur envahit le corps d’Andy en entendant ce bruit et elle se recula un peu. Le visage de Miranda était figé, mais il y avait deux taches de couleur sur ses joues. La respiration d’Andy se fit plus rapide alors qu’elle sentait l’énergie jaillir entre elles. Elle frissonna au contact de Miranda.

« Oh » Murmura-t-elle.

Miranda secoua la tête une fois. Elle ouvrit la bouche, mais aucun son n’en sortit.

« Ah, vous êtes là ! » Andy entendit-elle venant de derrière Miranda. Alexander s’approchait d’elles tranquillement dans le couloir sombre. « Je me demandais où étaient passées mes deux femmes préférées. »

Andy se recula et déglutit, effrayée de seulement regarder Miranda de crainte de se mettre à rougir si fort que sa tête exploserait. « Hé, Alexander ! »

Miranda arrangea ses cheveux derrière son oreille et se retourna. » Salut, chéri ! » Lui dit-elle, et l’estomac d’Andy se serra. « Andrea était en train de me parler de la réussite de son dernier projet. »

« Oui, je suis au courant. Tu devrais la laisser faire ton portrait. Elle est vraiment impressionnante. »

« C’est ce que j’ai entendu, » répondit Miranda en croisant finalement le regard d’Andy. « Nous verrons. »

« Ah ! » S’exclama Andy. « Mmm… je vais juste… euh… retrouver Brad. Encore Merci, Miranda. » Elle partit précipitamment, s’arrêtant dans un couloir vide pour reprendre son souffle.

« Oh merde, » se dit-elle. « Oh non. »

Le lendemain, les doigts d’Andy tremblaient alors qu’elle faisait défiler les photos de la soirée.

« Tu as la gueule de bois ? » Lui demanda Jimmy par-dessus son épaule.

« Hein ? »

« Tu sembles un peu crispée aujourd’hui. »

« Oh non, juste fatiguée. »

Jimmy se pencha un peu plus. « Elles sont superbes, Andy. Tu es plutôt… impressionnante. Tu as suivi une formation ? »

« Non. » Répondit-elle machinalement, toujours occupée à regarder l’écran de son ordinateur. Elle avait trouvé les photos de Brad et Alexander et en examinant les fichiers jpeg, elle réalisa que Jimmy avait peut-être raison. Il aurait besoin d’en nettoyer certaines et d’utiliser la magie de Photoshop sur quelques-unes, mais même ainsi, elles étaient bonnes. « J’ai de la chance, j’imagine. »

« Tu as l’œil pour ce genre de chose. Je l’ai pensé dès la première semaine. Certaines sont assez bonnes pour figurer dans un magasine de mode. Tu n’as pas travaillé pour l’un d’entre eux ? Glamour ou quelque chose dans ce genre ? »

« Runway, » répondit-elle. Elle scrutait le visage de Brad à l’écran. Il était vraiment très beau, tellement semblable à son père. Elle l’aimait vraiment bien. Elle pensa qu’elle pourrait tomber amoureuse. Il avait tout ce qu’elle voulait chez un homme, avec la richesse et les privilèges en prime. Sans parler du fait qu’elle pourrait le présenter à ses parents qui l’adoreraient.

Puis elle pensa à ce moment dans un couloir faiblement éclairé, l’odeur de Miranda terriblement alléchante. Le bruit de sa respiration… »Oh merde ! » bredouilla-t-elle.

« Eh, ça va ? Tu es toute pâle. »

Je dois rester concentrée. Ne penser qu’au travail. Tout va bien. « Ça va. Mettons-nous au boulot ! »

Cette nuit-là, elle annula son dîner avec Brad. Elle avait fait exprès de conserver certaines des meilleures photos de la soirée pour les utiliser sur le site le restant de la semaine pour le cas où elle n’aurait rien d’autre à proposer. Elle pensa qu’elle devrait faire une pause loin de la vie nocturne.

Et de tout le reste.

Il faisait sombre, mais Andy sentait qui était là, se frottant contre elle.

« Andrea, j’ai besoin que tu fasses ça pour moi, » murmura Miranda.

« Oh Dieu, Miranda, pas ça, » supplia Andy.

« Si, Andrea. Ne veux-tu pas conserver ton travail ? Bradley serait si déçu si tu ne pouvais pas mener ça à bien. »

« Je ne veux pas. »

« Si, tu le veux, » dit Miranda tout en capturant sa bouche dans un baiser fulgurant.

Andy gémit. Elle avait l’impression que sa tête était en feu et les flammes s’approchaient de sa poitrine, puis se déplaçaient doucement plus bas, jusqu’à cette sensation de brûlure entre les jambes.  Andy pleurnicha. « Miranda, s’il te plaît. »

« C’est bien, j’aime ça. » La main de Miranda se tenait juste au-dessus de l’endroit où Andy en avait le plus besoin. « Supplie-moi de te toucher ! »

« Nan, je ne veux pas ça. »

« Tu le veux. Et n’oublie pas de m’apporter mon steak demain après-midi. »

« Non ! J’ai horreur du steak. J’ai toujours détesté le steak. »

« Cela m’est égal. Tu iras me le chercher et tu aimeras ça. »

« Je n’irai pas. »

« Allons Andrea, tu me dois bien ça. N’es-tu pas d’accord. ? »

Andy pensait qu’elle pourrait mourir si Miranda ne la touchait pas. Serait-ce si horrible ? « Bon, très bien. Fais-le ! »

« Et souviens-toi, Andrea, je le veux comme je l’aime. Rose et dégoulinant de jus. »

Andy ouvrit ses cuisses et la bouche de Miranda descendit.

Elle jouit dans un hurlement, le bruit la tirant immédiatement de son rêve.

Quand elle réalisa où elle était, Andy se sentit soulagée d’être seule. Sa main était dans sa culotte et son tee-shirt était collé contre son dos trempé de sueur. « Oh merde. »

3ème partie

Au matin, Andy décida d’ignorer cette attirance. C’était aussi simple que ça.

Elle l’avait fait avant. Il y avait assez de béguins qui n’avaient pas abouti dans son passé. Elle survivrait.

Le fait qu’il s’agisse de Miranda était…regrettable. Encore plus regrettable le statut de Miranda en qualité de petite amie ? Compagne ? Maîtresse ? d’Alexander. Andy était dégoûtée. Brad ne devrait jamais savoir, ni personne d’autre. Ce serait facile de garder le secret, vu qu’elle n’avait plus d’amis suffisamment proches pour partager les nouvelles. Elle réalisa qu’elle était plutôt isolée ces jours-ci. Les amis et la famille avaient été perdus de vue quand elle était entrée au Mirror et plus encore depuis qu’elle fréquentait Brad. Sa mère ne s’en plaignait pourtant  pas. Elle adorait les histoires qu’Andy lui rapportait chaque semaine au téléphone et passait beaucoup de temps à admirer la galerie chaque fois qu’elle était mise à jour.

« Chérie, pourquoi n’apparais-tu dans aucune des photos ? » Sa mère lui avait demandé quelques jours plus tôt.

« Parce que je suis derrière l’appareil, Maman. Je ne peux pas être à deux endroits à la fois. »

« Demande à quelqu’un de te photographier un de ces jours. J’aimerais te voir sur ton site si je ne peux pas te voir en chair et en os. »

Andy avait ri, mais s’était jurée en son for intérieur qu’elle ne figurerait jamais sur le site. Il était suffisamment étrange qu’elle couvre la jet-set et elle avait l’impression que bientôt, elle n’aurait plus assez de temps pour couvrir l’actualité locale. John ne l’en écartait pas vraiment, mais il ne lui donnait plus les mêmes sujets à traiter qu’avant.

Ce soir-là, elle était supposée retrouver Brad au Met (NDT : Metropolitan Opera) pour assister à une représentation de Tosca et elle attendait ce moment avec impatience dans la mesure où les appareils photo n’étaient pas autorisés dans la salle. La robe qu’elle porterait était suspendue à l’arrière de la porte de son bureau pour qu’elle ne l’oublie pas et le reste de sa tenue était emballé. Ah, la vie prestigieuse des pas-si-riches et encore-moins-connus : trimbaler des vêtements et des chaussures à travers les villes pour éviter d’avoir à rentrer chez soi pour se changer.

A la mi-journée, John s’approcha de son bureau. Il avait sur son visage l’air qui lui devenait familier de celui qui veut quelque chose qu’elle n’allait probablement pas aimer. Elle leva un sourcil. « Tu n’as qu’à le dire vite qu’on en soit débarrassé. » Plaisanta-t-elle.

« Voila, j’étais au téléphone avec Ralph, et il pensait que ce serait bien pour le site si tu pouvais tenir un blog… »

« Non » dit-elle avec une absolue certitude.

