Au bord du Styx

Ce n’est pas toi…

Avertissements : Mmmmm…. il n’y en a pas. Les personnages sont à moi et ne ressemblent à personne de connu ou de moins connu. Il n’y a ni violence ni scène torride (désolée !).

Par contre, j’avoue, il y a deux femmes qui s’aiment. Mais doit-on vraiment mettre un avertissement devant l’amour ?

Texte écrit pour le « défi d’un soir » lancé par Kaktus le 11 novembre 2006 sur le forum de Guerrière et Amazone (dans son ancienne forme). Il s’agissait d’écrire quelque chose d’au moins deux pages entre 17 heures et 2 heures le lendemain matin (la date de réception faisant foi).

Si vous voulez commenter, je vous en prie… 😉

Ce n’est pas toi….

Clémence était enfermée dans son appartement depuis quarante-huit heures.

Elle avait prévenu son bureau qu’elle serait absente quelques jours pour raison familiale. Ce n’était pas vraiment un mensonge… Tout au plus une forte altération de la réalité.

Elle était allongée sur son lit, dans un noir tout relatif, la lumière du soleil filtrant à travers les volets clos. Elle n’avait pas eu le courage de se relever pour tirer les rideaux.

Elle avait mal à la tête d’avoir trop pleuré. Mal au ventre aussi d’avoir trop vomi. Elle ne se souvenait pas s’être jamais mise dans un tel état. Mais s’était-elle déjà trouvée dans une telle situation ?

Le téléphone sonna. Elle n’alla pas décrocher. Le téléphone sonnait tous les quarts d’heurs depuis deux jours avec un léger répit pendant la nuit. Elle avait débranché le répondeur après le deuxième appel. Elle aurait dû également débrancher le téléphone, mais elle ne pouvait s’y résoudre.

Qu’y avait-il de plus à dire ? Elle avait déjà tout dit, non ? Tout le reste ne servirait qu’à remuer le couteau dans la plaie.

« Ce n’est pas toi… c’est moi… »

Clémence regretta un instant que le suicide n’ait jamais été une option. Peut-être qu’alors, elle ne souffrirait plus.

Elle sentit les larmes qui recommençaient à glisser le long de son visage. Comment pouvait-elle encore pleurer ?

Mais que lui avait-elle pris de lui demander ? Elle avait mal lu les signes. Elle s’était plantée en beauté. Il ne lui restait plus qu’à ramasser sa dignité en lambeaux et repartir.

Quand Véronique était arrivée dans l’entreprise, elle l’avait trouvée jolie, féminine, mais sans excès, utilisant avec discernement le « chic masculin » et un petit air d’indépendance plutôt plaisant. N’ayant pas l’occasion de travailler avec elle, elle avait peu de contact. Un « bonjour » amical le matin autour du distributeur de boissons. Un signe de main le soir en partant.

Un matin, autour d’un café, elle l’avait entendue dire à une de ses collègues qu’elle venait de perdre sa colocataire. Elle s’était demandée s’il s’agissait vraiment d’une colocataire ou bien de quelque chose d’autre.

Enfin, pour éviter d’avoir à se poser la question, elle s’assura que ses contacts avec la nouvelle, déjà réduits, seraient limités au strict nécessaire.

Puis un jour à la cantine, son plateau à la main, Véronique lui avait demandé si elle pouvait s’asseoir avec elle. A la fin du déjeuner, Clémence était conquise. Elle ne se souvenait plus de quoi elles avaient pu parler. Pas de travail, c’était sûr. Peut-être de livres ou de films. Ou de voyages. En tous les cas, elles avaient fait le projet d’aller au cinéma le vendredi soir suivant.

Elles prirent l’habitude de déjeuner ensemble et de sortir en fin de semaine, le vendredi soir ou le samedi.

Le choix des films revenait à Clémence qui, après plusieurs ratés, avait finalement cerné les goûts de sa nouvelle amie. Véronique, quant à elle, choisissait les expositions. Et si elle avait également appris les préférences de Clémence, elle n’hésitait pas à la bousculer parfois pour « ouvrir ses horizons ».

Et les soirs où il n’y avait rien qui les tentait, elles allaient juste au restaurant ou bien, si leur trésorerie était un peu tendue, elles dînaient chez l’une ou l’autre.

Véronique racontait régulièrement à Clémence ses déboires amoureux… avec la gente masculine. Elle tombait amoureuse à une vitesse défiant toute concurrence avant de se rendre de compte qu’elle n’avait pas fait le bon choix et rompait tout aussi vite ou se faisait plaquer.

