Au bord du Styx

Beynac

Avertissements :

L’histoire qui suit, relève du genre Uber. Les personnages m’appartiennent (si l’on veut), mais je ne nie pas une certaine ressemblance avec deux héroïnes bien connues qui appartiennent, elles, à Universal et Renaissance Pictures.

Violence : non

Subtext : si on veut, mais c’est un peu prématuré.

Orthographe : Relu et corrigé par Fanfan. S’il reste des fautes, j’en assume la responsabilité.

Note de l’auteure : texte écrit initialement pour le concours « Moyen-Age » (sur le Forum Guerrière & Amazone) qui n’a finalement pas eu lieu.

Par ailleurs, s’il existe bien un château de Beynac, cette fiction n’a rien à voir avec l’histoire de ses occupants. Il m’a juste servi de décors.

Beynac

Vers 1190

Jehanne avançait péniblement sur le chemin qui disparaissait sous les buissons. Elle avait dû se tromper de route un peu avant d’entrer dans le bois. Elle aurait dû sans doute prendre l’autre passage qui longeait celui-ci. Ses bottes courtes au cuir déjà peu épais lors de l’achat, voyaient de nouvelles ouvertures apparaître à ses semelles après chaque pas. Elle n’aurait pas les moyens de les remplacer ou au mieux de les faire ressemeler avant un certain temps. Les récoltes n’avaient pas été très bonnes et partout où elle s’arrêtait pour faire partager son art, elle recevait juste assez pour subsister et avancer jusqu’au village ou au bourg suivant. Même les châteaux où elle avait reçu bon accueil à une époque se faisaient moins chaleureux. Dans cette région, beaucoup étaient partis en croisade pour reconquérir les Lieux Saints des mains des infidèles et les familles qui restaient, sans leur chef, n’avaient pas toujours le cœur à se distraire. On lui avait pourtant indiqué qu’elle serait bien reçue au château du lieu. La baronne gérait les terres de son époux d’une main ferme et s’occupait de l’éducation de ses enfants dont celle de l’héritier du titre.

Elle entendit les aboiements des chiens au loin avec l’impression  qu’ils s’approchaient. Mais cela pouvait être dû au sentiment progressif d’enfermement qu’elle ressentait alors que le bois se faisait plus sombre avec la tombée du jour.

Bientôt, ce ne fut plus une impression du tout. Les chiens approchaient. Etaient-ils à la chasse de gibier ou d’un fugitif ? Dans tous les cas, ce n’était pas bon signe. Cependant, elle était trop avancée dans le bois pour rebrousser chemin. En fait, elle pensait même bientôt toucher au but, les arbres semblant un peu s’éclaircir plus loin sur le sentier.

Elle réalisa bien vite son erreur. Il ne s’agissait que d’une clairière et elle ne pouvait distinguer maintenant où le chemin reprenait.  En voulant retourner sur ses pas, la panique commença à la gagner quand le chemin d’où elle venait ne sembla pas plus apparent. Elle pourrait toujours sortir de son baluchon sa grande cape de laine et passer la nuit à la belle étoile. Au grand jour, le lendemain, la route se montrerait sûrement d’elle-même. Mais comptant arriver au château le soir, elle n’avait pas fait de provisions. Bah ! Ce n’était ni la première, ni la dernière fois qu’elle se coucherait le ventre vide.

Elle allait installer son campement de fortune quand soudain, un vacarme énorme se fit entendre des fourrés. Elle eut à peine le temps de jeter ses affaires d’un côté avant d’éviter de se retrouver sur le chemin d’une énorme bête. Quelques instants plus tard, les fourrés laissèrent passer des chiens qui suivirent la piste sans s’arrêter, puis des hommes armés de piques et quelques cavaliers.

Jehanne avait ramené à elle ses maigres possessions, craignant à chaque battement de cœur de se faire piétiner ou bousculer par les chiens, les chevaux, les valets de pied. A son grand soulagement, elle fut épargnée. Elle rouvrit lentement les yeux qu’elle avait fermés sans s’en rendre compte. Ce qui restait de lumière du jour était masqué par un étalon noir qui semblait gigantesque depuis sa position au sol.