« Ce n’est pas si différent de la galerie… »

« Non. »

« Andy, les gens en veulent plus… »

« Embauche quelqu’un d’autre ! »

« Mais tu assistes déjà à toutes ces réceptions… »

« Et je perdrais mes entrées si je disais un seul mot, que ce soit en bien ou en mal sur qui que ce soit. Je ne veux pas être Cindy Adams, (NDT : Chroniqueuse de la page people du New York Post – la fameuse « Page Six » régulièrement mentionnée dans le film) John. Pourquoi la galerie ne suffit-elle pas ? »

« C’est super, mais nous avons toujours besoin d’augmenter notre chiffre et nous sommes sûrs que nous aurons un nouveau sponsor qui nous rapportera encore plus d’argent si nous pouvons fournir des informations plus fouillées. »

Andy fronça les sourcils. « Tu veux dire des ragots. »

« Bien sûr que je veux dire des ragots ! »   John siffla, franchement embarrassé. « Nous sommes en difficulté, Andy. Tu as commencé tout ça… c’est à toi de… »

Andy se leva, les yeux jetant des éclairs. « Ne fais pas ça, John. Sérieusement. »

« Ecoute, tu es un atout de taille pour le journal, que tu couvres l’actualité ou les divertissements. Nous voulons te garder. Il y aura une augmentation substantielle pour toi si tu nous écris cette chronique hebdomadaire. Nous pensons que c’est dans ton intérêt de… »

« Tu veux dire que c’est dans ton intérêt. Jésus, John, il y a trois mois, tu ne m’aurais jamais demandé ça. »

John baissa la tête. « Il y a trois mois, nous n’envisagions pas sept mises à pied. » Il baissa la voix et jeta un coup d’œil aux alentours tout en disant cela.

Andy le regarda fixement. Elle voulait faire comme il demandait, mais elle ne… pouvait vraiment pas. « Non, John. Je t’assure que la galerie photos continuera de progresser tranquillement. Tu n’as pas quelqu’un d’autre en réserve pour couvrir les coûts à la fin de la campagne Bluefly ? »

Il s’assit au bord de son bureau. « Nous avons quelques touches. Mais nous voulons rendre les choses aussi attractives que possibles. Et tu es un auteur fantastique… tu n’aurais pas à faire un gros effort, tu sais, tu nous donnerais juste quelques bricoles. »

Elle secoua la tête. « Je te le dis maintenant, John. Mes chances d’obtenir quoique ce soit d’exclusif disparaîtraient immédiatement. Tu comprends bien que je n’appartiens pas vraiment à toutes ces soirées auxquelles je participe, n’est-ce pas ? Ces personnes savent que je n’appartiens pas au même monde qu’elles. »

Il pencha la tête sur le côté. « Bien sûr que si. »

Dans un éclat de rire, elle se rassit et s’avachit dans son fauteuil non ergonomique. « Non, je n’en suis pas. Je le suis par association. Mais ce n’est pas mon monde. »

« Tu t’en sors mieux que n’importe qui ici. »

Elle le regarda avec son pantalon de velours râpé et sa chemise avec une tâche de café sur la manche. « C’est possible. Mais je ne suis acceptée que parce que je suis avec Brad. » Elle pensa à Miranda et résolut encore plus fermement de ne pas vendre cette mèche. Si notre relation ne dure pas, je ne peux rien garantir, même pas les photos. Et je ne vais pas rester avec lui juste pour le boulot. J’aime le journal, mais je ne suis pas désespérée à ce point. »

Il grommela. « Tu n’as pas besoin de l’être. C’est nous qui devons nous inquiéter. »

Andy ferma les yeux. « J’ai déjà vendu mon âme. Je ne vais pas promettre plus que ce que je donne déjà. Sinon, tu n’auras qu’à me virer. »

Elle sentit le mouvement du bureau quand John se leva. « Tu ne vas nulle part, gamine. J’ai compris. Cependant, je devais essayer. Tu comprends ? »

« Bien sûr. »

« Si tu changes d’avis, je suis là-bas, » dit-il en montrant son minuscule bureau.

« Ne compte pas dessus. »

« C’est ça, c’est ça. »

Andy grimaça et se retourna vers son ordinateur. Elle voulait appeler quelqu’un qui la soutiendrait moralement, mais… Merde, pensa-t-elle et elle décrocha son téléphone. Elle composa le numéro avant d’avoir le temps de changer d’avis.

« Bureau de Mirandy Priestly, » répondit une voix paniquée. Ce n’était pas Emily et Andy souffla.

« J’ai Andy Sachs pour Miranda » dit-elle en modifiant sa voix.

« Sachs ? Je ne connais pas ce nom. C’est à quel sujet ? »

« Elle saura, » répondit Andy, pleine d’espoir.

Andy attendit tout en se tortillant. Les secondes s’écoulèrent et elle alla dans le couloir. Si on n’avait pas déjà raccroché, Miranda prendrait sûrement la communication.

Finalement, elle entendit le bruit caractéristique du transfert de la communication. « Quoi ? » Répondit Miranda.

« Salut Miranda, c’est sympa de pouvoir vous parler. Moi, ça va et vous ? »

Il n’y eut aucune réponse pendant un long moment. « Passons-nous des formules de politesse ! Que voulez-vous ? »

Sans pouvoir l’expliquer, Andy sentit ses yeux piquer avec des larmes qui ne coulaient pas. Miranda semblait… eh bien, elle semblait brusque et froide comme d’habitude. Qu’espérait-elle, qu’elles étaient amies maintenant ? Copines ? Connaissances qui partageaient une certaine attirance ? Andy se sentit ridicule et décida de rompre l’espèce de relation qu’elle avait pensé faire renaître. « Rien. Qu’importe. Je suis bête. J’avais juste besoin de parler. Salut. » Elle raccrocha.

Au lieu de retourner à son bureau, elle prit l’ascenseur jusqu’au rez-de-chaussée et se mit à la recherche d’un marchand de glace ambulant. Bien sûr, elle aurait pu aller à la bodega un peu plus loin, mais ce qu’elle voulait vraiment, elle ne pourrait le trouver que dans une épicerie ou un marchand de glaces de la marque Good Humor. Un jour d’été, un camion pouvait se trouver beaucoup plus facilement.

Elle ne marchait pas dans la rue depuis cinq minutes quand son téléphone sonna à l’intérieur de sa poche. L’écran affichait un nom qu’elle n’avait pas vu depuis plus d’un an : Miranda. Elle appuya sur le bouton pour prendre l’appel. « Quoi ? »

« Vous m’avez raccroché au nez ? »

« Je sais que je ne suis pas la seule personne à l’avoir fait au cours de la dernière décennie, Miranda. Je crois que Donatella vous le fait régulièrement  toutes les semaines. (NDT : D. Versace – soeur du couturier G. Versace qui a repris la maison de couture après la mort de son frère)

« Oh, alors vous êtes au même niveau que D. Versace ! Prévenez la presse ! »

« La presse est déjà au courant. C’est pourquoi je vous appelais. Mais je suis sûre que vous êtes occupée… »

« Si vous arrêtiez de bafouillez et si vous me faisiez juste part de l’objet de votre appel, je serais moins occupée. Allez-y ! » dit Miranda, puis elle se tut.

Andy s’arrêta net à un feu rouge et vit une camionnette Good Humor se garer à l’angle de la 41ème rue, de l’autre côté de la chaussée. Cela devait être son jour de chance. « Mon patron essaie de m’obliger à écrire une chronique mondaine. »

Il y eut une courte pause et Andy imagina Miranda s’appuyer contre le dossier de son fauteuil. « Ah ! »

« Je lui ai dit non. »

« Et quelle a été sa réponse ? »

Quand elle traversa la chaussée en courant, elle se dirigea directement vers le marchand de glaces et tendit deux dollars au type dans le camion. « Eclair au chocolat, s’il vous plaît. » (NDT : nom d’un parfum de glace spécifiquement vendu par cette compagnie).

« Pardon ? » Dit Miranda.