Mais après une semaine ou deux à se lamenter, elle retombait amoureuse et tout recommençait.

A son honneur toutefois, ses coups de foudre réguliers ne la firent jamais annuler les sorties quotidiennes avec Clémence. La soirée fut juste déplacée en milieu de semaine.

Les deux jeunes femmes se connaissaient depuis 18 mois maintenant quand Clémence réalisa que la dernière rupture de Véronique commençait à dater. Aurait-elle rencontré quelqu’un sans lui avoir dit ? Elle en ressentit un léger pincement de jalousie.

Elle avait eu le béguin pour Véronique du moment où elle l’avait vue et la proximité née de leur amitié n’avait fait qu’amplifier le sentiment. Elle n’avait aucune illusion sur son éventuelle issue. Elle savait ce qu’il en coûtait d’en pincer pour une hétérote. Larmes et cœur brisé à coup sûr. Mais le cœur a ses raisons….

Paradoxalement, de savoir où en était Véro lui donnait une mesure de satisfaction dans cette absurdité.

Cependant Véronique nia toute nouvelle liaison, déclarant uniquement qu’elle voulait prendre un peu de recul.

Les deux jeunes femmes poursuivirent leurs sorties jusqu’à cette fatale soirée deux jours plus tôt.

Exceptionnellement, Véronique avait choisi le film. Elle voulait voir Fire de Deepa Metha dans le cadre d’un petit festival sur la condition des femmes dans le monde. Clémence marqua son étonnement. Elle avait proposé une fois ou deux d’aller voir un film au contenu… alternatif, mais Véronique n’avait jamais souhaité les voir et Clémence n’avait pas insisté. D’où son étonnement à ce choix. Elle tenta d’éclairer son amie sur le développement de l’histoire, pour éviter toute mauvaise surprise, mais ses réticences furent rapidement écartées.

La soirée s’était passée normalement. Elles avaient ensuite dîné dans un petit restaurant grec à proximité. Elles avaient discuté du film, de la situation des femmes en Inde. Puis Véronique avait commencé à parler de l’homosexualité.

Clémence était restée très circonspecte, alimentant la conversation juste quand il le fallait, se limitant aux généralités pouvant être lues dans n’importe quel journal ou revue de grande diffusion.

Puis soudain, tout dégénéra. Clémence avait-elle abusé de la resina, le petit vin blanc grec au goût de résine ? Véronique fit-elle une observation qui lui laissa penser que peut-être… ?

Clémence ne pouvait plus se rappeler. Les seuls mots qui restèrent dans ses oreilles furent ceux qu’elle prononça soudain.

« Pourtant, c’est possible. Je suis lesbienne et je crois bien que je t’aime. »

Sont-ce ces mots qui la dessoulèrent ou bien l’air soudain effrayé de Véronique ?

Elle aurait voulu les reprendre, faire comme s’ils n’avaient jamais été prononcés, mais ce n’était pas possible.

Véronique bégaya. « Mais…mais… »

Clémence se leva soudain, sortit un billet de son porte-monnaie qu’elle jeta sur la table et partit précipitamment sans se retourner.

Elle rentra chez elle à pied. Le trajet était long, mais elle n’aurait pas supporté les transports en commun ou même un taxi. Elle avait pensé que la marche lui aurait remis les idées en place. Mais à son arrivée, elle ne put que voir son répondeur téléphonique qui clignotait désespérément, plein d’une dizaine de messages. Elle les écouta. Ils disaient tous de rappeler Véronique. Elle était prête à le faire si le dernier message n’avait pas été soudain différent des autres.

« Je t’en prie, appelle-moi ! Il faut que l’on parle. Je ne comprends pas ce que tu veux… enfin si, je crois… mais ce n’est pas possible… Mais ce n’est pas toi, je t’assure, c’est moi… »

Elle s’écroula sur son lit en pleurant juste quand le téléphone sonnait à nouveau, le répondeur prenant la communication.

Le lendemain, elle avait juste eu le courage d’appeler son travail pour dire qu’elle s’absentait. Elle retira enfin ses vêtements de la veille, enfila un pyjama et se recoucha. Elle dormit, pleura, parfois au bord de l’hystérie, se rendit malade et recommença.

Et quarante huit heures plus tard, alors qu’elle n’aurait dû plus avoir la moindre larme à verser, chaque sonnerie du téléphone réenclenchait le processus.

Puis en fin de journée, Clémence remarqua soudain que le téléphone n’avait plus sonné depuis presque une heure.

Cette réalisation la plongea dans l’inquiétude. Elle croyait connaître Véronique et savait que la jeune femme n’allait pas se laisser arrêter par un téléphone auquel on ne répondait pas.