Une voix plutôt basse s’éleva. « Que faites-vous sur les terres de Beynac ? »

Jehanne se releva, s’épousseta sommairement, puis fit un petit salut.

« Jehanne de Corbie, ménestrel, pour vous servir messire. Je me rendais au château pour offrir mes services à la châtelaine, mais je crois m’être trompée de chemin. Je pensais dormir dans cette clairière et rechercher ma route demain avec le jour. »

« Vous n’avez pas pris le chemin le plus facile, mais vous seriez arrivée à destination. Nous allons vous prendre avec nous puisque nous n’avons pas pu rattraper cette bête infernale avant le soir. »

Le chef de la troupe fit un signe à un cavalier qui s’approcha. Il tendit un bras pour aider Jehanne à monter derrière lui et la hissa, elle et ses affaires, avec une déconcertante facilité. Le chef attrapa un cor attaché à sa selle et le fit sonner à deux reprises. Un autre cor répondit depuis la direction où les chiens et les hommes à pied étaient partis.

« Ils l’ont perdu. Allez, on rentre au château ! »

La troupe se dirigea vers un point de la clairière et traversa les buissons entre deux arbres. Le sentier qu’avait cherché Jehanne reprenait. Le reste du trajet fut bien plus facile sur ces solides chevaux qui écartaient les broussailles comme si de rien n’était.

La forêt fut bientôt derrière la petite troupe. Un peu plus loin, Jehanne devina le reste des chasseurs aux aboiements des chiens qui avaient été rassemblés et aux quelques torches qui avaient été allumées pour éclairer le chemin. Elle eut le temps de voir une masse sombre se dessiner sur le ciel un peu plus clair au bout d’un plateau qui montait en pente douce.

Il ne fallut pas longtemps pour atteindre la cour du château éclairée par des torches. Jehanne n’avait pas eu le temps de distinguer quelles étaient les défenses qui protégeaient le lieu, mais elle se sentit en sécurité à l’ombre du grand donjon carré auquel était adossé le corps de logis.

Le cavalier la laissa glisser à terre. Elle regarda autour d’elle, soudain un peu perdue. Le chef de la troupe donnait sa monture à un garçon d’écurie. Tous les autres cavaliers s’éloignaient déjà avec leur cheval. Le chef s’approcha alors d’elle et lui posa une main sur l’épaule. « Venez ménestrel, on va vous présenter au mayordomo1. »

Le terme disait quelque chose à la jeune artiste pour l’avoir déjà entendu dans certaines grandes maisons plus au sud, mais elle ne l’avait jamais entendu prononcé ainsi. Qu’importe, c’était effectivement la personne qu’il lui fallait voir et qui lui dirait où elle pourrait dormir, manger et comment elle pourrait pratiquer son art.

Le hall d’entrée de la demeure seigneuriale était bien éclairé par de nombreuses lampes à huile, signe que le maître, ou plutôt la maîtresse des lieux, ne regardait pas à la dépense. Un homme d’âge moyen s’avança et avant qu’il puisse parler, le chef de la troupe fit avancer Jehanne. « Voici un ménestrel qui s’était égaré et qui devrait pouvoir distraire la baronne au souper ce soir. »

Le mayordomo sembla un peu interloqué, mais fit juste signe à Jehanne de le suivre.

*=*=*

Jehanne avait trouvé une place dans un coin de la salle commune qui abritait les voyageurs de passage, particulièrement heureux de profiter de la chaleur des feux de la cuisine qui se trouvait de l’autre côté du mur. Il n’y avait pas beaucoup de monde ce soir-là et elle n’était pas mécontente. Quand il fallait partager une paillasse avec des inconnus, il y avait parfois de mauvaises surprises et Jehanne avait dû apprendre à se défendre.

Elle passa sa main dans ses cheveux courts, puis tenta de brosser sa cotte2 et ses braies3 des boues et poussières du voyage. Elle n’avait pas de nombreux vêtements de rechange. Il serait temps de mettre une tunique propre si elle obtenait de rester au château quelques temps. Avec une poignée de paille, elle frotta ses bottes courtes. Elle inspecta enfin sa guiterne4 qui ne semblait pas avoir souffert lors de sa chute en forêt. Elle plaqua quelques accords sur les cordes et en modifia la tension.