« Ne quittez pas, je m’achète une glace. »

« Pas étonnant que vous soyez toujours à la limite d’une taille 38. »

« Aussi longtemps que je vivrai, je ne ferai jamais un 36. Vous pouvez compter là-dessus. » Andy remercia silencieusement le vendeur et déchira le papier d’emballage de sa glace. Une bouchée plus tard et elle se sentait déjà mieux. « Mmmm, OK, désolée, où en étais-je ? »

« La chronique. »

« Ah oui ! De toutes manières, j’ai dit non et il a voulu me culpabiliser, comme si je lui étais redevable. Il a même insinué que sept personnes seraient mises à pied si je ne le faisais pas. »

Miranda grommela dans le téléphone. « Tellement prévisible. Vous avez refusé ? »

« Exactement. »

« Bien. Votre rédacteur en chef fait sûrement cela pour le bien du journal, mais il a goûté au succès et cela n’a fait qu’aiguiser son appétit. Il fera tout ce qu’il pourra pour vous pressurer jusqu’à la dernière goûte de votre sang, Andrea. »

« Eh, John pense que j’ai du talent. »

« Ce n’est même pas la peine d’en débattre. Mais autant que vous ayez aidé le journal, vous vous êtes fait avoir. Il vous voit comme un sauveur, pour le journal et pour lui-même. »

Regardant le ciel bleu en pleine confusion, Andy répondit. « Je ne suis le sauveur de personne. »

« Bien sûr que non. Mais vous représentez une chance particulièrement lucrative. Posez vos limites maintenant. Et soyez  prête à prendre la porte si ça dégénère. »

Andy lécha une coulée de glace à la vanille qui était prête à dégouliner sur sa main. « Croyez-vous qu’on en viendra là ? »

« Pas si cet homme a  au moins deux neurones pour les faire fonctionner ensemble. Vous êtes une ressource incroyable. Ils ne vous laisseront pas partir sans se battre. Souvenez-vous que vous avez tous les atouts dans votre main. Ils vous perdent et ils se retrouvent là où ils étaient il y a quelques mois, c’est à dire nulle part. »

Andy respira, le soulagement envahissant ses veines. « C’est ce que je me disais, mais j’imagine que… j’avais besoin de l’entendre dire. Par quelqu’un en qui j’ai confiance. »

Il y eut un silence au bout du fil et Andy sentit ses oreilles devenir rouges. « Hmmm » fit Miranda.

« Euh, je ne veux pas vous retenir. Merci, Miranda. »

« C’est bon. »

« On se voit bientôt ? »

« Oui. »

Il y eut un clic. Miranda n’était plus là, mais Andy pouvait quand même sentir sa proximité. Elle prit une autre bouchée de sa glace et retourna travailler.

Andy fit comme Miranda le lui avait recommandé et campa sur ses positions. Et personne ne fut licencié. Deux autres sponsors furent trouvés et John débaucha quelqu’un de chez Jezabel pour tenir le blog sur les spectacles à New York. Andy se montra très amicale vis à vis de la nouvelle venue, Kathleen, qui promit de ne jamais mentionner Andy dans aucune de ses colonnes. Andy, en échange, fit le serment de lui glisser des tuyaux de temps à autre. Il n’était pas important de savoir si elle les suivrait ou non. Rien que la promesse de quelque chose d’intéressant serait suffisant pour la satisfaire. Kathleen était intelligente, gentille et sa connaissance du milieu du spectacle et de la pop culture était immense. Andy avait le pressentiment qu’elles pourraient devenir bonnes copines, mais elle attendrait pour voir si l’autre femme était digne de confiance.

Pendant ce temps, les choses avec Brad… suivaient leur bonhomme de chemin. Elle l’aimait toujours bien et il était toujours entiché d’elle. Andy détestait que l’embrasement initial pour Miranda éclipse les sentiments qu’elle avait pour son petit ami, mais elle fit ce qu’elle put pour se convaincre que cela n’avait pas d’importance. Ce n’est pas comme si elle connaissait assez bien Miranda pour dire qu’elle lui plaisait vraiment. Exact ?

Le temps passant, elle aperçut Miranda à des dîners et des réceptions à travers la ville. Elles avaient tendance à n’avoir que de courts échanges, mais Andy les attendait avec impatience.

« Comment va Runway ? » Demanda Andy un soir.

« Comme d’habitude. »

« Quel est le niveau de catastrophe cette semaine ? »

Les yeux de Miranda s’étrécirent. « Quels sont mes choix ? »

Andy sentit le défi dans son regard. « Voyons…l’Hindenburg ou… l’Indianapolis. »

Miranda fut scandalisée. « Ne soyez pas horrible ! » Elle sirota son martini. « L’Indianapolis. »

« Les requins sont dans l’eau alors, » en déduisit Andy.

« En effet. »

La semaine suivante, sans préambule, Andy proposa « le Titanic ou Jack l’Eventreur. »

Miranda tapota sa lèvre inférieure avec un doigt. « Laissez-moi réfléchir… Jack l’Eventreur, je pense. »

« Moins de pertes humaines ? » Demanda Andy.

« Plutôt un mystère non résolu. »

« Hmmm… » fit Andy.

Quelques semaines plus tard, Andy se retrouva chez Alexander pour un autre dîner de moyenne importance. Alors que chacun buvait qui un café, qui un cognac dans la « salle de bal », Andy se glissa près de Miranda et demanda « Première ou Deuxième Guerre mondiale ? »

Miranda sourit et la courbe sensuelle de sa bouche donna à Andy des picotements dans tout le corps. « Ni l’une, ni l’autre. Ce fut une bonne semaine. »

« Vraiment ? Pourquoi ? »

« J’ai viré Mariza aujourd’hui. »

Andy chercha dans ses souvenirs et visualisa l’image d’une petite rousse derrière un bureau portant une oreillette à l’une de ses oreilles et un Blackberry contre l’autre. « Du service des Relations Publiques ? »

« Oui. Elle était en contact avec quelqu’un d’un magasine concurrent. Parlant à tort et à travers. »

« A vendre des secrets ? » Essaya Andy.

« Quelque chose de ce genre, » répondit Miranda. « Une honte, vraiment. Elle était si prometteuse. »

« Etait-elle à la source…euh, des catastrophes d’il y a quelques semaines ? »

« Oui. »

« Oh! Alors, bon débarras ! » Répondit Andy tout en essayant de ne pas avoir trop de compassion pour la jeune femme. On ne s’oppose à Miranda Priestly qu’à ses risques et périls, pensa-t-elle.

« Correct. » Miranda regarda alors Andy et son regard descendit lentement le long de la robe rouge sombre. Andy essaya d’empêcher ses paupières de se fermer, mais son ventre se serra de désir. « Chanel, » dit Miranda.

« Mmm… » fut tout ce qu’Andy put répondre.

« C’est très… » Commença Miranda. Quand son regard croisa celui d’Andy, cette dernière maudit son teint pâle alors qu’elle rougissait. Ce n’était pas de sa faute si le regard de Miranda caressant son corps l’excitait. « Joli, » finit Miranda, le souffle un peu court.

Andy sourit alors, tiraillée entre l’idée de quitter la pièce en courant et celle de se jeter dans les bras de Miranda. « Euh… » fit-elle.

Puis toutes les deux se turent, se regardant l’une l’autre comme deux animaux sauvages soudain piègés dans une impasse. Le cœur d’Andy se mit à battre plus fort alors qu’elle observait, sans pouvoir les interpréter, toute une série d’expressions affleurer le visage de Miranda. Combien de temps cela dura-t-il, Andy n’en était pas sûre, mais finalement, l’instant fut brisé par Brad qui s’arrêta à côté de Miranda avec un curieux sourire sur les lèvres. « Eh, poupée ! » dit-il à Andy. « Tout va bien ici ? »

« Oh oui, » répondit Andy, choquée de constater combine sa voix semblait normale.  » Il y a un petit drame en cours qui concerne quelqu’un que je connaissais à Runway. Rien qui ne t’intéresserait. »

Brad passa alors son bras autour des épaules de Miranda et Andy ferma sa bouche de crainte de la voir béer d’étonnement. Miranda se figea. « C’est chouette de voir que vous vous entendez bien, » dit-il. « Sans raison particulière. Je suis juste…vraiment content. Vraiment. »

Brad, si seulement tu savais, pensa Andy. « Bien sûr, » répondit-elle faiblement.

« Je devrais aller retrouver votre père, Bradley, » dit Miranda sans quitter des yeux Andy.

« Il est près du bar, je crois, avec des types de chez Vestor Capital. »

« Mmm. Vous voudrez bien m’excuser alors. » Miranda s’éloigna.

Andy garda soigneusement ses yeux fixés sur Brad, pensant seulement un instant combien elle souhaiterait observer le balancement des hanches de Miranda dans sa robe saphir. « Tu t’amuses ? » Demanda-t-elle.

« Absolument, » répliqua-t-il tout en s’avançant pour l’embrasser sur la joue. « Au fait, elle commence à me plaire. »

« Miranda ? »

« Oui. Elle est si intelligente. Quand elle n’est pas si…mesquine, c’est vraiment intéressant de discuter avec elle. »

« Je suis d’accord. »

Il donna un petit coup de coude à Andy. « Imagine… si les choses progressent comme elles le font actuellement, je pourrai l’appeler Maman dans un avenir relativement proche. »

Andy laissa échapper un rire un peu hystérique. « Wow, » s’étrangla-t-elle, ignorant les regards surpris autour d’elle. « Ah ! C’est très drôle. » Elle déglutit. « Maman. Je n’avais pas pensé à ça. »

Brad lui caressa la tempe de ses lèvres. « Papa est dingue d’elle. Ça ne m’étonnerait pas. »

« Mince alors ! » s’exclama Andy. Un étrange mélange d’irritation et de jalousie lui monta à la gorge. Elle réalisa qu’elle ne voulait pas voir Miranda épouser Alexander. Ou n’importe qui d’autre. Jamais.