Effectivement, peu après, une nouvelle sonnerie se fit entendre : cette fois à la porte d’entrée.

Clémence se leva, presque à regret. Elle savait qui elle trouverait derrière la porte.

Il faut croire qu’elle ne se leva pas assez vite car rapidement, de grands coups contre la porte succédèrent à la sonnette.

Quand elle entendit la voix de sa voisine de palier, elle se décida à agir. Elle mit en place la barre de sécurité et entrebâilla la porte.

« Ne reste pas là, Véro ! Il n’y a rien à ajouter. »

Elle voulut repousser le battant, mais Véronique avait glissé son sac dans l’étroit passage.

« Oh non, mademoiselle ! Tu ne vas pas me faire ce coup. Tu ne peux pas m’asséner ce type de déclaration sans annonce préalable et me planter là comme ça. J’exige une explication. »

« Tu exiges ? » Il était certains mots que Clémence ne supportait pas et toute sa peine se mua en colère. « Tu exiges ! Tu as déjà répondu. Tu ne t’en souviens pas ? Je ne peux pas… C’est pas toi… C’est moi… Tu ne te souviens pas ? »

« OK… OK… pas d’exigence… Mais tu ne crois pas que j’ai droit à un peu plus de considération ? J’apprends deux choses énormes sur mon amie… ma meilleure amie… Je n’ai pas crié, pas brandi de crucifix ni jeté d’eau bénite. Et ce n’est pas maintenant que je vais le faire… Tu ne trouves pas normal que je veuille te parler ? Je suis concernée également, non ? »

« Je pue… me suis pas lavée depuis l’autre soir. Et puis c’est l’bordel ! Va-t-en ! On parlera…plus tard… »

« Oh que non ! Je suis là et je ne bougerai pas tant que tu ne m’auras pas fait entrer. Le bordel, je m’en tape… Tu connais le mien… Et si tu pues, tu iras prendre une douche. Mais laisse-moi entrer !

« Véro, je t’en prie ! Pas ce soir…Je suis épuisée… Je ne pourrai pas supporter une discussion… »

« D’accord, on ne discute pas, mais j’ai vraiment quelque chose à te dire et je ne veux pas le faire sur le palier. »

« Et tu promets qu’ensuite, tu partiras ? »

« Promis ! »

De guerre lasse, Clémence repoussa la porte après que Véronique eut ôté son sac, retira la barre de sécurité et laissa entrer la jeune femme.

Elle ne laissa pas le temps à Clémence de réagir et la prit dans ses bras.

« C’est vrai que tu ne sens pas bon. Tu as été malade ? »

« Oui. Laisse-moi ! Je vais me changer… »

« Oh non ! Les numéros de disparition, j’ai donné… Alors ne bouge pas tant que je n’ai pas fini ! »

Clémence essaya de se dégager, mais Véronique ne céda pas.

« Clém’… Ne me rends pas la tâche plus difficile ! Tu es peut-être épuisée, mais je n’ai pas beaucoup dormi non plus. Pourquoi es-tu partie comme ça ? N’as-tu pas confiance en moi ? »

« Ce n’est pas ça… »

« Chhhut ! Laisse-moi continuer ! Il y a plein de choses que je ne comprends pas, mais j’ai pu me rendre compte en deux jours sans pouvoir te voir, te parler, combien tu comptes pour moi… Bon, je le savais déjà… mais que tu me rejettes en refusant de décrocher ce foutu téléphone…ça m’a fait mal… Alors je ne vais pas te dire : oublions ça et restons bonnes amies…Je veux vraiment que l’on parle et que tu sois patiente avec moi… que je m’habitue à l’idée… »

Clémence réussit à repousser Véronique et répondit avec force. « Je ne veux pas servir de cobaye… »

« Il n’en est pas question, je t’assure. Il y a juste que… je n’avais jamais pensé à toi comme ça…mais après y avoir réfléchi sans arrêt pendant deux nuits et deux jours… je ne vois pas pourquoi… Alors je te demande un peu de temps… Tu sais pourquoi tu m’aimes… Laisse-moi découvrir combien je t’aime… »

« Véro… »

Clémence ne se débattit pas quand Véronique l’enlaça à nouveau.

« Je t’en prie… dis oui… »

« Tu sais que je ne peux rien te refuser… »

« Non, je ne savais pas. » Elle sourit. « Dans ce cas, pendant que je nous prépare un petit frichti, va prendre une douche ! Je suis désolée, mais tu en as vraiment besoin. »

Et le monde de Clémence recommença enfin à tourner dans le bon sens.

Fin

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