Une cloche résonna dans les couloirs du château et quand Jehanne vit les autres voyageurs quitter la pièce, elle les suivit. Le groupe arriva dans une grande pièce décorée de tentures de couleurs vives qui protégeaient du froid. Des torches et de grands chandeliers étaient disposés de telle sorte que les trois tables qui formaient un carré ouvert soient bien éclairées. La table haute se distinguait par sa vaisselle de vermeil. Les deux tables basses, de part et d’autre étaient couvertes par des bols de bois et d’épais tranchoirs.

Dernière arrivée et ménestrel, Jehanne s’assit au bout de la table la plus éloignée de la cheminée. D’autres personnes arrivèrent progressivement. Deux hommes qui étaient visiblement des soldats, un autre qui pouvait être le chapelain du château se dirigèrent vers la table haute. Deux enfants, qui semblaient avoir entre 5 et 8 ans, entrèrent accompagnés de leur nourrice. Enfin, le silence se fit quand la maîtresse des lieux fit son entrée. Elle portait ce qui semblait être une robe de velours bleu sombre dont le seul ornement était une mince ceinture de cuir ouvragé. Ses cheveux noirs étaient réunis dans une épaisse natte qui tombait dans son dos et un léger voile recouvrait sa chevelure. Elle s’installa au centre de la table, puis fit signe au chapelain qui récita le benedicite, ajoutant à la fin quelques paroles pour ceux partis en Terre Sainte.

Des serviteurs s’approchèrent avec des plats et pots, mais la châtelaine les arrêta d’un geste de la main. Elle se leva et prit la parole.

« Moi, Alienor de Beynac, suis heureuse de vous recevoir en la demeure de mon époux et de perpétuer la tradition d’accueil que ses ancêtres ont de tous temps respecté. En ma qualité de régente de la baronnie, je vous invite à rester aussi longtemps que vous le désirez. Et si vous devez reprendre la route dès demain, j’espère que Beynac vous aura apporté tout ce que vous pouviez souhaiter. Enfin, j’ai eu le plaisir d’apprendre qu’un ménestrel avait trouvé le chemin de céans et je veux espérer que nous pourrons entendre les dernières œuvres écrites par les talentueux troubadours des provinces voisines. »

Elle s’arrêta alors et des yeux, chercha le ménestrel. Quand elle trouva Jehanne, elle lui fit un léger signe de tête. « Ménestrel ! Quelques strophes pendant que le service se fait ? »

Jehanne s’était figée en entendant les premiers mots de la baronne de Beynac. La voix était quasiment la même que celle du chef de la troupe qui l’avait trouvée dans la forêt un peu plus tôt. Mais elle ne pouvait rapprocher la silhouette habillée d’un escoffle5 et dont le capuchon avait été rabattu bas sur les yeux de celle de la baronne à la robe dont la simplicité de la ligne ne pouvait cacher sa richesse. Elle se secoua de sa transe et se leva aux derniers mots de la châtelaine.

Elle pinça deux cordes de son instrument, puis commença :

Quand le rossignol s’égosille

Nuit et jour près de sa compagne,

Je suis avec ma belle amie

Sous la fleur,

Jusqu’à ce que le guetteur crie,

De la tour : « Amants, levez-vous !

Car je vois l’aube et le jour clair. » 6

Elle fit ensuite un profond salut. « Je vous en promets d’autres plus tard. »

En rejoignant sa place, elle reçut une ou deux tapes amicales dans le dos. Le souper avait été servi. Une épaisse soupe de légumes pour les tables basses, des viandes rôties et des fruits pour la table haute.

A la première bouchée, elle sentit toutefois que la soupe avait mijoté avec des morceaux de lard fumé et dévora sa part, incertaine de la prochaine occasion où elle serait aussi bien nourrie.

Une fois rassasiée, elle retourna au milieu des tables et commença à jouer tous les airs de son répertoire.

Parmi la rosée où la fleur éclot,

Où la rose est belle au point du jour,

Dans cette futaie,

Les oisillons s’égaient,

Transportées d’allégresse.