Apparemment, ce qu’elle ressentait était plus profond qu’une simple attirance. Alors que Brad tenait sa hanche, Andy comprit une fois pour toutes qu’elle voulait Miranda Priestly pour elle seule.

4ème Partie

Andy passa les sept jours suivant à essayer d’analyser ses sentiments pour Miranda, mais ne s’en sortit pas bien. D’abord, elle dressa une liste des raisons pour lesquelles elle pourrait vouloir Miranda.

Fait pleurer les gens

terrorise ses employés etc…

exige la perfection

passe son temps à critiquer

est impatiente

est divorcée

sort avec quelqu’un d’autre

a deux enfants

travaille trop

est ambitieuse

est compliquée

sourit rarement

est impossible à satisfaire

Elle essaya ensuite une seconde liste des qualités de Miranda, espérant se mettre en tête le pourquoi et le comment de son attrait.

Elle est belle

Sexy

Ambitieuse

Compliquée

Divorcée

Elle a une superbe chevelure

Des yeux magnifiques

Un incroyable sourire

Donne de bons conseils

Prend mes appels

Me comprend

Me donne envie de faire plus avec ma vie

Me donne envie d’être meilleure pour tout

Me fait sentir spéciale

Après avoir regardé longuement la liste, elle abandonna. Elle ne pouvait expliquer avec de simples mots ce qu’il y avait de si attirant chez Miranda et elle n’en serait sûrement jamais capable. Il était cependant révélateur qu’une poignée des aspects négatifs se retrouve aussi sur la liste des éléments positifs.

Dans son petit appartement, un jeudi soir tard, Andy passa les deux listes à la broyeuse.

De retour de déjeuner avec Kathleen qui s’avérait être une fantastique collègue de travail, le portable d’Andy sonna. « C’est Brad. » Dit-elle à sa collègue qui acquiesça, compréhensive.

« Je te retrouve au bureau, » répondit-elle.

Andy sourit et lui fit un signe de main tout en prenant la communication. « Salut étranger ! »

« Salut, poupée, Tu as une seconde ? »

« Bien sûr, je suis en train de retourner au bureau après avoir déjeuné. »

« Super ! J’ai une proposition à te faire. »

Le mot « proposition » fit perdre son équilibre à Andy et elle se rattrapa de justesse avant de s’étaler de tout son long sur le trottoir.  « Oh ? » couina-t-elle.

« Viendras-tu à Cannes avec moi ? »

« Cannes ? » Souffla-t-elle, soulagée.

« Le festival. C’est dans quelques semaines et nous aimerions beaucoup que tu sois des nôtres. »

« Mmm… Cannes, » répéta-t-elle. « Nous ? »

« Papa m’a dit qu’il aimerait beaucoup si tu pouvais venir. Il y aura Jazz également qui vient avec deux de ses meilleures amies. Et bien sûr Miranda sera là. Il y a des tonnes de réceptions et tu peux amener ton appareil. Et puis il y a la plage, et on aura une superbe suite à l’hôtel, et on peut parcourir la route de la côte si tu veux…. »

Elle l’interrompit, n’ayant plus besoin du discours destiné à lui vendre le voyage. « Je ne suis pas sûre, Brad. Je ne sais pas si je peux prendre des jours. »

Pendant un long moment, il n’y eut pas de réponse à l’autre bout du fil. « Tu es sérieuse ? Tu ne veux pas venir ? »

En vérité, Andy voulait venir. Désespérément. Mais un seul nom la faisait hésiter. Pourrait-elle supporter d’être si proche de l’objet inapproprié de son désir ?  Cela sentait la catastrophe. « Si, je veux, Brad… c’est juste que… je ne veux pas mettre la pagaille ici. »

« Viens juste pour une semaine ! Tu pourras toujours travailler. Tu seras… une photographe détachée. Je sais que ton rédacteur en chef sera pour. Ça ne coûte rien de demander, non ? »

Andy observa la circulation dans la rue alors que les gens la dépassaient en allant à leur destination. Tout allait si vite… « Je ne sais pas. Laisse-moi y penser un peu, OK ? »

Elle l’entendit soupirer. « OK. Mais je sais que nous aurons les meilleurs moments de notre vie. Appelle-moi ce soir, OK ? »

« Bien sûr. Et merci pour l’invitation, chéri. C’est merveilleux. »

« Dis-moi juste oui. A plus tard. »

« Salut. »

Andy pressa ses doigts sur ses yeux quand elle sentit venir le début d’une migraine. « Merde. »

Quelques heures plus tard, alors qu’Andy se changeait dans les toilettes minables du Mirror pour assister à un dîner, elle reçut un autre appel. Le nom de Miranda apparut sur l’écran et le sang d’Andy se mit à bouillonner.

« Allô ! »

Il y eut quelques secondes de silences avant que Miranda ne parle. « Y allez-vous ? »

Andy se couvrit la bouche et le bruit de sa respiration se fit plus fort dans ses oreilles. « Je n’ai pas encore décidé. » Bien qu’il y ait eu un millier de choses à dire, elle n’entra pas dans les détails.

« Bon, » fit Miranda.

Un peu plus de temps s’écoula. « Je devrais ? » Demanda finalement Andy, terrifiée.

Elle se pencha en avant, plaçant sa main sur la porcelaine froide du lavabo. Elle eut soudain très chaud en attendant, en se demandant. « Oui, » répondit Miranda nettement et elle raccrocha.

Andy sentit ses jambes prêtes à l’abandonner.

Elle était dans un sacré pétrin.

Onze jours plus tard, elle était dans un avion. Brad était assis à côté d’elle et somnolait. A moins de deux mètres, Miranda occupait deux places et avait plusieurs maquettes étalées sur les tablettes et le siège à côté d’elle. Andy essaya de ne pas regarder trop souvent dans sa direction.

Quand elle présenta l’idée du déplacement à John, celui-ci devint hystérique et promit une prime à Andy si la fréquentation du site augmentait. Et par Dieu, elle saurait lui rappeler cette promesse. Kathleen fut terriblement jalouse, mais resta cependant amicale. Aussi Andy décida de lui rapporter quelque chose du Festival.

Quant à Andy, la culpabilité s’installa alors qu’elle faisait ses valises. Elle avait acheté un nouveau bikini et elle ne voulait le montrer qu’à une personne qui, en fait, n’était pas son petit ami. Elle avait également acheté de nouveaux sous-vêtements, de nouveaux bas et quatre nouvelles robes. Toujours pas dans l’idée de plaire à son petit ami.

C’était un problème et pas seulement parce que son prochain relevé de carte bancaire allait tripler le montant habituel de ses dépenses.

La culpabilité alla croissante à mesure que la date du départ se rapprochait. Son anxiété atteignit également des niveaux jamais égalés. Elle dormait mal et mangeait peu, travaillait tard le soir et ne voyait Brad qu’occasionnellement. Il était très compréhensif, ce qui aggrava le sentiment de culpabilité.

Parfois, Andy se disait qu’il ne se passerait rien entre elle et Miranda. Que leur brève conversation à propos du voyage ne signifiait rien. Qu’elle échangeait rarement plus de dix mots à la file. Et puis elle se souvenait du timbre chaud de la voix de Miranda quand elle avait répondu ce simple mot « oui ». Et la façon dont elle fondait littéralement quand elle imaginait embrasser Miranda pour la première fois.

Elle allait délibérément s’embarquer dans une liaison avec une femme deux fois plus âgée qu’elle et qui, si les hommes de leur vie obtenaient ce qu’ils voulaient, serait sa belle-mère d’ici un an. Parce que Brad, Andy en était sûre, allait lui demander sa main et il était tout aussi clair qu’Alexander allait également faire sa demande. Ils devaient sûrement penser que c’était une chance incroyable que de fréquenter deux femmes qui non seulement se connaissaient, mais s’appréciaient également.

Belle-mère. Jésus. Ce serait à mourir de rire si ce n’était pas si pathétique. Elle n’arrivait pas à comprendre pourquoi elle n’avait pas juste décider de rompre avec Brad. L’utilisait-elle pour assouvir ses ambitions professionnelles ? En partie, oui. Mais ils étaient aussi toujours ensemble parce qu’elle ne voulait pas lui faire de peine. Et si elle était froidement honnête, il lui permettait d’être proche de Miranda sans que cela semble étrange dans leur cercle social. Dans le cercle social de Miranda.

Andy regarda à travers le hublot et frissonna dans son siège. « Tu as froid ? » demanda Brad, les yeux troubles.

« Non, ça va » répondit-elle. Il prit sa main et se rendormit alors qu’Andy tournait à nouveau son regard vers les nuages. Ils semblaient si tranquilles vus de dessus, hors d’atteinte, mais ils pouvaient déclancher des tempêtes s’ils le voulaient.

Comme Miranda.

Andy soupira et mordilla l’intérieur de sa lèvre.

