Au bord du Styx

5 août 2007

Un article passionnant

Filed under: Lecture,LGBT,Sciences,Société — Catherine @ 11:26

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Les chiffres comme langage
LE MONDE | 04.08.07

© Le Monde.fr

Il y a du Rimbaud chez Daniel Tammet. Comme le poète halluciné de Voyelles – A noir, E blanc, I rouge -, ce jeune Anglais accouple lettres et couleurs. Mais sa vision est infiniment plus riche. A chaque chiffre, chaque lettre, chaque mot, il associe une couleur, une forme, une texture. Et souvent un son ou une sensation.

Les chiffres, ses amis, dansent dans sa tête. 1 brille d’un blanc éclatant, 2 se balance lentement, 3 s’étale, grassouillet, 5 résonne comme les vagues contre les rochers, 9 se dresse très haut, bleu et intimidant. Les nombres ont un grain, dur, doux, sombre ou lumineux. 37 a l’apparence grumeleuse du porridge et 89 évoque la neige qui tombe.

Daniel Tammet, 28 ans, est un autiste « savant ». Il cumule deux maladies presque jamais réunies : le syndrome d’Asperger, une forme d’autisme assez légère ; la synesthésie, un trouble entraînant un chevauchement des sens. Comme tous les autistes, mais moins que la plupart d’entre eux, Daniel a souffert d’une grave difficulté à communiquer, aujourd’hui largement surmontée.

Et comme les 50 autres autistes « savants » recensés dans le monde, il possède des dons intellectuels inouïs. Il est le seul capable de décrire en détail son univers cérébral. « J’ai de la chance », constate-t-il en nous servant le thé dans la cuisine du pavillon qu’il partage avec Neil, son compagnon, un ingénieur informaticien, à Herne Bay, une petite localité balnéaire dans le sud-est de l’Angleterre.

Daniel vit avec les nombres depuis sa tendre enfance. Ils furent le premier langage de ses émotions. Son obsession des calculs est née d’une crise d’épilepsie qui l’a frappé à l’âge de 4 ans. Les nombres devinrent alors son réconfort : « Ils me calment et me rassurent. Enfant, mon esprit se promenait en paix dans ce paysage numérique où il n’y avait ni tristesse ni douleur. »

On a dit de Daniel qu’il est un « homme-ordinateur ». Pourtant, il ne « calcule » pas. Lorsqu’il multiplie deux nombres, il trouve la solution sans effort conscient : « Je vois le premier nombre à gauche, le second à droite, et une troisième forme apparaît. C’est le résultat. Je me contente de lire cette image mentale. Je n’ai pas besoin de réfléchir. » Il lui suffit de 28 secondes pour trouver le quotient de deux nombres, accompagné de 32 chiffres après la virgule. Faut-il préciser qu’il n’écrit jamais aucune opération ?

Daniel n’est pourtant pas un matheux classique. Il n’aime guère l’algèbre et ses équations, encombrées de lettres mais si pauvres en chiffres. Ses disciplines favorites sont les nombres premiers, les problèmes de probabilité et le calcul calendaire, où il devine en un instant quel jour de la semaine vous êtes né. Pi est son nombre favori, le seul qui se déroule à l’infini : « Il me fascine. Aucune feuille de papier, fût-elle aussi grande que l’univers, ne pourra jamais le contenir. » Il lui doit sa renommée.

La scène se passe en 2004, le 14 mars – jour de la naissance d’Einstein -, dans une salle du musée de l’histoire des sciences d’Oxford. Daniel s’apprête à relever un défi, préparé pendant trois mois, au profit de la Société nationale d’épilepsie : énumérer de mémoire en public le plus de décimales possible de Pi. Cinq heures, neuf minutes et vingt-quatre secondes plus tard, la longue récitation prend fin devant des examinateurs médusés. 22 514 chiffres sans la moindre faute ! Record d’Europe battu sous une salve d’applaudissements. « Les chiffres, se souvient-il, défilaient devant mes yeux comme les images d’un film. »

Pi a changé la vie de Daniel Tammet. Héros d’un documentaire télévisé, il se raconte, avec modestie et sincérité, dans un livre récemment traduit, Je suis né un jour bleu (éd. Les Arènes, 21 €). Son aptitude à témoigner de ses expériences offre une chance unique aux neurologues avides de percer les mystères de l’autisme. Il se plie volontiers aux séries de tests, parfois perturbants, que lui soumettent les scientifiques britanniques et américains curieux de déchiffrer la « boîte noire » de son étonnant cerveau.

Par son exemple, Daniel aide à combattre les préjugés qui accablent les autistes : « En récitant le nombre Pi, je voulais leur dire qu’un handicap n’est pas un obstacle fatal. » A Salt Lake City, Daniel a rencontré le plus célèbre « savant » autiste, Kim Peek, l’homme qui servit de modèle au Rain Man, incarné en 1988 par Dustin Hoffman. Ce fut, dit-il, un grand moment de bonheur. Mais l’image réductrice que le film donnait de l’autisme appartient, selon lui, au passé : « Il faut permettre aux malades de prendre confiance, d’assumer leur différence. »Daniel entretient avec les mots, son « deuxième langage », une relation esthétique. Comme les nombres, ils ont forme et couleur. Même chose pour les prénoms : Richard est rouge, John jaune, Peter violet.

Grâce à sa remarquable mémoire visuelle, il apprend les langues en un clin d’oeil, ou presque. Il en maîtrise dix : l’anglais, l’allemand, l’espagnol, l’espéranto, le finnois, le français, le gallois, le lituanien, le roumain et l’islandais. Il a assimilé cette dernière, pourtant très difficile, en l’espace de quatre jours passés à Reykjavik. Les mots lui permettent de gagner sa vie. Il a lancé en 2002 un site Internet d’apprentissage des langues, qui marche très fort, baptisé Optimnem, en l’honneur de Mnémosyne, la déesse grecque de la mémoire. A 10 ans, il a créé sa propre langue, qu’il est le seul à parler, le Mänti (« un pin » en finnois). Elle possède aujourd’hui plus de 1 000 mots. Daniel est un grand lecteur de biographies et de dictionnaires. Mais il n’ouvre guère de romans : « Je préfère m’intéresser aux choses vraies. » Il est en train d’écrire un nouveau livre où il parle du cerveau, des nombres et de l’imagination.

Daniel eut une enfance solitaire et souvent douloureuse. A l’école, trop de choses lui faisaient mal : le bruit, les bousculades, et surtout ce sentiment d’être différent, qu’il ne pouvait comprendre ni dominer, faute à l’époque de diagnostic précis. Il se réfugiait dans le silence de sa chambre ou dans des rites compulsifs : il collectionnait les marrons, les prospectus, les coccinelles. Il doit à l’amour de ses parents (« mes héros ») d’avoir trouvé, devenu adulte, un heureux équilibre entre son univers et le monde extérieur, dans une philosophie qu’il résume d’une phrase : « L’important n’est pas de vivre comme les autres, mais parmi les autres. »

Jean-Pierre Langellier

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