Sensible à leur joie,

Comment me retenir

De bien aimer d’amour ?7

*=*=*

Le lendemain, Jehanne savourait un gros morceau de fromage pour rompre le jeûne du matin tout en admirant le paysage depuis le versant du château surplombant de plus de 75 toises8 la rivière Dordogne. Bientôt, elle sentit une présence derrière elle. La baronne Alienor, à nouveau dans sa tenue de chasse, s’approchait d’elle. Jehanne esquissa une révérence, mais son mouvement fut interrompu par la châtelaine. Elle s’arrêta à côté d’elle et regarda la vallée qui s’étalait au pied de la falaise de calcaire.

« J’espère juste faire honneur à mon seigneur pendant cette régence et je souhaite de tout cœur qu’il revienne bientôt des croisades. Nous avons si peu de nouvelles. »

Jehanne ne savait pas trop quoi répondre et préféra se taire alors que la baronne poursuivait.

« J’ai beaucoup aimé votre représentation hier soir. Par contre, je n’ai pas reconnu l’auteur de vos deux premiers textes. Je croyais pourtant me tenir au courant… »

« Je dois avouer qu’ils sont de moi, ma dame. Mais je devais me douter qu’une personne de qualité aurait tout de suite remarqué qu’ils n’étaient pas aussi bons que ceux composés par nos grands troubadours.9 »

« Au contraire, je les ai particulièrement appréciés et je me demandais qui en était l’auteur. Je suis d’autant plus satisfaite de pouvoir vous féliciter. M’en laisserez-vous une copie pour que je puisse les relire ? »

« Bien sûr, ma dame. Je le ferai avant de partir. »

« Et où comptez-vous aller ensuite, Jehanne de Corbie ? »

« Je ne sais pas trop encore. Continuer de château en château en allant vers le sud j’imagine. »

« Et quand trouvez-vous le temps de composer ? »

« S’il m’arrive de rester un peu plus longtemps à un endroit, j’arrive à écrire un peu, mais ce n’est pas toujours facile. »

« L’hiver approche. Pourquoi ne pas rester à Beynac ? Je confesse qu’un peu de distraction au moment du souper serait la bienvenue. Et je pourrais peut-être vous commander des poèmes… Qu’en pensez-vous ? »

« Je n’aurais jamais osé demander… »

« Alors bienvenue à Beynac ! »

Fin

Paris – Décembre 2008

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© Styx63 – 2008


1 Mot espagnol dont l’existence est attestée dès 1120 et signifie majordome (dont le terme n’apparaît en français qu’au XVI° siècle. La définition en est alors « chef du service des domestiques d’une maison seigneuriale » – Dictionnaire historique de la langue française – Ed° Le Robert

2 cotte : tunique longue descendant à mi-cuisse

3 braies : sorte de pantalon aux jambes plus ou moins longues et plus ou moins larges

4 guiterne : instrument de musique à cordes pincées, l’un des ancêtres de la guitare.

5 Vêtement de peau qu’on endossait pour aller à la chasse et comportant un capuchon (notes 2, 3 et 5 : Encyclopédie Médiévale – Viollet-Le-Duc)

6 Chanson d’aube anonyme – Anthologie de la poésie française vol. 1 – Bibliothèque de la Pléiade pages 28-29

7 Pastourelle anonyme – Anthologie de la poésie française vol. 1 – Bibliothèque de la Pléiade pages 72-73 et s.

8 soit environ 150 mètres

9 Les troubadours composaient les chants et poèmes et étaient de naissance noble alors que les ménestrels, d’origine modeste, n’étaient que des interprètes (Encyclopedia Universalis)

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2 commentaires »

  1. Bonjours
    Je viens de lire tes ff de ton site et j’admire ton talent, je trouve des écrits merveilleux et plein d’émotion et attend la suite de celle là avec impatience.
    Amicalement Japlou

    Commentaire par japlou — 6 août 2009 @ 14:11 | Réponse

    • Je suis contente que ce court récit t’ait plu. Il avait été écrit pour un concours donc pour l’instant, ça s’arrête là. Et comme j’ai d’autres projets en cours…

      Alors je peux très bien revenir dessus un jour, mais je ne promets rien. J’espère que le reste des récits du site te fournira assez de lecture.

      Merci d’avoir laissé un mot ! 😉

      Commentaire par Styx — 6 août 2009 @ 17:23 | Réponse


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