Au septième étage de l’un des palaces les plus luxueux de Cannes, Andy se sentait au bord de l’évanouissement. Elle était submergée par tout ce qui l’entourait, l’opulence de la suite, la vue panoramique incroyable, le parfum délicat des fleurs fraîchement coupées dans toutes les pièces. Parfois, elle oubliait que Brad était le fils de l’un des hommes les plus riches du pays. Pas aujourd’hui. Aujourd’hui, elle se sentait non seulement indigne, mais en plus une belle salope.

Elle ne pouvait pas croire qu’elle avait l’intention de commencer quelque chose avec Miranda alors que Brad était si généreux, si sensible, si attentionné. Il ne voulait que lui faire plaisir. Et elle voulait désespérément l’aimer.

Andy avait beaucoup d’affection pour lui, elle en était certaine. Comment le contraire serait-il possible ?

Mais quand il l’embrassait, elle commençait à fermer les yeux et pensait à Miranda. Miranda dont la peau serait différente. Elle serait douce comme de la soie. Et Brad sentait bon, mais d’une façon familière. Il portait une eau de toilette qui n’avait rien de particulier. Andy était sûre que les yeux bandés, elle pourrait reconnaître Miranda au milieu d’un millier de personnes. Quel que soit le parfum, il était enivrant et Andy n’avait jamais demandé ce que c’était, de même qu’on ne le lui avait jamais dit.

Ce soir là, Andy s’habilla rapidement pour leur première sortie. Le festival n’avait pas encore commencé, mais les stars étaient déjà là et il y avait de l’électricité dans l’air. Quand elle pénétra dans la salle de réception, elle reconnut les visages de comédiens, de metteurs en scène, de musiciens et d’autres célébrités en quantité telle que cela surpassait toutes les soirées auxquelles elle avait pu assister. L’ambiance était plutôt classique et Andy fut soulagée d’avoir choisi une robe bustier violette signée Marchesa. Brad avait approuvé chaleureusement et Jasmine avait poussé des cris perçants quand elle l’avait vue.

« Oh, je savais qu’elle serait parfaite, » s’exclama-t-elle avec ses deux amies qui se tenaient juste derrière. « Franchement Andy, tu pourrais être un mannequin. »

Andy se sentit mal à l’aise. Elle était contente que Miranda n’ait pas entendu ce qui n’était qu’une plaisanterie. Mais ce n’était pas la peine d’attirer l’attention sur cette bêtise en la niant. « Tu es gentille, Jazz. Merci de m’avoir aidée à la choisir. Vous avez toutes l’air magnifique. Vos tenues sont de qui ? »

A ces mots, les trois jeunes femmes se mirent à discuter de Valentino et Michael Kors et Tom Ford, tous ces créateurs qu’Andrea avait eu l’occasion de rencontrer lors de la Semaine de la Mode, il y a si longtemps. Mais Andy perdit sa capacité à écouter quand elle vit Miranda s’avancer vers elles, comme glissant sur le sol, et portant une robe longue de couleur noire et laissant les épaules dénudées. C’était une déesse faite de chair. Un anneau doré retenait ensemble les deux moitiés d’une unique bretelle et le corsage semblait palpiter sous le regard d’Andy, provoquant et alléchant à l’idée des mystères qu’il recelait.

Miranda ne regarda pas dans la direction d’Andy à sa grande déception. Elles ne se parlèrent presque pas pendant la soirée. Mais après le repas, Andy s’éclipsa dans les toilettes et essaya de ne pas fixer du regard une éblouissante Cate Blanchett qui remettait une boucle d’oreille devant l’un des miroirs. Cate sourit quand leur regard se croisa et Andy frissonna d’excitation. Elle se précipita dans l’une des toilettes avant qu’elle achève de se ridiculiser. Quand elle en sortit, elle était plus calme jusqu’à ce qu’elle vit Miranda devant le même miroir. Miranda avait les yeux dirigés vers la glace, mais ne regardait qu’une chose.

Andy.

« S…salut, » dit Andy.

« Mmm » bourdonna Miranda. Elle se retourna et ses yeux parcoururent Andy de haut en bas de façon si attentive qu’Andy se sentit dénudée. En un seul instant, elle eut le souffle coupé. Comment un regard pouvait-il se transformer en un contact ?

« Vous avez l’air… » Andy commença, mais Miranda l’arrêta d’un mouvement brusque de la tête et elle se souvint où elle se trouvait. Dans des toilettes publiques, probablement entourée par la presse, des gens et Dieu sait qui d’autre. « Désolée » fit Andy. « Mais je le pense, » chuchota-t-elle.

Le regard de Miranda s’adoucit. « Vous aussi. » Sur ces mots, Miranda s’avança, puis dépassa Andy, leurs bras se frôlant une fraction de seconde. Puis elle partit et tous les poils sur le corps d’Andy se dressèrent.

« Merde, » souffla-t-elle et elle se hâta de sortir à son tour.

Miranda et Alexander partirent tôt, à la grande tristesse d’Andy. Elle resta avec Brad et les trois autres jeunes femmes qui étaient toutes en chasse. Au milieu de son troisième verre, Andy fut surprise quand Brad invoqua la fatigue et se leva pour partir. « Reste Andy. Vous pouvez aller faire la bringue. »

« Tu es sûr ? »

« Garde un oeil sur ces trois-là, » poursuivit Brad. Il se pencha et l’embrassa sur la joue. « Tu as une clef ? »

« Oui. Tu te sens bien ? »

« C’est juste le décalage horaire. Amusez-vous bien. Mais pas trop ? »

Andy fit oui de la tête et le regarda s’éloigner.

« Oh mon Dieu, » s’exclama Rebekah une fois qu’il fut parti. « Tu as tant de chance. Il est merveilleux. »

« Je sais, » répondit Andy en espérant que son sourire ne tremblait pas.

Jasmine mit un petit coup sur le bras de son amie. « Tu ne m’avais jamais dit que tu avais le béguin pour mon frère. »

« Bah… j’ai bu trop de vin… ça doit être pour ça, » dit Rebekah, les yeux tombant légèrement.

« Eh bien, il est pris, » ajouta Jasmine. « Il est fou amoureux de toi, Andy. Et je suis sûre que tu ressens la même chose. »

Andy découvrit que l’alcool facilitait le mensonge. « Bien sûr. » Les mots coulaient sur sa langue sans hésitation. Elle avait été folle amoureuse de lui, une fois. Avant.

« Par contre, que penses-tu de Miranda ? » Demanda Jasmine, prenant Andy par surprise.

Les yeux d’Eliza s’écarquillèrent. « Elle est si effrayante. Même quand elle est gentille. J’ai entendu des histoires incroyables sur elles. »

« De quel genre ? » demanda Andy, un sourcil levé.

« Qu’elle fait pleurer des hommes adultes, »

Rebekah se moqua. « Oh, ça, c’est barbant. Tout le monde peut le faire. Quoi d’autre ? »

« J’ai lu en ligne qu’elle avait mis un coup de poing au milieu du visage à un photographe qui avait suggéré qu’elle modernise sa coiffure. »

Andy rejeta la tête en arrière et éclata de rire alors que les deux autres filles la regardaient, horrifiées.

« Non, » dit Jasmine.

« Non, » Andy les rassura. « Ce n’est pas son genre. »

Eliza ne put être dissuadée. « J’ai également entendu qu’elle a licencié tout un service et qu’elle les a fait jeter hors de l’immeuble dans la journée. »

Eh bien… ça, c’était vrai, d’une certaine façon. « Ce n’était pas tout un service, juste une section du département artistique, » précisa Andy. « Mais ce n’est pas comme si elle avait fait cela par caprice. Parfois, il faut vraiment virer des gens. »

« Que s’est-il passé ? » demanda Eliza.

Andy ne voulait pas entrer dans les détails, mais ils avaient salopé deux maquettes d’une telle façon que même Andy avait voulu les voir partis. Miranda avait même été généreuse en ne s’en débarrassant pas après la première malheureuse tentative. « Miranda ne veut que le meilleur. Si vous n’en êtes pas capables, elle trouvera quelqu’un d’autre qui le sera. »

« Mais c’est si… rude, » dit Rebekah dans un souffle.

« Tu ne dirais pas ça si elle était un homme. » Andy prononça ces mots avec certitude. « Tu dirais qu’elle est exigeante et dure. Et que c’est formidable qu’elle sache ce qu’elle veut et qu’elle ne tolère que l’excellence. »

La bouche d’Eliza se tordit. « Peut-être. Mais c’est quand même une salope. »

Et voila à nouveau ce mot, celui dont Miranda avait souffert tout au long de sa carrière. Celui dont elle ne se débarrasserait sûrement jamais. Cela mettait Andy en colère. « Ce n’est pas une salope, » dit elle d’un ton lent et mesuré.

Jasmine leva les yeux au ciel. « Je l’entends constamment parler à ses assistantes. Elle se plaint toujours de cette bourde ou de cette erreur ou de l’incompétence des idiots de son équipe. N’a-t-elle jamais un mot aimable pour quelqu’un ? »

« Parfois, » répondit Andy. « Et quand c’est le cas, c’est la vérité absolue. » Elle pouvait compter sur une main toutes les fois où Miranda avait complimenté ses efforts et elle se souvenait de chaque occasion en détails. Ce qu’elle portait cette fois-là, ce que Miranda portait, où elles se trouvaient. Même cette première fois quand Miranda lui avait dit d’apporter le Book… Andy ressentait la même excitation comme si c’était hier.

« Tu sembles l’apprécier. Pourtant, tu as démissionné ? » demanda Jasmine, confuse.

« Ouais, » Répondit Andy.

« Pourquoi ? Tu ne nous l’a jamais dit. »

Andy haussa des épaules et répondit prudemment. « Je n’ai pas dit qu’elle était parfaite. Je devais partir. Et elle avait besoin de quelqu’un qui voulait rester. Je n’étais pas cette personne. Mais j’aime bien passer du temps avec elle dans un autre contexte. Tu ne l’aimes pas ? »

Jasmine fronça des sourcils. « J’imagine. Elle est mieux qu’Helena Crawford. Elle me rendait dingue. Quand elle et Papa se sont mis ensemble, elle voulait être la « meilleure de mes meilleures amies ». Au moins, Miranda me laisse tranquille la plupart du temps.

« Tu as rencontré les enfants de Miranda ? »

Jasmine fit oui de la tête. « Plusieurs fois. Elles semblent plutôt bien. »

Andy se retint de pouffer de rire. Les jumelles avaient dû être menacées du pire des sorts si elles s’étaient mal comportées.

« Elle a l’air trop bien pour son âge. Je pense qu’elle a dû avoir affaire avec la chirurgie, » dit Rebekah.

« Probablement, » répondit Jasmine et Eliza acquiesça. Andy ne dévoila pas sa propre opinion qui était qu’en dehors de soins du visage et de traitements pour la peau, le visage de Miranda n’avait jamais connu le scalpel. Rien que d’imaginer que Miranda puisse autoriser une aiguille déparer sa magnifique peau… Elle en trembla de dégoût.

Andy finit son verre de vin pendant que les filles continuaient de rapporter les derniers potins, un peu à propos de Miranda et surtout au sujet de toutes les femmes plus âgées de leur cercle qui avaient dû toutes, selon elles, avoir recours à la chirurgie esthétique. La conversation l’ennuya très vite surtout quand elle s’orienta vers d’autres sujets sans intérêt et elle décida de s’en tenir là pour la soirée. « OK, les filles, je suis crevée. Passez une bonne soirée, d’accord ? »

« Tu ne viens pas au club avec nous ? Nous allons danser à minuit ! C’est à ce moment que l’on commence à s’amuser, » dit Eliza.

« Nan, j’ai besoin de ma nuit de sommeil réparateur. On se voit pour le petit-déjeuner, OK ? »

« Dormir, bien sûr, » répondit Jasmine, espiègle. « Ils disent tous cela. Ne réveillez pas les voisins, surtout si tu penses que l’un d’entre eux est mon père. »

« Ah, » fit Andy, plutôt certaine que si elle avait eu envie de faire l’amour avec Brad, l’idée que Miranda pouvait les entendre de l’autre côté de la porte aurait mis fin à cette idée.

Elle avait sommeil maintenant et elle était un peu ivre. Comme cela lui arrivait parfois, le vin la rendit larmoyante. Après que l’ascenseur l’ait amenée au septième étage, elle marcha jusqu’au bout du couloir et regarda par la fenêtre dans l’obscurité. Les vagues étaient illuminées par les lumières de l’hôtel et elles semblaient caresser la plage plutôt que de s’écraser sur elle. Elle appuya son front contre la vitre et se demanda ce qui allait se passer ensuite.

5ème partie

Andy ne savait pas à quoi elle devait s’attendre en se rendant au Festival de Cannes. Dès lors, elle ne fut pas surprise de se retrouver au milieu du cirque que le festival était devenu au cours des vingt dernières années. Ce n’était plus seulement à propos de grands films ou de films pas si importants mais qui avaient des antécédents. Pour les studios, c’était devenu la meilleure occasion de promotion, meilleure que toute autre manifestation le restant de l’année. De temps à autre, elle apercevait des choses étranges flottant sur la mer, pour réaliser après coup qu’il s’agissait de ballons énormes à l’effigie de super héros pour faire la publicité d’un nouveau film inspiré d’une bande dessinée qui devait sortir plus tard pendant l’été. L’ensemble était un étrange mélange de grand art et de films commerciaux avec toutes les nuances possibles entre les deux.

Elle devait l’admettre, ses yeux s’étaient écarquillés quand elle avait vu Pamela Anderson en chair et en os. Surtout en chair. Elle n’avait jamais été aussi contente d’avoir son appareil photo à la main et elle avait eu quelques bons clichés. Alors qu’elle mitraillait, elle ne se souciait pas du produit final. Au contraire, elle se laissait entraîner par l’action. A l’issue de chaque journée, elle avait des centaines d’images et elle en sélectionnait une quarantaine qu’elle envoyait au Mirror pour que Jimmy les utilise le matin suivant.

Elle incluait des photos de tous ceux qui l’accompagnaient à l’exception de Miranda. La poignée de photos qu’elle avait volée était soigneusement classée dans un dossier privé. Pour le cas où. Mais c’était agréable de passer du temps à regarder ces images alors qu’elle ne pouvait se risquer à regarder fixement Miranda trop longuement dans la vraie vie. Cela aurait attiré l’attention et Miranda n’aurait sûrement pas apprécié.

Cinq jours s’écoulèrent dans un brouillard de rayons de soleil et d’alcool pendant lesquels Andy réussit à voir quelques films. Aucun ne la toucha vraiment à l’exception d’un qui contenait tant de violence sexuelle qu’elle partit au milieu de la projection, dégoûtée. Quant au travail, John n’aurait pas pu être plus satisfait et puisqu’elle avait pris beaucoup plus de photos qu’elle n’en avait besoin, elle décida qu’elle les enverrait progressivement les trois jours suivants. Il était temps pour elle de prendre un peu de vacances avant de retourner dans le monde réel.

La seule ombre qui planait sur ce voyage était le fait qu’elle n’avait quasiment pas passé de temps avec Miranda. Elle s’asseyait à quelques sièges d’elle au cours des repas. Elle la saluait quand elles se croisaient lors de réceptions. Elle marchait à côté d’elle le matin accompagnées de Brad et Alex quand ils prenaient leur petit-déjeuner. Elles se parlaient à peine, mais quand Miranda était à proximité, son cœur battait la chamade.

Elle commença à penser qu’elle avait tout imaginé. Peut-être avait-elle créé dans sa tête cette relation avec Miranda parce que Miranda ne semblait jamais réagir à ce qu’Andy pouvait dire ou faire. Elle restait imperturbable,  sans intérêt pour Andy, se concentrant à la place sur tous les autres autour d’elle. Même Jasmine recevait plus d’attention. Même Brad.

Et c’est ce qu’on appelait une liaison torride !

Le mardi, Jasmine insista pour qu’Andy vienne avec elles sur la plage privée de l’hôtel. Andy céda et enfila son nouveau bikini rouge sous une salopette en tissu diaphane après s’être enduite d’écran total. L’immense chapeau de paille qu’elle portait semblait un peu bête, mais  par expérience, elle savait qu’elle devait le prendre. Son sac à l’épaule, elle quitta sa chambre et retrouva les trois filles qui l’attendaient.

La bouche d’Andy s’entrouvrit un peu quand elle vit Miranda qui se tenait derrière elles, l’air impatient. « Euh… prête, » dit Andy.

« Miranda vient aussi. C’est une sortie entre filles ! » s’exclama Eliza de sa voix joyeuse et Andy combattit l’envie de se faire toute petite quand elle vit les narines de Miranda se dilater.

« Super ! » dit Andy. Sur ces mots, Miranda se retourna et tout le monde la suivit.

En fait, Andy était surprise que Miranda Priestly aille à la plage où il y aurait du soleil (auquel elle ne s’exposait généralement pas) et du sable (ce qui causerait des problèmes évidents) et des gens qui voudraient sûrement parler pour ne rien dire (mais pas Andy). Cependant, elle ne dit rien, écoutant seulement les bavardages alors qu’elles marchaient vers leur destination.

Andy déambulait juste derrière Miranda. Comme elle portait de larges lunettes de soleil, elle se sentit libre d’admirer la peau nue des mollets de Miranda, la seule peau visible sous son paréo. Il était étrange combien une cheville pouvait être si séduisante quand elle désirait tant voir beaucoup plus.

Quand elles arrivèrent, les filles se disputèrent les chaises longues réservées. Andy fut soulagée de constater que s’il y avait du monde, ce n’était toutefois pas trop bruyant. Les trois filles choisirent leur emplacement et s’allongèrent immédiatement pour commencer leur adoration au soleil. Il restait deux chaises longues de libres pour Andy et Miranda. Elle prit  celui à côté de Jasmine qui avait déjà retiré son peignoir et était en train de retirer le haut de son maillot. Eliza et Rebekah faisaient de même et Andy se raidit. Elle lâcha son sac et s’occupa à orienter le parasol pour se faire un peu d’ombre. Dans le siège à côté du sien, elle entendit Miranda s’installer, mais elle n’était pas prête à regarder. Au lieu de cela, elle ôta sa salopette et arrangea son haut de maillot avant de s’allonger et de fermer les yeux.

« Andy, vas-tu vraiment rester assise à l’ombre ? Et tu as l’air bête avec ton haut de maillot de bain. Retire-le ! » dit Jasmine d’un ton réprobateur.

« J’ai le teint très clair. Je ne veux pas bronzer, » répondit Andy. « Et je ne retire pas mon haut. »

Eliza gloussa. « Andy, je ne pensais pas que tu étais prude. »

Les joues d’Andy s’enflammèrent et elle se sentit honteuse alors que le rouge descendait le long de son cou. « Je ne suis pas prude. » Et quand elle pensa qu’il était possible que Miranda, qu’elle n’avait pas encore regardée, puisse être assise à côté d’elle sans son haut de maillot de bain, la situation empira. Les gloussements augmentèrent aux dépens d’Andy jusqu’à ce qu’un mot coupe l’air.

« Mesdemoiselles, » aboya Miranda. « J’avais l’impression que vous aviez toutes quitté le lycée. Je suis désolée de constater que je me trompais. »

Andy les sentit se recroqueviller à ses côtés. Après un moment, Jasmine offrit un petit « désolée ».

Finalement, Andy jeta un coup d’œil  de côté et sourit avec gratitude à Miranda qui feuilletait nonchalamment une revue de mode. Cependant, les commissures des lèvres de Miranda se relevèrent légèrement, assez pour faire savoir à Andy qu’elle regardait. Andy s’accorda quelques secondes pour dévorer des yeux la vue de tant de peau crémeuse dans un maillot de bain noir une-pièce et elle sentit la chaleur envahir à nouveau son visage. Rapidement, elle détourna son regard, espérant que sa chair de poule ne serait pas remarquée par ses compagnes.

A côté d’elle, le trio jacassait sans arrêt, mais Andy bloqua le bruit qu’elles faisaient. A la place, elle écoutait le frottement des pages qui étaient tournées, le glissement des membres, les petits soupirs émis par Miranda à côté d’elle. Finalement, les filles quittèrent leurs chaises longues pour aller se plonger dans la mer, sûrement à cause du groupe de magnifiques français bronzés qu’elle avait vu se faire la course au milieu des vagues. Il était agréable d’être éloignées d’elles et de leur incessant  bavardage.

« Il est étonnant qu’aucune d’entre elles n’ait attrapé une laryngite, » dit Miranda d’un ton sarcastique comme si elle avait lu dans ses pensées.

« Je pense que leurs cordes vocales sont immunisées, » répondit Andy, alors qu’elle se détendait pour la première fois de la journée. Considérant combien elle était attirée par Miranda, il était remarquable combien elle se sentait calme en sa présence. D’être aussi près d’elle l’apaisait.

Elles restèrent silencieuses un moment, puis Miranda lâcha sa revue dans le sable. Andy sentit un regard sur elle et elle jeta un coup d’œil. Miranda la regardait et elle frissonna. Ces lèvres dont Andy avait rêvé s’entrouvrirent légèrement de surprise et Andy voulait lui dire « Oui, rien que ton regard me fait trembler », mais elle s’en abstint. Elle redressa juste ses lunettes de soleil et s’allongeant à nouveau, elle admira la silhouette souple que Miranda présentait.

Miranda détourna son regard vers la mer. « Je m’en vais, » dit-elle et Andy en fut déçue. « Alexander et Bradley ne doivent pas revenir de leur partie de golf avant 15 h 30. »

« Oui, » dit tristement Andy.

« Officiellement, j’ai un rendez-vous. Mais en fait, je serai dans ma chambre. »

Andy cligna des yeux. Oh Dieu. C’était leur chance. « Oh ? »

« Il se peut qu’il y ait quelque chose d’intéressant dans Paper de ce mois. Je suggère que vous le lisiez, » déclara Miranda d’un air sévère. Elle se leva et enfila son peignoir. Andy avait l’impression que son corps vibrait d’anticipation. « Mon meilleur souvenir à… vos amies. »

« Euh, » fit Andy, incapable de répondre correctement.

Normalement, Miranda aurait souri d’un air narquois ou aurait critiqué son manque de cohérence. Elle n’en fit rien. Elle ramassa son sac et s’éloigna, sereine.

Andy se pencha et, d’une main tremblante, saisit la revue que Miranda avait laissée. Quand elle commença à la feuilleter, la revue s’ouvrit d’elle-même pour révéler une carte magnétique coincée dans la rainure. Andy commença à franchement trembler, puis elle saisit rapidement la carte et la glissa dans une pochette de son sac qui fermait avec une fermeture éclair.

Alors que les minutes s’écoulaient, elle attendit que les filles reviennent. Par chance, cela ne prit pas trop de temps avant qu’Eliza arrive, souriante, poursuivie par un jeune homme de grande taille qui fit claquer sa serviette de bain après elle. Andy saisit sa chance. « Eh, je vais y aller, OK ? »

« Où vas-tu ? »

« Dans ma chambre. Je dois appeler mes parents, » dit-elle, le mensonge facile.

« OK, où est Cruella ? »

Andy se retint de gronder. « Un rendez-vous avec un créateur dont je n’ai jamais entendu parler. »

« Tu parles. Elle n’arrête jamais, n’est-ce pas ? »

« Ouais, » répondit Andy, excitée de pouvoir enfin partir. « A plus ! » Elle disparut avant que d’autres questions puissent lui être posées.

Andy essaya de ne penser à rien alors qu’elle courrait à travers l’hôtel.  Pour s’empêcher de paniquer, elle se dirigea droit vers sa chambre pour se rincer de la crème solaire. Si elle devait avoir la chance que Miranda pose ses lèvres sur sa peau, elle voulait sentir le propre. Quand elle lava entre ses jambes, elle eut l’embarras de constater qu’elle était aussi mouillée que si elle avait fait ça tout l’après-midi. Oups. Rapidement elle se changea  et enfila une robe romantique. Enfin, agrippant dans sa main la carte magnétique, elle quitta la chambre.

Elle frappa une fois à la porte de Miranda, dit une prière et se glissa à l’intérieur.

Andy referma immédiatement la porte et s’appuya contre elle, le cœur battant. Le soleil brillait à travers les rideaux  qui se balançaient doucement dans la brise. Miranda avait ouvert la porte qui menait à la terrasse et elle était appuyée contre le chambranle, perdue dans ses pensées. Elle n’avait pas encore fait montre d’avoir vu Andy.

Alors Andy attendit. Miranda devrait les mener là où elles allaient, où que ce soit.

Enfin, Miranda abandonna sa position et descendit les quelques marches qui menaient au coin salon, à quelque distance de l’énorme lit à baldaquin de l’autre côté de la chambre. Elle s’assit sur le sofa et fit signe à Andy de s’approcher. Les jambes flageolantes, Andy traversa la pièce et, alors qu’elle se rapprochait, ses yeux s’écarquillèrent.

Miranda semblait… différente. Sa peau pâle, un teint de porcelaine et sans marque, supportait quelques tâches de rousseur causées par le soleil. Andy en tomba sous le charme.

« Quoi ? » demanda Miranda.

« Rien, » répondit Andy. « Tu es… très jolie. »

La bouche de Miranda remua et elle regarda la robe que portait Andy. « Tu t’es changée. »

« Oui. » Elle n’expliqua pas pourquoi.

« C’était un délicieux maillot de bain, » dit Miranda et Andy pensa que sa voix était un peu incertaine.

« Merci, » répondit Andy, soudain intimidée. Je l’ai acheté pour toi.

« Alors, » Miranda commença et Andy retint sa respiration. « Que penses-tu que ce… » Miranda fit un mouvement de main entre elles deux, « …soit ? »

L’estomac serré par la tension et le désir, Andy répondit. « Je ne suis pas sûre. » Devrait-elle seulement le demander ? « Que penses-tu ? »

Miranda secoua la tête. « Je ne peux pas dire. »

« Que veux-tu que ce soit ? »

Il y eut un silence qui se prolongea pendant lequel Miranda ne la regarda pas. « Je veux que ce ne soit rien du tout. Je veux que ça se passe et que ça disparaisse. Je veux reprendre le cours de ma vie. »

Le désire qui tordait le ventre d’Andy, se glaça et elle se sentit mal. « Alors une fois et c’est fini. C’est ça ? »

« Oui, » répondit Miranda brutalement.

« Je ne pourrais pas le supporter, » déclara Andy parce que c’était vrai. Elle ne voudrait pas que ça ne se passe qu’une fois. Parce qu’elle était certaine qu’une fois qu’elle aurait fait l’amour avec Miranda, elle voudrait encore et encore et encore. Pour très longtemps.

« Tu préférerais tromper ton… petit ami ? Un homme que tu aimes ? »

« Ce n’est pas de l’amour. Et je vais le quitter. » Au moment où elle le disait, Andy réalisa que c’était la vérité. Ce qu’il y avait entre elle et Brad venait à sa fin, qu’ils le veuillent ou non.

« à cause de ça ? »

A cause de toi, pensa Andy. « Non. Je ne l’aime pas. Je l’ai utilisé et ce n’est pas juste pour lui. Ou pour moi. »

« Mariage et relations ne sont pas seulement une question d’amour, Andrea. Tu es assez vieille pour comprendre cela. »

« Et je ne suis pas encore assez cynique pour croire que ça ne doit pas être au moins un paramètre de l’équation, » rétorqua Andy. « Vas-tu épouser Alexander parce que c’est pratique ? Ou l’aimes-tu au moins un peu ? »

« J’ai de l’affection pour lui. Non que je te doive une explication, » lui rappela rapidement Miranda. « Il est important pour moi pour plusieurs raisons. Et nous ne sommes pas encore mariés. Ce n’est pas vraiment un… adultère. »

« C’est assez proche, » répondit Andy d’un ton malheureux. « Je voudrais bien savoir ce qui ne va pas avec moi. Tout allait bien avant que je te revoie. »

Miranda cligna lentement des yeux, et contre son gré, Andy sentit une douce chaleur l’envahir. « Alors tu n’as jamais ressenti ça avant ? »

Andy secoua la tête. « Et toi ? »

« Non. C’est assez récent. »

« Ce n’est qu’une toquade alors ? » supplia Andy. « Ça va passer et je me sentirai bien à nouveau ? » Andy voulait vraiment le croire.

« Une toquade, oui. » Miranda dit dans un souffle alors qu’Andy titubait vers elle. « Je suis toquée de toi. Viens ici maintenant. »

Andy perdit alors tout ce qui lui restait de volonté à résister et glissa sur le sofa. Sans perdre un instant pour considérer comment l’enlacer ou de quel côté elle devrait pencher la tête, elle pressa sa bouche contre celle de Miranda et gémit. Une langue s’avança pour toucher sa lèvre inférieure et Andy se sentit fondre dans cette chaleur humide. Elle attira Miranda toute rougissante vers elle et la fit s’appuyer contre l’accoudoir du canapé. Puis se redressant, elle se mit à califourchon au-dessus des hanches luxuriantes de Miranda, sans briser un instant le baiser même quand elle se cogna le genou contre un accoudoir. D’une main, elle tenait la nuque de Miranda et de l’autre, la tête de Miranda qu’elle dirigeait dans un sens, puis dans l’autre. Elle explora tout ce qu’elle put, suçant cette langue agile et produisant des gémissements de plaisir.  Bougeant contre le corps de Miranda, elle sentait le feu monter entre ses cuisses et se languissait d’un contact plus ferme.

Jésus, un baiser… C’est tout ce dont elle avait rêvé, multiplié par un millier de fois.

Pendant un moment, elle s’autorisa à oublier que Miranda ne l’aimait pas. Qu’elle ne voulait que cette unique expérience, puis prétendre que ça n’était jamais arrivé. Andy la tint un peu plus fort et tressaillit quand elle sentit deux bras la serrer, s’accrochant à elle avec quelque chose qui ressemblait à du désespoir. Enfin, elle se détacha et laissa courir sa bouche le long de la pente du cou de Miranda, s’enfonçant dans l’espace entre gorge et épaule, comme si elle voulait s’y enfouir. L’élégante clavicule suppliait d’être mordillée, puis apaisée alors Andy suivit cette impulsion alors que Miranda se tortillait sous elle.

C’est le paradis, pensa-t-elle. Et je ne le retrouverai jamais. Elle retourna vers la bouche de Miranda qui s’ouvrit instantanément pour elle et ce fut au tour de Miranda de la tenir en place. Andy le permit, tentant de retrouver son souffle quand elle le pouvait. Bientôt, une main voyagea le long du cou d’Andy, puis plus bas jusqu’à ce que Miranda recouvre un sein. Andy se cramponna à cette main, submergée par tout ce qui tourbillonnait autour d’elle, en elle. « j’ai besoin de ça, » se surprit-elle à marmonner. « J’ai besoin de ça. J’ai besoin de toi. Je t’en prie. »

La main de Miranda resserra sa prise, deux doigts pinçant le mamelon. « Non, » gémit-elle. « Tu ne dois pas avoir besoin de moi. »

Andy s’écria. « C’est trop tard. » Au milieu de baisers frénétiques, elle poursuivit. « J’ai besoin de toi. Ce n’est pas assez. »

« Il le faut pourtant. »

Ces mots arrêtèrent net Andy. Leur sens était parfaitement clair. Mais le ton de la voix de Miranda disait quelque chose de tout à fait différent. Elle était blessée. Miranda le voulait, mais s’en priverait et Andy avec. Parce que c’était la façon dont les choses se passaient. Quelqu’un d’autre avait fixé les règles et Miranda les respectait. Elle épouserait un type ayant un âge en rapport avec le sien, qui appartenait à la bonne classe sociale et avait le bon statut financier. Pourrait-elle avoir une liaison par ailleurs ? Peut-être. Mais comme elle avait dit, c’était un adultère et quelque chose disait à Andy que Miranda ne se comportait pas de cette manière. Qu’elle ait souffert de l’adultère du fait de ses trois précédents maris, c’était une certitude. Elle ne ferait pas souffrir Alexander de la même façon.

Pourtant, c’est ce qu’elles étaient en train de faire. Le faire souffrir, et Brad, et elles deux. Vouloir être ensemble en sachant que c’était mal. C’était impossible.

Toutes ces pensées passèrent par l’esprit d’Andy alors qu’elle fixait Miranda des yeux, qui la regardait également. Andy ne maîtrisait pas encore la signification de toutes les expressions de Miranda et ne pouvait pas déterminer ce qu’elle pensait. Alors Andy exprima ses propres pensées. « Alors nous n’allons pas le faire, OK ? »dit-elle doucement malgré le fait que son cœur se déchirait en deux en même temps qu’elle parlait. Elle n’avait jamais ressenti quelque chose comme ça avant. Ni avec Nate ou son petit ami du temps du lycée ou n’importe qui. C’était la douleur, amère et douce au goût. Mais elle arrêterait tout maintenant avant que ça ne les tue toutes les deux.

« Non ? » fit Miranda. Et Andy vit une véritable peur dans ses yeux. « Non ? »

Andy secoua la tête.

« Encore un alors, » dit Miranda en attirant la tête d’Andy vers elle. Elle s’embrassèrent à nouveau, avec autant de passion qu’avant à laquelle se mêlait un désespoir qu’Andy n’oublierait jamais. Le baiser se poursuivit jusqu’à ce que les lèvres d’Andy soient gonflées. Et elle voulait pleurer parce qu’il fallait bien s’arrêter. Quand elle se retira enfin, les yeux de Miranda étaient  vitreux et sombres, ses joues empourprées. Elle était plus belle que jamais. Et les tâches de rousseur qu’Andy avait remarquées semblaient la rendre… réelle. Humaine. Quelqu’un qu’Andy pourrait aimer si la chance lui en était donnée.

Elle embrassa les tâches de rousseur sur la joue de Miranda. Avant qu’elle puisse changer d’avis, elle chercha la carte magnétique dans sa poche et la laissa sur la table basse. « Salut, » dit-elle et se leva pour traverser la pièce.

Alors qu’elle ouvrait la porte, elle entendit Miranda appeler « Andrea », mais elle referma derrière elle sans se retourner.

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© Styx63 pour la traduction 2008-09

3 commentaires »

  1. Wow. This must have been an interesting effort. Fascinating. I will have to brush off my French skills and see how it reads. Kudos to you! 🙂

    (the writer of Five Minutes mentioned this in her Livejournal)

    Commentaire par The Raven — 22 janvier 2009 @ 22:32 | Réponse

  2. Thank you ! And since I have Harriet’s blessing to work on the translation of her others stories, it’ll give you more incentives to read in french 😉

    Commentaire par Styx — 22 janvier 2009 @ 23:11 | Réponse

  3. […] Cinq Minutes October 2008 2 comments 3 […]

    Ping par Les stats de 2010 « Au bord du Styx — 3 janvier 2011 @ 20:44 | Réponse


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